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NORDEN – Chapitre 169

Chapitre 169 – Deus ex Machina

Le marquis n’eut pas le temps de viser sa tempe qu’un immense loup s’abattit sur lui telle une ombre et le plaqua violemment au sol quelques mètres plus loin, le propulsant avec une force irréelle qui lui broya les côtes, allant jusqu’à percer sa cage thoracique. D’un geste vif la créature aux yeux infernaux déploya sa gueule béante et planta farouchement ses crocs dans sa cuisse, l’arrachant d’un seul claquement de mâchoire et déversant une large gerbe de sang. Alastair hurla de douleur, la voix étranglée par le liquide rouge qui traversait sa trachée. Le souffle coupé, le corps traversé par des spasmes aigus, il toisa l’animal qui se dressait au-dessus de lui et le dominait de toute sa hauteur, avant de succomber de ses blessures.

L’assemblée s’en trouva sidérée, devant cet assaut soudain qui donna lieu à un spectacle macabre dont nul n’avait imaginé le dénouement ; un loup avait paru telle une force divine visant à punir les belligérants de leurs actions de rébellions. Ce monstrueux spécimen qui avait déjà fait grande impression moins d’un an auparavant et laissé derrière lui une vague de gens traumatisés, étant encore à l’origine de nombreux cauchemars pour certains.

Saùr montra les crocs et grogna. Affamé par cette interminable traversée, il avança sa tête vers sa proie, la bave aux lèvres, afin de s’en délecter. Il s’apprêtait à le croquer lorsque quelque chose attira son attention, le faisant se détourner de lui. Aux abois, il se redressa instantanément puis, les oreilles en avant, il sauta sur le promontoire, juste à côté du maire, se plaquant contre lui de son énorme masse grise, enroulant sa queue autour de sa personne.

Alexander n’osa bouger, incapable d’analyser pleinement la scène, et se laissa recouvrir par cet amas de poils gris hirsutes à l’odeur abominable de sueur et de charogne. Enveloppé ainsi, il sentait la chaleur bouillonnante dégagée par l’animal ainsi que les battements ardents de son cœur, si rapides et puissants. Totalement impassible, le poitrail gonflé pour imposer sa dominance, le Berserk observait la foule de haut, la dardant de ses yeux dorés brillants comme de l’or. De timides murmures résonnaient en écho, ici et là, au milieu de cette assemblée pétrifiée, terrifiée à l’idée de subir le courroux de la bête abominable aux allures de messagers des ténèbres ; qui attendait-elle pour se montrer aussi sûre d’elle et sereine ?

Pendant que le loup protégeait le maire, la dépouille d’Alastair fut transportée par ses hommes et conduite à l’infirmerie de la mairie afin d’être à l’abri de la foule et des regards indiscrets. Son sang giclait à flot, se répandant sur le sol humide, ne laissant plus qu’une carcasse blanche, coupée en deux. Dieter resta lui aussi interdit, son esprit ne pouvant réaliser ce qui venait de se produire. Il gisait debout, les yeux écarquillés et les mains tremblantes. Desrosiers, le sentant défaillir, le retint par le bras et se proposa de l’escorter jusqu’à l’intérieur de l’édifice, ce qu’il déclina ; souhaitant rester digne devant ses adversaires et surtout masquer son désarroi face à cette tragédie. Léandre et Éric, quant à eux, perdirent toute contenance et affichaient un visage grimaçant, se recroquevillant sur eux-mêmes afin de ne pas engager le courroux du monstre et d’éviter de subir le même destin funeste que celui de leur respectable allié.

Un silence lourd et pesant régnait. Pendant ce laps de temps, Saùr dominait la place, concentrant tous les regards sur son immense carrure, au poitrail gonflé puissamment afin de les impressionner davantage et de dissuader tout homme armé de tenter le moindre assaut contre le maire. De ses yeux dorés flamboyants, il balayait les lieux, les intimidant tous sans exception.

