NORDEN – Chapitre 170

Chapitre 170 – Le Serpent 1/2

Le soleil commençait à décliner dans le ciel dégagé et dépourvu de tout nuage, plongeant l’île sous une vive clarté orangée mêlée de teintes violettes, lorsque le groupe quitta Iriden pour se rendre à la baie d’Eraven. Aucun bruit ne se faisait entendre hormis le claquement régulier des sabots ainsi que les rares jacassements des mouettes et macareux. Une légère brise soufflait, emportant avec elle cet air chargé d’embruns et d’humus, fortement vivifiant et agréable, que le groupe huma à pleins poumons dans l’espoir de se débarrasser des odeurs acres de fumées et d’égouts, qui avaient pénétré incessamment leurs narines pendant plus d’une journée. La campagne était endormie et les plages situées en contrebas des hautes falaises accueillaient phoques et pingouins.

Ils étaient huit. Alfadir menait le cortège, son Shaman supérieur posté sur son dos. Ils étaient suivis par Irène et Ambre sur une monture commune ainsi que par James et Alexander sur une autre. En fin de convoi Théodore von Eyre fermait la marche, accompagné par le capitaine Maspero-Gavard.

Le jeune marquis s’était résolu à les suivre, non pas pour une quelconque motivation personnelle, mais parce que la harpie, possessive et exigeante, ne le lâchait plus. Pour conserver son perchoir favori, elle avait poussé des cris stridents quand il avait tenté de la déposer dans les bras de sa mère. Résigné de son sort et amusé par son comportement de petite capricieuse, il la pressait contre lui, la couvrant de baisers et de marques affectueuses. L’oiseau, niché au creux de ses bras, soupirait d’aise.

Du groupe, seul manquait Pieter, resté aux côtés de Bernadette et de Léonhard, tous trois conviés en la demeure du marquis Desrosiers, en compagnie des autres domestiques du Baron. Lucius préféra rester auprès de son ancien associé et ami Dieter afin de le soutenir dans cette épreuve ; le vieil homme n’ayant pu finalement supporter la perte tragique de son fils, suivie immédiatement par celle de son prestige et de sa déchéance certaine.

Le chemin s’annonçait long, il leur fallait plus de deux heures pour atteindre les abords de la baie, ce village noréen érigé à la gloire du serpent marin. Dès que le manoir de Lussac fut franchi, la duchesse fit signe aux gardes présents derrière les hautes grilles noires et leur annonça brièvement les nouvelles, précisant qu’elle viendrait rejoindre sa fille une fois cette dernière tâche accomplie. Finalement, personne ici n’avait été inquiété par la situation instable et il régnait dans les jardins un calme digne d’un sanctuaire.

Le regard perdu dans le vide, Ambre sentait sa tante troublée et la serrait fermement à la taille, pressant sa joue contre sa nuque. Elle se révélait incapable de parler tant sa gorge était nouée et ses pensées embrumées ; après tout, elle n’avait jamais connu cette étrangère, d’ordinaire si froide et hautaine lorsqu’elle la croisait de loin. Pourtant, en cet instant si particulier, elle ressentait la caresse de son pouce contre le dos de sa main ; un geste si doux qui suffisait à lui seul plus que les mots. Dorénavant, elles auraient le temps de se connaître. À moins que les dernières paroles d’Armand au sujet de cet échange diplomatique soient avérées ; chose qu’elle ne pourrait supporter psychologiquement si tel était le cas.

En pleine réflexion, elle porta son attention sur le capitaine James, son grand cousin, l’étudiant avec intérêt.

C’est vrai qu’il ressemblait à papa ; il a la même carrure, le même visage carré et la même barbe rousse, même sa façon de parler n’est pas si différente de la sienne.

Se sentant épié, l’homme lui adressa un sourire bienveillant et échangea quelques mots en sa compagnie. Alors qu’Alexander, présent juste derrière lui, profitait de ce laps de temps pour se reposer tant il était exténué, manquant de défaillir. La tête posée sur l’épaule de son second, il gardait les yeux clos, n’écoutant la conversation que d’une oreille.

