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NORDEN – Chapitre 166

Chapitre 166 – Le prédateur increvable 2/2

La peur au ventre, le jeune homme traversa à toutes jambes les couloirs obscurs sans se retourner et faisant fi de la douleur qui lui tiraillait le bas de son ventre que les calmants peinaient à apaiser. Il s’enfonçait dans les corridors étroits de la demeure lorsqu’il repéra Diane sortir de la salle à manger, interloquée par le raffut qui régnait en ces lieux.

— Diane ! Va-t’en ! hurla-t-il, essoufflé.

— Mais qu’est-ce que…

Sans qu’elle eût le temps de terminer sa phrase, Théodore fonça droit sur elle et s’engouffra dans la pièce, la plaquant au sol. La chute leur décrocha un cri et fit sursauter Hippolyte et sa femme présents autour de la table. Le marquis, enivré par l’adrénaline, referma la porte derrière lui et s’adossa contre le bois afin de la bloquer.

— Mais… mais que se passe-t-il ?

— Ferme-la !

Devant son emportement et son comportement si singulier, l’homme aux allures de corbeau se munit de son arme à feu qu’il pointa en direction de la porte. Diane demeura hébétée, tentant d’analyser la scène également. Puis, le voyant tant agité, une expression de terreur dessinée sur son visage de la pâleur d’un mort, elle fronça les sourcils et se concentra au mieux ; des bruits de pas lourds et traînants tambourinaient contre le parquet. Une respiration sonore et sifflante résonnait derrière la porte, suivie de grognements et de claquements de mâchoires.

Avec des gestes d’une grande lenteur, elle rejoignit le foyer et s’empara d’un fusil accroché sur le muret. Puis elle se dirigea au centre, se plaçant juste devant sa mère, et comme son père, pointa l’arme en direction de la porte. Parée, elle invita le marquis à les rejoindre. Celui-ci s’exécuta et se faufila jusqu’à eux le plus silencieusement possible, se pressant contre son amie.

— Qu’y a-t-il derrière cette porte ? chuchota Hippolyte, dès qu’il fut à leurs côtés.

— Vous ne me croiriez pas si je vous le disais !

Ils le dévisagèrent avec sévérité, fronçant les sourcils, le nez pincé ; la fille paraissant aussi intimidante que le père.

— Un… un monstre, vous êtes contents ?

— Quoi ? Mais ne dit…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que le fauve, alerté par le bruit, enfonça la porte et entra avec nonchalance, tout croc dehors, hérissant son imposant pelage pour paraître encore plus intimidant. Joséphine hurla. Sous le choc elle s’évanouit, s’échouant au sol comme une feuille morte et s’effondrant dans un bruit sourd, sa tête ayant cogné contre le rebord de la table. Tandis que, pour la première fois de leur vie, Diane et son père, pourtant chasseurs depuis leur plus tendre jeunesse, ne parvinrent pas à appuyer sur la gâchette de leur arme, perdant toute contenance. Théodore, tout aussi intimidé, ne pouvait pas non plus bouger, se contentant de presser rageusement le bras de son amie.

Le lion s’approcha. Arrivé à leur hauteur, il renifla intensément la veste du marquis, laissant pénétrer cet effluve chargé de phéromones femelles qui érigèrent à nouveau son sexe ; le seul organe semblant avoir été épargné. Un cheveu roux s’engouffra dans ses narines, laissant pénétrer en lui ce grisant parfum. Il n’eut pas le temps de lever sa patte pour l’abattre sur sa proie et la maîtriser, que plusieurs détonations retentirent. Le monstre rugit de douleur à la pénétration des balles brûlantes qui lui percèrent la peau de part et d’autre, s’enfonçant avec aisance dans sa chair pourrie. De rage, il se cabra avant de se retourner pour faire face à ses assaillants.

Le prédateur hurla, gigotant en tous sens avant de s’arrêter net, une balle l’ayant cueilli en pleine tête. Dès qu’il fut à terre, ne bougeant plus, Diane et Théodore s’empressèrent de relever Joséphine, toujours inconsciente, et contournèrent le lion pour sortir de la pièce, se plaçant derrière leurs sauveurs. Intrigué par cet effroyable spécimen, Hippolyte fit un pas vers la bête maîtrisée lorsqu’une voix féminine l’interpella.

