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NORDEN – Chapitre 167

Chapitre 167 – Le temps des représailles 1/2

— Madame von Hauzen ! Déclara poliment le marquis, un rictus affiché sur ses lèvres.

Par politesse, il se leva dès que la duchesse pénétra dans la pièce. Le visage grave, Dieter salua également Lucius et James puis les invita à s’asseoir sur les sièges disponibles. Les trois détenus s’exécutèrent en silence et prirent place autour du bureau. Aucun d’eux n’était entravé, leurs mains étaient déliées.

Des voisins de Bernadette, souhaitant rester dans l’anonymat, avaient fini par dénoncer la présence de personnalités douteuses et indésirées à l’enseigne de la Mésange Galante. L’ensemble des gens qui s’y trouvaient avait été arrêté et amené par un cortège de plusieurs dizaines de soldats y compris les enfants Mesali et Léonhard ainsi que le furet et la harpie. Faùn se tenait avec eux, les mains menottées derrière son dos par de lourdes menottes et les yeux masqués par un épais tissu noir. Tous avaient été conduits dans la pièce faisant office de cellule, où Ambre et Armand étaient enfermés. Seules étaient conviées les trois éminences avec lesquelles, le marquis von Dorff et ses partisans désiraient s’entretenir.

Une fois assis, Lucius, inquiété par l’état de son neveu, le dévisagea sévèrement. Alexander soutint son regard, un filet de sang s’échappait de la commissure de ses lèvres.

La petite boîte noire fut déposée sur la table, encore maintenue par ses cordages. Le marquis, interloqué, examinait l’ouvrage sous tous les angles. Après de brefs échanges d’une amère courtoisie et de froides formalités, le vieux marquis serra les poings et s’arrêta un long moment devant la duchesse qu’il toisa, écœuré de la voir esquisser un sourire malin dans sa position. Courroucé par son impertinence, il joignit ses mains noueuses et lui adressa d’un ton cinglant :

— Puis-je savoir ce qui vous fait rire duchesse ?

— Rien monsieur le maire, dit-elle d’un ton détaché tout en se délectant de leurs piques venimeuses portées insidieusement à son encontre, je ne m’attendais pas à être escortée de la sorte et traduite ici, juste devant vous. Monsieur l’Honorable marquis daigne s’entretenir avec la noréenne que je suis. J’en suis grandement flattée à vrai dire.

Alastair, outré par ses manières et l’irrespect dont elle faisait preuve, brandit son bras pour l’abattre sur la vermine tachetée, mais tous l’arrêtèrent aussitôt. Cet arrêt momentané agrandit davantage le sourire provocateur de madame, consciente qu’ils ne lui feraient rien et que, malgré le scepticisme vis-à-vis de la venue du Aràn, ils n’en demeuraient pas moins prudents quant à la situation et à sa filiation ; son titre de duchesse s’étant évaporé depuis si longtemps à leurs yeux. De plus, mieux valait ne pas s’attaquer à cette femme-là, noréenne ou non, de peur d’envenimer les rapports avec leur ancien associé, le marquis Lucius Desrosiers, ainsi qu’avec les de Rochester, de futurs partisans potentiels aimés par la grande majorité du peuple.

Un long silence pesant s’installa, où tous se dévisageaient en chien de faïence, analysant le moindre geste de chaque adversaire ou allié présent.

— Je suppose, annonça le nouveau maire en glissant ses doigts sur la boîte, que si j’ouvre ceci, je trouverai ce que, bien entendu, vous gardez d’aussi précieux.

— Jamais de ma vie je ne pourrais mentir au tout puissant marquis que vous êtes, s’amusa Irène, ni risquer la vie de votre éminent ami monsieur Desrosiers. Loin de moi l’idée de jouer de votre crédulité et de votre penchant pour la symbolique du Serpent, votre glorieuse Hydre, tout ceci pour vous amadouer. Après tout, l’Allégeance m’aura toujours appris à respecter mes nobles supérieurs aranéens.

