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NORDEN – Chapitre 168

Chapitre 168 – Le temps des représailles 2/2

Ils longèrent les couloirs, rejoints par Alastair et Éric, qui avaient confié la garde de leurs captifs à leurs hommes. Ils croisèrent les trois sentinelles envoyées pour récupérer la toque, tenant entre leur main l’objet tant convoité que le marquis ordonna de déposer sur son bureau. Dès que le seuil de la porte d’entrée fut franchi, Alexander s’aperçut qu’une petite estrade en bois venait d’être montée en plein centre de la place, proche de la statue du Duc.

La foule était au rendez-vous et s’amassait en très grand nombre ; des centaines de personnes s’étaient passé le mot et les observaient d’un air tantôt anxieux, tantôt réjoui. Bien que tous étaient différents, parfois même opposés en tout point ; des gens âgés de tous âges, issus de tout peuple, riches et pauvres, hommes et femmes… n’ayant pour seule unicité que la fatigue affichée sur leurs visages blafards et cernés. Tous paraissaient épuisés, traumatisés par ces deux interminables journées qui sonneront à l’avenir comme un deuil national, où tous les citoyens, sans exception, avaient perdu au moins un proche et une partie de leurs biens.

Résigné, Alexander soupira et monta sur le promontoire à la suite du marquis, hué par certains qui proliféraient des aboiements à son attention. Faisant fi de leurs médisances, il contempla silencieusement cette grande place, où tous les regards convergeaient sur sa personne. Un sentiment de honte et de culpabilité s’empara de lui, à la vue de son peuple meurtri, brisé et totalement perdu ; n’ayant plus aucune confiance en leurs dirigeants. Tout espoir semblait évaporé. Les fondements de leur société venaient de s’écrouler et le parti de l’Élite rebâtirait le territoire sur des bases nouvelles, diamétralement opposées à ses idéaux qu’il avait vainement tenté de mettre en place via des lois liberticides sur un certain nombre de points épineux. Un avenir plus inégalitaire où une instauration de la loi du talion serait de rigueur dans les premiers temps, attendant que le territoire reprenne son souffle et ne s’ouvre à nouveau au commerce maritime régulier avec Providence ; une terrible tragédie pour les peuples si Alfadir n’intervenait pas.

Une aube rouge se dessinait à l’horizon où un conflit avec les carrières Nord s’annoncerait inévitable pour relancer l’économie et se ravitailler en matières premières, or, iridium, vardium afin que Norden poursuive son expansion et devienne à l’avenir aussi puissante que les empires de Pandreden.

Les coupables de cette déchéance et de l’insurrection venaient d’être pointés du doigt, trois hommes : Hangàr Hani, dit le Téméraire, monsieur le Baron Alexander von Tassle, le maire, et monsieur le défunt Duc Friedrich von Hauzen ; officiellement reconnus comme des traîtres portant atteinte à la sécurité de la Nation.

Dès que Dieter eut fini de parler, érigeant fièrement devant lui le précieux contrat, il invita le maire déchu à prendre la parole. Alexander, vaincu, s’éclaircit la voix et entonna son discours, le ton morne et le visage grave, n’usant d’aucun geste pour appuyer ses dires. L’esprit ailleurs, il songeait à la suite, espérant que cette humiliation, d’une saveur aigre, passerait au plus vite. Tous ces regards tournés vers lui, le dévisageant avec une haine incommensurable, l’ébranlèrent intérieurement ; tout ce qu’il avait fait jusque-là dans le but de les protéger et de les guider s’était révélé infructueux, un somptueux désastre. Une défaite aussi douloureuse que lourde à encaisser.

Il vit alors sa vie défiler devant ses yeux, toutes ces souffrances qui avaient jusqu’ici été son moteur pour l’avenir, sa soif de pouvoir. Avait-il finalement fait tout cela par pur égoïsme, dans le but de se venger ? Le peuple, pourtant souffrant, ne voulait-il pas que tout ceci change ? Rebattre les cartes pour un nouvel avenir plus égalitaire, plus éthique, tolérant… rognant sur quelques privilèges superflus dans le but de sauver et préserver le plus grand nombre ; en quoi cela n’était-il pas louable et pire… pourquoi était-ce condamnable ? La politique venait de l’écœurer, de le broyer. Jamais plus, si le Aràn arrive, il ne s’entêterait à prendre les rênes d’un territoire, quel qu’il soit.

Friedrich avait raison ; le prix à payer ainsi que les sacrifices pour contrôler un peuple se révélaient démesurément élevés. Vacillant, il tentait de rester lucide, conditionnant son esprit au mieux afin de rester digne et de ne pas flancher. Il soupira ; sa seule et unique obsession était de rejoindre Ambre en attendant que le Aràn n’arrive et ne fasse régner sa loi. La délivrance viendrait bientôt, Alfadir les sauverait ; qu’importe que personne ne l’ait jamais vu, il fallait qu’il existe, que toute cette théorie soit tangible. Il ne pouvait en être autrement, il avait tout misé là-dessus. La duchesse ne mentait pas, pas même James ou encore Desrosiers, cela ne pouvait être possible.