Plus ils progressaient et plus le chemin en terre battue se parsemait de cailloux et de fourrés. Les arbres disparaissaient au profit d’une lande herbeuse d’un côté et de dunes de sable de l’autre. La route, en pente descendante, n’était plus guère pratiquée ; empruntée seulement par de rares attelages qui se rendaient dans les petites clairières rocheuses, situées tout au Nord, celles qui avaient servi à bâtir les premières constructions d’Iriden et de Varden.

Quand ils atteignirent les abords d’Eraven, les premières maisons en pierres brutes, ne tenant encore que par miracle, commençaient à se dessiner. Leur pierre sombre si caractéristique était couverte de mousse, d’algues et de coquillages ; un savant mélange entre la terre et la mer. Ils quittèrent le sentier pour se rendre sur la plage. À cette bifurcation, proche d’un gros rocher noir sur lequel les initiales J et E étaient gravées ainsi que le nom de la baie en lettres capitales grossièrement taillées, Alexander adressa un sourire complice à sa fiancée ; l’image de leur petit moment d’intimité du mois dernier leur revenant à l’esprit.

Sur la plage, une silhouette les attendait, assise sur un rocher, les pieds dans l’eau. Son corps aussi blanc que celui d’Adèle ruisselait de gouttes et ses cheveux noirs trempés se plaquaient contre sa peau, épousant la moindre de ses formes et venant s’échouer jusqu’en haut de son pagne fait d’un tissu écru déperlant, semblable à la voile d’un navire.

Irène et Ambre furent les premières à descendre de monture et à avancer en sa direction. Embarrassée, la jeune femme tenait fermement le bras de sa tante qui tentait de la rassurer en lui glissant quelques mots à l’oreille. L’homme, un large sourire aux lèvres, se leva, dévoilant une silhouette extrêmement élancée et maigre. Ses pieds nus enfoncés dans le sable fin, il patientait jusqu’à la fin du tapis d’écume ; sa frontière infranchissable.

— Bien à vous père ! annonça poliment la duchesse qui s’arrêta juste devant lui après qu’Ambre, trop intimidée, lui eut lâchée le bras pour s’arrêter à trois mètres de distance.

Jörmungand prit sa fille dans ses bras et déposa un baiser sur son front, sous le regard écœuré de son jumeau qui dodelinait des oreilles et piaffait d’agacement.

Pour titiller son frère, le Serpent l’interpella :

— Tu ne comptes pas reprendre ta forme ? l’interrogea l’homme à la peau d’hermine, parlant d’une voix cristalline légèrement sifflante. Aurais-tu honte de paraître nettement plus chétif que nous tous ici présents ?

Le Cerf grogna et se redressa de toute sa hauteur :

— Ne me défie pas ! Je suis déjà bien magnanime de venir te voir ! N’abuse pas de ma gentillesse !

— T’es toujours aussi agréable grand frère, dis donc. Honores-tu ta part du contrat ?

— Évidement ! J’ai toujours tenu parole ! Tes descendantes sont libres, je n’engagerai rien contre elles.

Jörmungand mit une main sur son cœur et s’inclina poliment, un sourire rayonnant affiché sur son visage. Alfadir planta son regard dans celui de son jumeau. Un long silence s’installa où tous, à part Faùn, ne pouvaient entendre leur discussion. Le Shaman, embarrassé, leur traduisait de vive voix l’échange, dissimulant certains aspects qu’il jugeait trop privés.

— Maintenant tu sais ce qu’il te reste à faire ! conclut le Hjarta Aràn en claquant son sabot contre un rocher. Il te reste un dernier élément à honorer et Norden sera sauvée. Préservée de toute menace ennemie et protégée par nos nouveaux alliés.

Jörmungand se renfrogna.

— Ne t’en fais pas, je sais très bien ce qu’il en est !

Sans attendre, le Cerf fit demi-tour et rebroussa chemin, s’apprêtant à regagner son territoire. Le Aràn était peu enclin à rester céans, en compagnie de son frère et de sa famille, sachant pertinemment que sa personne serait indésirée de la part d’Irène qu’il savait hermétique et réfractaire vis-à-vis de son grand-père biologique. De plus, son précieux Hrafn l’attendait, endormi ou blessé, qu’importe, il se devait de le rejoindre et de rester à ses côtés afin de le veiller et profiter de sa présence après cette longue absence douloureuse. Quand il fut devant Faùn, il s’arrêta et le laissa grimper sur son dos. Puis il accorda un dernier regard à son serviteur James, le remerciant ainsi pour ces années de bons et loyaux services avant de repartir au grand galop, d’une démarche gauche, sans se soucier des autres invités.