Dieter haussa un sourcil et scruta son ancien associé.

— Et vous croyez en ces fadaises ? lui demanda-t-il.

— En effet, j’ai vu de très loin le Aràn Jörmungand lui-même mettre le corbeau dans cet écrin, mentit Desrosiers, je peux vous assurer qu’il est bien dedans et vivant de surcroît, sauf s’il s’est miraculeusement volatilisé.

D’un geste de la main, Dieter missionna son fils de lui ouvrir la boîte. Alastair dégaina son poignard et ôta les cordages avant de la tendre à son père.

— Vous ne parviendrez pas à l’ouvrir sans la clé ! annonça Irène, un sourire au coin des lèvres en le voyant scruter la serrure.

— Comme si une simple petite boîte ne pouvait être crochetée ou forcée ! maugréa Alastair.

— Cela est pourtant vrai, répondit posément James, c’est de la technologie providencienne, autant vous dire que c’est extrêmement solide et résistant malgré la légèreté de son poids. Vous ne parviendrez pas à l’ouvrir sans la clé.

— Où est la clé dans ce cas ?

La duchesse ricana et leur expliqua avec un amusement contenu que la toque sur laquelle se trouvait ladite clé était encore à la Mésange Galante, en sécurité dans une des chambres de l’étage ; que lors de leur arrestation et de la perquisition du logement, les soldats n’avaient pas pris la peine de fouiller les lieux en détail, ne s’emparant que des armes et des fugitifs.

Sans attendre, Dieter missionna une escouade afin d’aller la récupérer en compagnie de madame Beloiseau, ne voulant prendre le risque de laisser la duchesse s’y rendre, même escortée. Fulminant devant l’inefficacité de ses sujets étourdis, il fit pianoter avec force ses doigts contre la surface lisse de cet objet si intrigant, souhaitant l’ouvrir pour confirmer la véracité de leurs dires, ne supportant nullement l’ombre du doute.

— Et dire qu’avec leurs histoires ont va commencer à croire à leurs fadaises ! s’exclama Éric en essuyant une énième fois son monocle.

— Ne vous emportez pas, Éric ! tempéra le vieil homme. Dans peu de temps nous ouvrirons cette maudite boîte et saurons si ce que nous disent ces gens est la vérité ou s’il s’agit d’une histoire inventée de toute pièce pour nous détourner de nos projets. Nous serons fixés une bonne fois pour toutes. Et si mensonge il y a, alors condamnés il seront.

— M’est avis que c’est une simple poupée qu’il y a là-dedans ! ajouta Léandre en prenant l’objet à son tour, tentant de jauger son poids. Je ne comprends pas votre scepticisme monsieur.

Dieter ne dit rien et regarda son fils dont la gestuelle témoignait de son impatience à lui aussi. Pourquoi fallait-il que les jeunes veuillent toujours obtenir les réponses au plus vite ; l’impatience avait toujours été un des plus grands défauts de l’humanité, surtout lorsqu’elle se conjugue à l’orgueil, qui avait a le fâcheux don de l’exacerber. Pourtant, une erreur par mégarde, dans la précipitation, pouvait être fatale et sa profession le lui avait enseigné cette implacable vérité plus d’une fois.

Il joignit ses mains et s’enfonça sur le dossier de sa chaise.

— Soyons patients, messieurs ! Quand nous aurons cette fameuse clé, nous l’ouvrirons.

— Ne faites pas cela, je vous prie ! l’avisa James.

— Pourquoi cela ? s’enquit Léandre.

— Je suis de l’avis de mon acolyte, renchérit la duchesse en regardant l’objet avec une pointe d’anxiété, si j’étais vous j’éviterais soigneusement d’ouvrir ce couvercle lorsque vous aurez cette précieuse clé entre les mains. Sauf si bien sûr vous prenez le soin de l’ouvrir dans un coin, bien loin de nos personnes.