Dès qu’il eut terminé, le nouveau maire von Dorff reprit la parole, sous les acclamations timides de la foule. Parmi l’assemblée, des voix commençaient à s’élever et des « À mort l’ancien maire ! », « Tuer le chien ! » se faisaient entendre ici et là, en particulier parmi les marins et les carriéristes, les plus durement touchés par l’embargo, jusqu’à devenir de plus en plus vigoureuses. La foule commençait à s’exciter et la population, gagnée par l’ivresse de la haine, réclamait du sang en tribut pour toutes les souffrances que cet homme leur avait infligées, allant jusqu’à demander son exécution immédiate sur la place publique, sans procès.

Dieter, opposé à cet acte, tenta tant bien que mal de tempérer leurs ardeurs, aidé par Lucius. Alexander, hébété par cette ascension de violence soudaine portée à son encontre, demeura coi. Une rage viscérale gagnait les citoyens, se répandant comme une traînée de poudre jusqu’à ce que tous s’unissent sous une seule et même voix. Totalement impuissant et submergé, encerclé de toute part par la population, Dieter se résigna et accepta leur demande ; accordant à son ancien ami Lucius un regard désolé, sachant qu’il ne pourrait aller à l’encontre du peuple cette fois-ci.

Paniqué par le sort funeste de son neveu, Desrosiers repensa aux paroles révélatrices d’Irène ; les rats se rebellaient et venaient, grâce à leur supériorité numérique, de faire plier le chat en leur volonté. Parmi eux, seuls Éric et Léandre semblaient se réjouir de la situation, s’échangeant un subtil sourire ; heureux d’avoir su discrètement prendre à part et payer quelques citoyens, lors de l’allocution, afin de les inviter à proférer des menaces de mort à l’encontre du Baron von Tassle.

Le maire von Dorff, impuissant face à cette horde de gens déchaînés, finit par lever la main afin de faire taire cette assemblée enragée, avide de sacrifice et d’actes formels. Après de brèves paroles explicatives, il donna un avis favorable à leur demande et invita son fils, le plus apte à cette tâche, à exécuter le maire d’une balle dans le crâne. Alastair se frotta les mains et monta sur le promontoire, toisant la foule d’une allure impériale. Il adressa au maire un rictus, plantant son regard noir aiguisé dans celui tout aussi sombre de son adversaire qui soutenait le sien sans sourciller.

Avec une dignité semblable à celle dont il avait fait preuve lors du coup d’État, Alexander redressa la tête, se tenant bien droit. Les yeux humides, l’esprit évadé, il déglutit péniblement, fataliste devant l’emballement des événements qu’il n’avait pu prévoir. Ainsi c’était là sa fin, il allait quitter ce monde précipitamment, sans avoir eu la chance de faire ces adieux, sans leur avoir adressé un dernier au revoir : laissant derrière lui ces quatre femmes si chères à ses yeux ainsi que les rares personnes qui comptaient pour lui.

— Un dernier mot ? demanda posément le marquis.

Muet, il hocha la tête par la négative, n’éprouvant pour une fois nullement l’envie de se justifier ni d’apitoyer l’auditoire. Du coin de l’œil, il aperçut ce charognard de Muffart. Le journaliste avait le visage déformé par la fureur, des traits caricaturaux ; des yeux rougis cernés de noir, un teint cadavéreux noyé sous une couche de suie collante, des vêtements déchirés et brûlés. Il tenait entre ses mains un calepin qu’il agrippait farouchement et s’armait d’un crayon à la mine aiguisée qui manquait d’inciser le papier à chaque mot écrit.

Le maire déchu prit un temps pour s’observer, regardant ses mains crispées couvertes d’entailles, ses cheveux noirs emmêlés qui flottaient à la légère brise du soir, son pantalon troué aux genoux, un manteau sombre taché ; un physique bien pitoyable pour faire ses adieux, que la presse ne manquera pas de mettre en avant pour accentuer le côté dramatique de sa mort. Prenant également conscience que la balle sifflante explosera son crâne au niveau de la tempe et maculera certainement la foule annexe avant que sa dépouille ne s’effondre et ne souille de son sang le pavement du parvis comme celles de son père et d’Ambroise auparavant.

Sans un mot, Alastair s’exécuta et s’empara de son revolver qu’il ouvrit pour vérifier le chargeur. Le barillet était chargé de trois balles ; seule une balle bien placée au niveau de la tempe suffirait. Paré, il mit son doigt sur le chien et pointa lentement l’arme sur le condamné.

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