Soudain, le sol se mit à trembler. Tous détournèrent leur regard du Berserk pour venir observer une des avenues où un taureau en pleine charge ainsi que deux chevaux arrivaient au grand galop, engagés dans une cavalcade ensauvagée. Les sabots ferrés des montures claquaient avec férocité sur le sol, aspergeant le monde à leur passage. Skand et Sonjà arrêtèrent leurs chevaux, imités par un homme que personne n’avait encore jusque là aperçu sur ce territoire. Il s’agissait d’un très grand homme à la peau noire, aux yeux couleur d’encre et à la silhouette robuste et musclée. Il avait le crâne rasé et était tatoué sur l’ensemble du corps de dessins à motifs runiques ainsi que d’une tête d’ours, placée sur son pectoral gauche. Pour tout vêtement, il portait un ample pantalon écru sous des bottes fourrées en peau de loup. Sa monture était tout aussi impressionnante ; ce monstrueux taureau noir aux yeux ambrés et aussi gros que deux chevaux de trait réunis. Les naseaux de ce dernier recrachaient une quantité astronomique de vapeur, dissimulant sa tête sous un épais nuage grisâtre.

Les trois cavaliers se déployèrent autour de la place, bousculant sans scrupule les citoyens afin de montrer leur suprématie en cet instant et de les déstabiliser. Les montures marchaient au pas, les oreilles dressées vers l’arrière.

Théodore se tenait derrière Skand, le maintenant fermement à la taille pour ne pas chuter. Nerveux, il n’osait bouger, se remémorant comme il le pouvait les événements dont il venait d’être témoin à l’instant. Où, alors qu’il se rendait en haute-ville en compagnie de la cheffe Svingars et du chef Korpr, ils avaient croisé en chemin ce monstrueux loup ainsi que le cavalier Ulfarks, ce dénommé Fenri, chef de la tribu des carrières Sud et héritier du véritable peuple loup, formant ainsi un étrange cortège.

L’assemblée contemplait cette scène invraisemblable, ces visions irréelles, frappée d’effroi et assaillie par l’incompréhension. Après avoir regagné une partie de sa lucidité et s’armant de courage pour affronter le bourreau de son fils, Dieter se défit de Lucius et monta sur l’estrade pour venir se poster juste à côté du Berserk dont il ne pouvait croiser le regard. Désireux d’en apprendre davantage sur les motivations de leurs assaillants, il ne prononçait rien et étudiait en silence le spectacle effroyable qui se dressait devant son fief, se demandant pourquoi ces étrangers, ces noréens furieux, ne parlaient-ils pas et se contentait d’arpenter les lieux comme s’il s’agissait de leur propre domaine.

Au bout d’un temps, la grande place devint calme et les gens furent envahis d’un étrange sentiment d’apaisement, se sentant parfaitement détendus. Une sensation particulière de sérénité immédiate, fort inhabituelle au milieu d’un tel chaos. Puis, un bruit régulier et lent de sabot se fit entendre et une créature, plus imposante encore que le taureau, apparut sous le regard ébahi des citoyens. Le Hjarta Aràn avança sur la place, le port aussi noble et majestueux que possible, malgré une démarche chancelante due à une patte arrière boitillante. À la vue du Aràn, certaines personnes, des noréens pour la plupart, finirent par s’incliner avec le plus grand respect ; un genou à terre, une main chaleureusement pressée sur le cœur et la tête baissée.