— Monsieur et madame ont peur que le corbeau ne s’échappe ? railla Éric. Oh non, je sais ! Il n’est pas dedans et nous perdons votre temps à écouter vos élucubrations !

Irène grimaça et fouilla dans sa poche pour en sortir son paquet de cigarettes ainsi que son briquet. Elle prit la dernière qui s’y trouvait et la porta gracieusement à ses lèvres.

— Rassurez-vous messieurs, le corbeau dort bien profondément et ne se réveillera pas avant plusieurs années au moins, précisa-t-elle après expirer un nuage de vapeur, ce n’est pas cela qu’il faut craindre chez lui.

— Que se passerait-il si nous prenions la liberté de l’ouvrir ? finit par demander Léandre, énervé devant son attitude. S’il est anesthésié, en quoi serait-il un danger ?

Irène tourna la tête et contempla James situé à sa droite. L’homme d’ordinaire maîtrisé semblait nerveux à l’entente de cette proposition. Voyant que tous les regards étaient portés sur lui, il annonça à mi-voix :

— Ce n’est pas son état qu’il faut craindre, messieurs, mais les odeurs et phéromones que le corbeau émet.

— Précisez je vous prie, s’enquit le marquis que les paroles et l’attitude insolite de James troublaient.

— Père, vous n’allez tout de même pas écouter leurs verbiages ! grogna Alastair en tapant du pied.

— Si mon fils, trancha le vieil homme en le dévisageant sévèrement, ce qu’ils me dévoileront présentement aura une grande importance sur les relations que ces personnes entretiendront avec nous à l’avenir.

— Mais père, ils mentent ! La noréenne ment ! s’énerva le fils en serrant les poings. Je refuse d’entendre leurs fadaises ! Tout n’est que mensonge et ils vous font perdre un temps précieux afin d’espérer s’en tirer à bon compte par un quelconque miracle !

— Nous n’en savons rien Alastair ! s’emporta le père, outré devant les revendications permanentes du fruit de ses entrailles ! Maintenant taisez-vous et laissez-les parler ! Je vous l’ordonne ! Nous n’avons rien à craindre de personne présentement et je doute que nous soyons à ce point pris par le temps. Comme vous le dites il n’y aura certainement pas de miracle quant à la venue du Aràn, alors cessez de vous inquiéter !

Alastair se courba légèrement et s’excusa. La mine renfrognée, il croisa les bras, dardant les captifs d’un regard hautain et glacial, tandis que le père engagea le capitaine à poursuivre son récit.

— Comme je vous le disais, Hrafn, comme tout Féros, émet des phéromones. Néanmoins, celles du corbeau sont démesurément plus puissantes que n’importe quel autre spécimen du genre. La D.H.P.A. est issue de son sang. Vous n’êtes pas sans savoir les effets qu’une simple pastille provoque sur l’organisme alors qu’elle ne contient qu’un faible pourcentage de sang de Hrafn couplé avec des produits psychotropes. Imaginez donc l’individu présent, pleinement chargé de ces phéromones de rage. Cela vous fera chavirer, vous allez tomber fous et entrer dans un état de fureur aussi alarmant qu’un Berserk Ardent.

Sa voix commençait à s’étrangler, ses membres tressaillaient également, laissant l’assemblée pensive devant cette fébrilité si rare pour le militaire.

— Vous ne pourrez jamais vous maîtriser, poursuivit-il, les yeux embués. À Pandreden, lors d’un voyage, j’ai vu les effets qu’un effluve concentré faisait sur des gens, des noréens principalement qui sont ceux qui la ressentent plus aisément, pire encore pour les individus Féros.

— Pourquoi donc ? Continuez, je vous prie !

Le capitaine tourna la tête et contempla Alexander ainsi que son ancien patron de ses grands yeux bleus humides.