— Poussez-vous donc ! Ne vous approchez pas de lui !

Abasourdi par cette injonction, l’homme s’exécuta et fit instantanément plusieurs pas en arrière, l’arme toujours tendue vers le cadavre du monstre. Sans crier gare, deux personnes aux physiques étranges se ruèrent vers le Berserk, bousculant les gens à leur passage afin de s’engouffrer dans la pièce.

À la grande stupéfaction de tous. Le lion se redressa afin de se remettre sur pied, faisant craquer le moindre de ses os, les muscles tremblants. Ivre de frénésie, il cracha et feula contre ces adversaires qui n’avaient de cesse de revenir à la charge, se collant à lui comme des mouches pour l’entraver dans ses mouvements. Cela faisait deux heures qu’il ne parvenait pas à les semer ; cette grande femme aux cheveux roux de la force d’un bœuf et ce petit homme à la peau basanée aussi vif qu’une fouine qui l’avaient déjà tué quatre fois déjà.

Sonjà, hors d’haleine, souffla. La guerrière, épuisée par ces assauts assommants, passa une main sur son visage pour y ôter la sueur et le sang. Puis elle dégaina l’épée de son fourreau et prit le manche à deux mains pour la brandir devant elle, pointant l’arme sur son adversaire.

— Sahr ! Ce monstre ne veut décidément pas crever ! Ma parole que même ainsi il se laissera pas approcher facilement ! cracha-t-elle en regardant son avant-bras sur lequel l’empreinte des griffes d’une attaque au corps à corps était marquée.

Après l’avoir entaillé, roué de coups, mitraillé de balles, brûlé vif… l’abomination était toujours debout. Pensant l’avoir achevé après que Skand lui eut transpercé la gueule de sa lame puis mis le feu à son visage par la suite, Sonjà s’était approchée de la bête morte ; un manque d’inattention qui avait bien failli lui faire perdre son bras alors qu’elle s’apprêtait à achever le Berserk, dans un état similaire à celui qu’il avait actuellement.

Parée, elle adressa un bref coup d’œil à son acolyte.

— M’en veut pas Skand, mais je m’en charge cette fois-ci ! On va tenter une dernière manœuvre en espérant qu’on le tue une bonne fois pour toutes !

Le lion feula, effectuant des vas-et-vient avec de plus en plus d’aisance, boitant légèrement, les chairs de sa peau semblant se refermer et cicatriser par endroits.

— Pourquoi ce monstre n’est-il pas encore mort !

Plaqué contre le mur, proche de la cheminée, il parvenait difficilement à tenir son arme en main tant il tremblait, encore paralysé devant cette créature qui reprenait vie à une vitesse alarmante.

— Un Berserk Ardent ne meurt pas si aisément, répondit Skand, et celui-ci semble avoir plusieurs vies… On l’a déjà tué quatre fois sans succès !

— Sahr ! Ma parole que je commence à détester ces satanés Hani ! Saùr ou Fenri auraient été bien utiles. Pourquoi ne sont-ils jamais là quand on a besoin d’eux !

— Tu ne veux pas que je le fasse ? Je peux tenter de le transpercer à un autre endroit cette fois.

— C’est à moi de l’achever ! C’est la tête qu’il faut trancher, je pense ! Et t’as pas la force pour ça mon p’tit Skand ! On fait comme la première fois.

Sans un mot, le chef korpr se munit du revolver et tenta de pointer l’arme sur sa cible.

— En espérant que t’arrives à mieux tirer avec ce machin.

D’une voix forte, elle ordonna aux hommes présents de viser la tête ou les pattes dès que la bête bondira.

— Viens me voir minou ! vociféra la guerrière. Viens me montrer ce que t’as encore dans le ventre. Ma parole que tu vas crever après ça !

Le monstre rugit à nouveau, dressant sa crinière afin d’intimider davantage son assaillante. Grisé par la haine et désireux d’achever cette humaine persécutrice, il se rua sur elle, toutes griffes dehors.