Alexander, soulagé de voir son éminence enfin présente, se mit à l’étudier et à détailler le moindre de ses traits. Alfadir, ce Grand Cerf des Tourbières, se tenait droit, la tête dressée et fièrement relevée. Ses longs bois sinueux, rompus et cassés par endroits lui faisaient avoisiner une taille de trois mètres cinquante de hauteur, dominant aisément la foule alentour. Son pelage brun, sale et terne, couvert d’entailles et de croûtes, se distinguait nettement parmi les pavements de pierre grise sur lesquels ses sabots fêlés claquaient. Sa peau collait au corps, épousant la forme de chacune de ses côtes. Sa grande tête osseuse aux orbites profondes se dressait en haut de son cou maigre, presque rachitique. Les oreilles, dont l’une était coupée au bout, dodelinaient, captant toutes les discussions annexes. Une fine crinière noire, aux poils drus et fournis, parcourait le dos de sa nuque. Les cuisses et le haut des pattes étaient pelés, dépourvus de poils par endroit, dans de multiples zones meurtries couvertes de cicatrices innombrables, témoins de siècles de conflits. Sur sa croupe brune, une grande plaie se dessinait encore, l’empreinte d’une impressionnante morsure de loup, de la taille de la gueule de Saùr.

Malgré son air noble, le Aràn paraissait affaibli et épuisé par ce périple. Il contemplait de ses yeux à l’expression indiscernable, l’un bleu et l’autre doré, la place qui s’étendait devant lui, sans prendre la peine de parler.

Discrètement, Dieter se retourna et ordonna à ses hommes de libérer la duchesse et de la faire venir au plus vite avec son précieux chargement. Quelques minutes plus tard, Irène, le visage rayonnant, arriva sur la place, marchant d’une allure impériale. Elle portait au-dessus de sa coiffe la toque en fourrure d’hermine. Arrivée juste devant le Aràn, elle s’inclina le plus poliment possible malgré son aversion et lui fit face, tendant devant elle l’écrin noir sur lequel la clé était posée, en guise d’offrande.

Le cerf, sceptique, fit quelques pas vers elle et s’arrêta aux pieds de la statue du duc Vladimir von Hauzen. Alfadir approcha sa truffe et huma l’écrin, faisant pénétrer l’effluve à travers ses naseaux, les oreilles agitées. Puis il les braqua en avant et afficha des yeux ronds, une lueur de ravissement passant à travers ses yeux embués.

Le Shaman Solorùn, assis sur son dos, prit délicatement la boîte des mains de la duchesse et la rangea avec le plus grand soin dans une des sacoches. Tout comme son chef Fenri, le vieil homme proche des soixante-dix ans affichait une carrure imposante malgré son âge avancé. Ses grands yeux bleus perçants luisaient davantage que ceux de ses confrères, mis en valeur par sa peau couleur ébène. Et ses longs cheveux gris cendré encerclaient son visage peint de marques rouges et bleues.

Alfadir resta un long moment immobile, dévisageant avec la plus grande intensité la femme qui se dressait devant lui, la fille aînée de sa fille Erevan ; sa petite-fille. Puis, contre toute attente, l’animal avança une patte et s’inclina respectueusement. Enfin, il se redressa et, de toute sa hauteur, claqua majestueusement ses sabots sur le sol, produisant un craquement sourd qui fit résonner toute la place afin de disposer de toute l’attention de la foule alentour.

Solorùn s’éclaircit la voix et prononça distinctement :

— Hjarta Aràn Alfadir, à son peuple, aranéens, noréens. Moi, entité, enveloppe charnelle de Noréeden, honore solennellement ma part d’engagement. La Cause résolue, les échanges avec Pandreden sont désormais révolus. J’appelle et exige le peuple à cesser ces assauts. Le pouvoir en place est et demeurera, car tel est le contrat établi. Ainsi von Tassle continuera et le peuple de Wolden ainsi que celui des Hani rentrera…

La prestance de l’entité, bien que décrite à de très nombreuses reprises par le comte Alfred de Serignac, de manière fort élogieuse comme étant inégalée, pouvant faire plier le moindre individu en sa volonté, n’était en rien exagérée. Le Aràn était tel un dieu, l’héritage certain de la Sensitivité lui donnait la suprématie sur le mental de ses sujets et la présence du Féros le rendait intimidant au point de dissuader le moindre assaillant à porter atteinte à sa noble personne ou d’invectiver contre ses décisions.