— Je vous ai menti à tous les deux concernant Georges, ce n’est pas une simple altercation sur le port de Providence, mais un événement catastrophique qui l’a fait flancher et qui l’a rendu fou.

Il s’arrêta, peinant à parler, mais Dieter l’engagea à poursuivre son discours, désireux d’en connaître tous les détails. Alexander, tout aussi sceptique que ses adversaires, se demanda s’il n’y avait pas là quelque mise en scène de la part du capitaine pour leur faire gagner du temps. Discrètement il redressa la tête et jeta un bref coup d’œil à l’horloge ; celle-ci affichait dix-neuf heures trente. Cependant, il était lui aussi troublé par le lâché prise de son second ; était-il bon comédien ou connaissait-il réellement les raisons du traumatisme de son cousin ?

Comprenant qu’ils ne le lâcheraient pas avant d’avoir obtenu des réponses à leurs questions, le capitaine échangea un regard avec la duchesse qui lui adressa un subtil hochement de tête. Il se racla la gorge et leur dévoila que lors du voyage, James et lui avaient suivi un énième itinéraire afin de repérer le lieu de captivité du Berserk. C’était l’une des premières fois où James lui-même prenait part à une mission de ce genre, épaulant Georges à la place de ses deux frères et de son cousin, Nathanaël, Ethan et Ernest, tous portés disparus depuis plusieurs années.

Comme il l’avait déclaré tantôt, ils avaient dû rebrousser chemin, faute d’avoir pu suivre jusqu’au bout une petite ligne de voie ferrée qui y menait, La Fémorale, comme elle était nommée là-bas, reliant Providence à une destination non connue. Après plusieurs semaines de périple, ils étaient arrivés vers les montagnes, où un barrage militaire barrait la voie. Celle-ci était gardée par des sentinelles de la milice Rouge, les soldats impériaux de l’Empire Nord. Or, sur le chemin du retour, alors qu’ils avaient fait escale à un village, non loin de la frontière avec l’ancienne Fédération, ils avaient été pris en chasse par l’armée, accompagnée par des sentinelles du laboratoire. Ils s’étaient retrouvés piégés, ne pouvant s’enfuir et rejoindre le port de Providence.

Georges et James furent capturés. Cependant, le premier étant aranoréen se révélait nettement plus important et précieux que James ne l’était. Les gardes l’avaient pris à part puis, sachant qu’ils étaient non loin de la frontière avec le territoire annexé par Charité, avaient décidé de lui asperger au visage un cocktail de sang de Hrafn via un aérosol, une fois l’homme maîtrisé et enchaîné. Ils l’avaient ensuite amené plus au Sud puis lâché en pleine nature, au beau milieu de la nuit, non loin des villages fédérés.

Le parfum imprégné dans ses narines l’avait rendu fou, au point que les miliciens, précautionneux, l’eurent libéré après lui avoir administré, à l’aide d’une seringue, un puissant sédatif afin de pouvoir le récupérer peu de temps après. Submergé par la rage, l’espion était devenu impossible à raisonner et s’était lancé à la poursuite des villageois, qu’il avait tué un à un ; des familles entières, n’épargnant ni les mères ni les enfants, pas même les animaux.

— J’étais là, je l’ai vu démembrer, déchiqueter, éventrer les corps de ses victimes. Je l’ai vu se munir d’une arme tranchante et lacérer les viscères. Prendre les enfants à la gorge, leur enfoncer la lame afin de faire jaillir leurs tripes. Et lorsqu’il a repris connaissance après s’être endormi, il a réalisé avec horreur le carnage qu’il venait de commettre à lui seul, sous l’effet de la drogue. Cela le brisa. Il était anéanti, traumatisé jusqu’au plus profond de son être, ne devenant qu’une simple coquille vide à peine consciente.

James hoqueta en repensant à ces événements douloureux.