Sonjà esquiva l’assaut, sautant sur le côté avec lourdeur tandis que les hommes déchargèrent leurs armes. Les jambes fragilisées et la tête explosée, le lion trébucha et s’effondra sur la tommette, mugissant, l’écume aux lèvres. Sans attendre, la guerrière sauta sur lui, se plaça sur ses omoplates et serra vigoureusement les cuisses. Puis elle enfonça la lame de son épée en plein sur son crâne, le transperçant de part et d’autre dans un craquement. Enfin, elle l’ôta, se releva et avec toute la puissance dont elle était encore capable, asséna un immense coup sur la nuque de l’animal, qui traversa sa chair jusqu’à percuter le sol dans un bruit métallique assourdissant.

La tête s’échoua au sol, roulant sur quelques pas avant de s’arrêter, aspergeant le sol d’un tapis de gouttes écarlate. L’œil grandement ouvert et la gueule pendante, le lion gisait enfin mort.

— Je comprends pourquoi les Ulfarks décapitent toujours la tête de leur ennemi, réfléchit Skand en scrutant la bête au plus près, c’est parce qu’ils ne meurent jamais vraiment sinon.

— Sahr ! Vrai !

Elle s’accroupit vers l’animal, se munit de la dague attachée à sa ceinture et arracha une de ses canines. Elle examina son trophée et le rangea dans la poche de sa tunique avant de s’affaler sur la tommette quelques instants, adossée nonchalamment sur la dépouille du Berserk. Essoufflée et la nuque relevée, elle déploya ses bras le long du dos du cadavre et respirait bruyamment, soufflant comme un bœuf.

— Ma parole que c’était intense ! C’la fait longtemps que j’ai pas eu de combat de ce genre… même Faràs était pas si farouche… Sahr, que je me sens vieille !

Skand rit et s’installa sur la chaise en face d’elle, se souciant peu des propriétaires des lieux qui, totalement estomaqués, peinaient à reprendre leurs esprits. Il en profita pour examiner ses plaies, plutôt superficielles, mais décrocha un rictus de dégoût en observant la grosse entaille présente sur le bras de son homologue qui suintait et dégoulinait, suivant les sillons laissés par les cicatrices plus anciennes, démesurément nombreuses. D’un mouvement de la tête, il lui indiqua la plaie qu’elle semblait ignorer malgré la pâleur de son visage et son attitude désinvolte.

Hippolyte fut le premier à redevenir maître de lui-même et proposa à leurs sauveurs une prise en charge médicale immédiate ainsi qu’une généreuse récompense de leur choix en guise de remerciement. Les deux noréens acceptèrent avec joie le vin restant, posé sur la table, ainsi que la nourriture qui était en train de cuire dans la cheminée, dégageant un fort effluve de viande marinée au vin rouge.

Le temps que le repas termine sa cuisson et leur soit servi, Sonjà se laissa soigner sans broncher. La guerrière exposait son bras sur la table, soumise aux soins méticuleux d’Aurel qui fut spécialement réveillé pour s’occuper de cette grande femme chevaline des plus particulières, aux bras faisant trois fois l’épaisseur de ceux de ses patientes habituelles. Sous la douleur, elle ronchonnait et serrait les poings, manquant de briser son verre.

Pendant que les noréens dévoraient avidement leur pitance gracieusement offerte, reprenant peu à peu de leur énergie, Hippolyte et de Latour ne cessaient de les assaillir de questions quant à la nature de cette créature. Puis, les sachant en ville depuis un certain temps, ils s’enquirent des événements récents.

Skand, le plus enclin à parler, leur révéla les faits puis conclut en dévoilant qu’Ambre avait été enlevée par les von Dorff et que monsieur le maire venait de la rejoindre à la mairie afin de lui porter secours. Cette annonce agita Théodore, qui parvenait difficilement à garder son calme ; lui qui, une heure plus tôt avait décidé d’en finir, venait de regagner un soupçon d’intérêt à son existence.

— Qu’allez-vous donc faire maintenant que cette bête ne vit plus et que votre mission est achevée ? s’enquit l’homme aux allures de corbeau en examinant la dépouille.

— Retourner au chef-lieu et attendre qu’Alfadir arrive ! maugréa Sonjà tout en avalant goulûment un morceau de viande tendre. Y’a plus vraiment de conflits dehors, les Hani ont presque tous péri et les soldats restants ont fini par se rendre de leur plein gré pour épargner un carnage inutile, qu’importe leur honneur.