Déconcertés par ce départ précipité et soudain, tous observèrent le Aràn et son Shaman s’éloigner sous le ciel crépusculaire, bardé d’étoiles émergentes, puis portèrent leur attention sur le Höggormurinn Kóngur.

— Mes hommages à tous, fit-il en joignant ses mains et en applaudissant avec lenteur. Je me réjouis de vous revoir ou de vous rencontrer. Ça fait si longtemps que j’attendais ce moment, j’en suis tout émoustillé.

— Ému père, pas émoustillé, murmura Irène.

— Ému oui, pardon, fit-il en se pinçant les lèvres. Je pratique plus beaucoup le pandaranéen ces temps-ci, je suis un peu rouillé.

Armand ricana, lui qui n’avait eu de cesse d’avoir le Serpent sur son dos ce dernier mois, sentant sa présence permanente le scruter chaque fois qu’il était en mer. Où l’entité, soucieuse du bon déroulé de la mission, grimpait quotidiennement sur la Goélette la nuit venue, se faufilant dans sa chambre telle une anguille sournoise afin de lui donner des ordres quant au mode opératoire à suivre.

Tout en maintenant fermement sa fille par la taille, l’enlaçant chaleureusement, il étudiait les six personnes présentes devant lui. Les yeux ronds comme des billes et la mine enfantine, il les sondait un à un jusqu’au plus profond de leur être ; Ambre, Alexander et Théodore, n’étant pas familiarisés avec cette pratique, se sentirent étrangement incommodés, comme pénétrés dans leur esprit sans qu’ils n’aient aucun contrôle là-dessus. Après cette brève inspection introspective, le Aràn tendit sa main en direction de sa nièce, l’invitant à le rejoindre ; elle qui n’osait franchir cette frontière d’écume, intimidée par l’aura de son éminence.

— Tu n’as rien à craindre de moi chère enfant, se justifia-t-il, approche donc que je te vois mieux.

Ambre déglutit et marcha d’un pas hésitant jusqu’à lui. Elle vit Irène murmurer quelques mots à son père qui l’écoutait attentivement et hocha la tête dès qu’elle eut terminé.

— Ne t’inquiète pas, je serai doux, susurra-t-il.

Une fois la jeune femme à sa portée, Jörmungand lui prit délicatement le poignet et caressa son avant-bras avec douceur et mesure. Ambre fut troublée ; le toucher de cette peau était étrange, à la fois ferme et lisse, semblable à celle d’un animal marin.

— Je suis ravi de te rencontrer enfin ! J’ai tellement entendu parlé de toi. Dommage que tu n’apprécies pas l’eau, j’aurais pu avoir le plaisir de te voir régulièrement sous la surface. Tu es celle de mes quatre petites filles que j’ai eu le moins l’honneur d’apercevoir et encore moins de côtoyer. Une chance que ta famille vienne me faire des rapports sur ton évolution. Surtout ton père ces dernières années, avant qu’il ne me rejoigne sous sa forme animalière. Tu sais, je prenais plaisir à le voir sur son navire lorsqu’il partait en mission, on parlait beaucoup de toi et de ta petite sœur. C’est vrai que c’est plus compliqué maintenant qu’il s’est transformé, mais je suis réjoui de pouvoir nager en sa compagnie une fois le temps. Même si la baleine n’est pas très bavarde. Mais c’est pas grave, j’avais ma fille qui…

Transporté dans son discours, parfois maladroit dans ses paroles, il ne tarissait pas d’éloges à l’égard de sa petite-fille, la gratifiant de caresses affectueuses le long de son bras, ravi de pouvoir la voir enfin de si près et de la toucher. Puis, une fois son discours achevé, il leva les yeux en direction d’Alexander.

— Et te voilà prochainement baronne, sans que personne ne t’aide à le devenir ! Une sacrée belle prouesse ma petite Féros. Si tu savais comme j’en suis fier. Ta maman aussi serait fière.

Ambre fut plus qu’heureuse d’entendre ces paroles affectueuses et élogieuses prononcées d’une voix si chaleureuse.

Soudain, l’expression bienveillante du Serpent changea. Il se mordilla la lèvre, fronça les sourcils et commença à se gratter les mains.

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