— Les soldats s’apprêtaient à nous ramener au laboratoire, mais quelqu’un les en empêcha et nous libéra pour nous ramener à Providence dans les plus brefs délais afin que nous puissions prendre le large au plus vite. En arrivant à bord, j’ai averti mon père qu’un incident venait d’avoir lieu, sans entrer dans les détails afin de ne pas l’ébranler et aggraver sa santé déjà bien fragile. Même si, au vu de l’état de Georges, il m’avait fallu trouver une excuse tangible, car mon père, malgré sa sénilité, n’était pas dupe. Et, après avoir écouté les faits mensongers, il ordonna à l’équipage le départ précipité de la Goélette. Soit une semaine avant la date initialement prévue.

— Pourquoi ne pas avoir parlé de cela à quiconque ? s’énerva Alastair. Vous auriez pu risquer la vie de nos concitoyens et celles de nos marins ! Vous rendez-vous compte que la dissimulation de ce genre d’information peut vous coûter la prison à vie !

— Je vous trouve bien hypocrite marquis ! Répondit Irène narquoise. Vous qui ne cessiez d’invectiver contre la mise en place de l’embargo ainsi que la mise à pied et la fouille des cargos par les magistrats lors de la perquisition des navires. Perquisition qui, je précise, nous aura permis de diminuer drastiquement les échanges et d’être nettement plus prudents envers nos gens.

À cran, Alastair arrosa la duchesse de propos acerbes, allant jusqu’à la harceler et à la rendre responsable de tout cela, elle et son défunt mari ainsi que la famille de Rochester. Éric de Malherbes, le tout nouveau propriétaire de l’Alouette à la mort de son frère, pensait faire fortune dans la marine commerciale, mais avait perdu une somme considérable d’argent suite à l’embargo. Transporté par la hargne de son collègue, il se mit à les fustiger également, trop heureux de pouvoir se défouler sur cette femme hautaine qu’il avait tentée discrètement de sortir du ruisseau, après l’arrestation de son mari Friedrich et de la disgrâce qu’elle avait accusée, essuyant un refus des plus mémorables qui lui restait en travers de la gorge.

— Qui vous a sauvé ? Demanda Alexander lorsqu’un moment d’accalmie s’instaura.

Léandre, prenant conscience de la présence de son rival, qu’il n’avait pas calculé depuis un temps, ricana et lui tapota l’épaule avant de se baisser à sa hauteur.

— Tu crois donc vraiment à toutes ses sornettes ? Murmura-t-il à son oreille, ils ont enfin réussi à te convaincre que tout ceci était réel et toi, comme un désespéré, tu t’accroches à leurs dires dans le but de te rassurer sur ce que tu as songé toute ta vie ? Quand parviendras-tu à comprendre que rien de tout ceci n’existe, c’est une énorme fumisterie. Hormis leurs « dons » de transformation les noréens ne sont rien d’autre que des animaux ! Les Aràn, les Pandaràn et tout leur folklore ainsi que le nôtre n’existent pas Alexander ! Tout n’est que mythe ! Et leur métamorphose n’est due qu’à un phénomène scientifique, très certainement expérimental ! Après tout, nous savons que Providence possède des laboratoires et des sections de recherches biologiques très avancées et ce depuis des siècles. M’est avis qu’ils sont le fruit de plusieurs années d’études, d’où le fait que ces satanés charitéins s’intéressaient à eux et sont venus nous espionner pour y enlever secrètement les enfants de la vermine tachetée. Qui sait ce qui se passe dans les régions Sud, celles qu’aucun aranéen n’a jamais pu explorer à cause d’un simple traité territorial soi-disant.

— Comment peux-tu être aussi aveugle ! Pourquoi ne remarques-tu pas que tout ceci est réel !

— Alexander, tu es un maire bien inculte et crédule. M’est avis que cette noréenne de duchesse, cette providencienne cachée tire les rênes de notre territoire, jamais Friedrich ne l’aurait épousée sinon. Et cet embargo n’est là que pour diviser notre peuple, faire diversion afin que nous n’allions pas fouiller sur ce qui se cache plus bas.