— Et puis, il y a une trentaine de minutes, les cavaliers et soldats hundr se sont retirés des rues, ajouta Skand, on ne sait pas trop la raison, peut-être que le fait de savoir le maire capturé les a ramenés sur la grand’place. Mais il n’y a plus beaucoup de soldats dehors.

— Alfadir arrive ? s’étonna Hippolyte. Votre dieu cerf ?

Sonjà, peu encline à répondre, se contenta de grommeler tandis que Skand, plus diplomate que sa consœur, leur expliqua brièvement les enjeux à venir et la venue du Aràn qui laissa l’assemblée pantoise ; aucun de ces gens ne croyait au folklore noréen. Pourtant, l’apparition de ce monstre n’avait rien de naturelle et pouvait aisément être qualifiée de spirituelle, d’abomination plus justement parlé.

— Laissez-moi venir avec vous ! ordonna Théodore.

— Hors de question !

— Pourquoi cela ?

— J’escorte pas les hundr, surtout dans ton état ! J’veux pas risquer ma peau pour sauver la tienne !

— Mais vous venez de dire qu’il n’y avait plus de conflits à l’extérieur ! s’indigna le jeune homme.

— Sahr ! Entre les Hani et vos hundr de Wolden ! J’suis pas sûre que Skand et moi soyons des mieux accueillis dehors ! Surtout si vos grands chefs savent que le Aràn arrive.

— Vous ne devriez pas bouger marquis ! conseilla Aurel. Votre état ne vous permet pas de vous déplacer. Vous devriez vous reposer !

— Je me fiche de mon état ! Ma blessure n’est pas rouverte et je peux prendre des médicaments pour le trajet ! Et quant à ma situation, je n’ai rien à perdre si je me fais capturer.

— Voyons, ce n’est pas raisonnable ! maugréa Hippolyte. Je comprends vos motivations, mais c’est une folie que d’entreprendre un tel périple.

Théodore soupira d’agacement. Il réfléchit un moment puis, ne voyant pas d’autres solutions pour rejoindre Blanche et la duchesse, déclara :

— Écoutez, je suis marquis ! En plus je connais la duchesse ! Et je seconde le maire en politique ! Emmenez-moi avec vous et je vous promets de tout faire pour promettre une alliance durable entre nos deux peuples !

Il toussa et grimaça, s’apprêtant à mentir pour la suite.

— Je sais que vous recherchez les enfants disparus de votre peuple. J’ai de l’argent, je peux affréter un bateau et engager un équipage pour vous aider à les récupérer ! Je vous le promets !

Les trois hommes pestèrent devant son comportement irraisonné, désapprouvant totalement son choix. Sonjà se frotta le menton et le dévisagea avec dédain, une importante ride du lion dessinée sur son front. Piquée au vif par ses propos et voyant qu’elle ne parviendrait pas à faire changer d’avis, elle étudia sa proposition avant d’échanger un regard à Skand, qui ne paraissait pas contre l’idée de l’emmener avec eux.

Elle finit par esquisser un sourire et lui tendit sa grosse main afin de sceller l’accord auprès du jeune marquis.

— Très bien, on finit de manger et de se soigner vite fait après on y va. Tâche de pas nous ralentir, car je te promets que tu ne souhaiterais jamais me voir plus énervée que je ne le suis déjà !

Théodore déglutit puis se leva pour se rendre dans sa chambre afin de se préparer au mieux pour l’excursion. Lorsqu’il arriva dans le hall des hospices, un attroupement venait de se former devant l’entrée du domaine, autour de la fontaine.

Intrigué, il sortit et remarqua un cavalier en costume noir dressé sur un grand palefroi ; un homme des von Dorff. Le cavalier, beau parleur, parlait d’une voix calme et grave. Lancé dans son discours, qu’il déclamait avec fougue, il effectuait de grands gestes passionnés. La foule captivée affichait des regards scandalisés. Puis, après avoir terminé, il salua l’assemblée et quitta la place au petit trot.

Ayant manqué le début de l’allocution, Théodore s’approcha d’un homme et lui demanda ce qui venait d’être énoncé.

— Le maire s’est rendu, affirma-t-il, la passation de pouvoir aura lieu ce soir à vingt heures… madame la Duchesse ainsi que monsieur le marquis Desrosiers ont été arrêtés et conduits à la mairie.

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