Pour faire revenir le silence et regagner l’attention de ses nombreux sujets, Alfadir frappa une nouvelle fois le sol de ses sabots. Une vague vibratoire parcourut instantanément l’allée et tous se retrouvèrent soudainement traversés d’un étrange sentiment d’apaisement qui les désarçonna. Dès que le discours fut achevé et les faits exposés, Solorùn, sur ordre du Aràn, somma la foule de cesser immédiatement les hostilités et de se disperser dans les plus brefs délais.

Après un temps de réflexion Dieter von Dorff se tourna en direction d’Alexander et lui accorda un dernier regard haineux. Vaincu à son tour et ébranlé par la perte d’Alastair, il quitta le promontoire pour se diriger à la mairie et se rendre au chevet de son défunt fils, suivi par Éric et Léandre qui, sous ordre de leur supérieur, s’en allèrent libérer les otages.

Au bout d’une dizaine de minutes, seuls restaient sur la place Alexander et ses partisans, ainsi que le capitaine Maspero-Gavard, assis sur l’estrade, les bras croisés, guère impressionné par la présence du Cerf. Pieter, auprès de James, tenait le petit Léonhard dans ses bras et rassurait l’enfant du mieux qu’il le pouvait. Le petit était apeuré devant l’immense loup à la gueule ensanglantée et manquait d’étrangler le palefrenier. Alexander prit un temps pour enlacer Ambre qui, totalement désemparée par les nombreuses découvertes atroces et rongée par la peur de le savoir blessé, pleurait à chaudes larmes. Théodore, la tête basse et le visage livide, avait rejoint Irène. La harpie, qui jusqu’alors restait lovée dans les bras de sa mère, quitta son perchoir pour sauter dans les bras du garçon, pressant sa tête contre son cou et lui accordant des coups de bec affectueux. Le jeune marquis ricana et appuya son front contre le sien, frottant sa tête contre son plumage, les larmes aux yeux.

Le Aràn fit signe à ses troupes de rejoindre leurs terres en passant par Meriden. Après de brèves salutations courtoises, Fenri et Solorùn se mirent en route, le premier était assis sur Melchor, le Berserk taureau et le second sur Saùr. Skand et Sonjà les suivirent. La cheffe Svingars tenait entre ses mains Mesali et la pressait contre son ventre. Épuisée et droguée, la petite dormait profondément en ronronnant tandis que sa meneuse accorda une dernière salutation formelle à ses nouveaux alliés avant de s’engager en plein galop, talonnée par Skand.

Irène invita Ambre à venir la rejoindre afin de lui présenter le Aràn. Intimidée, cette dernière quitta les bras de son fiancé pour avancer vers sa tante. Arrivée à ses pieds, elle regarda le Cerf avec une étrange expression, la mine soucieuse et le cœur battant à vive allure. La sentant angoissée, la duchesse lui prit le poignet et, lentement, l’avança en direction de la truffe du Aràn.

— N’aie crainte, murmura-t-elle devant sa résistance, il ne te fera rien.

Alfadir approcha sa tête, la dardant de ses yeux déstabilisants, et la pressa contre la paume tendue de la Féros. À ce contact, Ambre fut soudainement submergée par une vague de sensations nouvelles, inexprimables, suivies d’un flot de souvenirs tantôt douloureux, tantôt heureux, qui manquèrent de la faire vaciller. Elle s’apprêtait à s’effondrer lorsque le Cerf s’écarta pour s’incliner devant elle.

Irène rattrapa sa nièce et la redressa.

— Que… que s’est-il passé ? hésita la jeune femme.

— Le Aràn vient de t’accepter, lui répondit Irène avec un sourire bienveillant, tu es désormais digne de rester sur l’île, digne de lui.

La duchesse redressa la tête pour planter ses yeux bleus de givres dans ceux de son grand-père.

— Il est tant que nous allions voir ton frère !

Alfadir, imperturbable, la dévisageait puis, sans un mot, se mit en route, Faùn perché sur son dos.

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