Perdant patience, Alexander grogna et lui demanda sèchement comment il justifierait leur arrivée sur l’île, les rédactions des traités territoriaux, le commerce avec Providence si tel était le cas ? D’une voix doucereuse, Léandre justifia leur départ de la Fédération comme étant une alliance secrète entre Providence et eux ; les fédérés s’engageaient à venir sur Norden afin de veiller aux expériences providenciennes, sans se mêler de leurs affaires, tandis que Providence les autorisait à accoster à leur port, empruntant quelques spécimens noréens et aranoréens à chacun de leurs passages ; un contrat équitable et durable.

À chacune de ses justifications, le maire ne pouvait s’empêcher de souffler, exaspéré par l’esprit limité de son ancien meilleur ami d’apparat ; cet avocat, plus que compétent dans son domaine certes, mais terriblement borné sur le reste. Léandre ne s’intéressait à rien d’autre qu’aux lois, au commerce et à la finance, délaissant les autres champs de compétence dont il mettait un point d’honneur à donner son point de vue sans que personne ne le lui demande. Après tout, un individu instruit tel que lui pouvait donner son avis sur tout et valider son hypothèse en parlant avec éloquence et effectuant des gestes pour appuyer ses dires, même lorsqu’il ne connaissait strictement rien au sujet ; c’était là le propre du riche charlatan faisant mine d’être érudit.

— Réfléchis bien à ceci mon petit Alexander, ne devient pas plus pitoyable que tu ne l’es déjà !

Le Baron grogna et le toisa d’un œil noir.

— Tu t’endoctrines à savoir ce qui est juste et prône la science et en fais l’éloge alors que tu sais pertinemment qu’aucune preuve n’appuie le fait que les noréens soient issus d’une expérience. Rien ne prouve cette thèse et de nombreux contrefaits le démontrent !

— Prouve-moi l’existence d’Alfadir, prouve-moi que le Aràn existe bel et bien et après peut-être pourrais-je changer ma vision à leur sujet ! Car pour moi mon cher Alexander ils ne sont que des humains couplés avec des animaux, des hybrides primitifs qui se veulent humains alors qu’ils ne le sont qu’à moitié : tant dans leur apparence que dans leurs émotions, et ne parlons pas de leur intelligence !

— Tu le sauras dans une poignée d’heures à peine ! Crois-moi que je vais me délecter de te voir sombrer, car ton cerveau ne pourra pas encaisser pareille vérité !

— Arrête ton manège ! Comme si je n’avais pas remarqué que tu scrutais l’horloge depuis le début de cette conversation. Tu espères quoi ? Gagner du temps ? Tu veux repousser l’inévitable ? C’est impossible, sache-le !

— Il suffit, les avertit Dieter d’un ton menaçant, agacé d’entendre leurs messes-basses conjuguées à la conversation houleuse entre les deux camps.

Le marquis redressa la tête et porta son regard en direction de l’horloge. Puis, s’apercevant que l’heure défilait, il coupa court à la discussion en cours et se mit à exposer les enjeux à venir ; il leur restait moins d’une demi-heure pour tout mettre à plat et composer un discours des plus dignes pour la passation de pouvoir. Pour être tranquille avec le maire, Dieter ordonna à son fils de conduire la duchesse ainsi que James dans une salle à part, demandant à ce qu’ils soient surveillés sous sa garde ainsi que celle du marquis de Malherbes. Dans la pièce, seuls restaient Alexander, Lucius, Dieter ainsi que Léandre qui faisait office de greffier.

Un silence mortuaire régnait dans la pièce, seulement rythmé par le tintement de l’horloge ainsi que par les grattements du stylographe contre le papier. Dès que le tout fut rédigé et que le discours fut construit et rodé, les quatre hommes se levèrent et prirent la direction de la sortie.

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