NORDEN – Chapitre 29

Chapitre 29 – La machination

Ambre ouvrit un œil. Sa tête bouillonnait et une atroce douleur la lançait à l’arrière du crâne. Dehors, il faisait encore nuit et la lune gibbeuse auréolait le ciel de sa clarté opaline. La jeune femme tenta de se repérer tant bien que mal. Elle se trouvait dans les hauteurs, la face léchée par le vent, et entendait le roulement de la houle claquer contre les rochers. Autour d’elle s’ouvrait une estrade faite de pierres agencées en axe circulaire. Des statues étaient disposées sur le pourtour et la fixaient de leur regard creux, insondable. Ambre reconnut les lieux, Eden. Elle déglutit péniblement et tenta de bouger ses membres engourdis. En tournant la tête, elle aperçut sa petite sœur endormie à ses côtés, lovée contre Ernest. Enveloppée d’une épaisse couverture, la fillette dormait profondément.

— Je vois que vous êtes réveillée, fit une voix d’homme.

Une silhouette nimbée par le voile obscur vint à sa rencontre et se baissa à sa hauteur.

— Pardonnez mon coup brutal tout à l’heure. J’y ai peut-être été un peu fort en vous frappant.

Elle leva les yeux et tenta d’analyser son interlocuteur dont la voix lui était familière. Elle reconnut Charles, le jeune anthropologue et fiancé de Meredith.

— Par pitié, Charles, ne me dites pas que vous êtes mêlé à toute cette histoire, vous aussi !

— Je crains que vos soupçons soient avérés.

— Mais pourquoi faites-vous ça ? s’insurgea-t-elle. Comment osez-vous commettre ces actes horribles ! Tous ces enlèvements, ces pauvres enfants !

— Ce n’est pas si simple et ce n’est pas non plus un plaisir pour nous de nous adonner à ces actes.

— Mais vous vous rendez compte que vous commettez des choses impensables et abominables ! J’espère que Meredith n’est pas au courant de votre plan macabre !

— Oh, non ! rétorqua-t-il avec vigueur. Meredith est absolument innocente dans cette histoire. La pauvre est même victime de mes charmes et de mes actions.

Elle le regarda avec accablement, heurtée par ces propos.

— Vous voulez dire que vous vous êtes servi d’elle ?

— En quelque sorte, oui.

— Mais elle vous aimait Charles ! Elle vous aimait et s’inquiétait pour vous ! Et vous, vous n’êtes resté en sa compagnie que pour vous servir de sa notoriété, je présume ?

— Hélas, je dois avouer qu’il y a du vrai dans ce que vous dites. J’ai dans un premier temps tenté de séduire la demoiselle. Cela n’a pas été bien compliqué au vu de sa situation car elle cherchait désespérément la compagnie de quelqu’un qui s’intéressait à elle. Elle a de suite été sous le charme lorsque j’ai commencé à lui poser des questions à propos d’elle et de ses envies. Elle tomba rapidement dans mes filets.

Il passa une main dans ses cheveux et ricana :

— Dans un premier temps, je me suis amusé d’elle. Cette pauvre fille était prête à tout pour me voir flatter son égo. Son plus grand défaut l’a alors enfermée dans un amour aveugle et elle ne tarissait pas d’éloges en mon intention. Ça m’a fait beaucoup rire au départ. J’avais l’impression d’être un marionnettiste et je pouvais faire de ma petite poupée tout ce que je désirais. Je n’avais qu’à claquer des doigts et à lui faire un compliment pour qu’elle s’exécute et me dévoile tout ce qu’elle savait sur l’île et ses habitants. C’est une jeune femme intelligente et une mine d’or d’informations. Elle connaît absolument tout et tout le monde. Cela n’a pas été bien compliqué d’en apprendre plus sur les personnalités de cette île.

Ambre grogna et le regarda avec dégoût.

— Et puis, poursuivit-il, sans trop savoir pourquoi, j’ai commencé à m’attacher à elle. Plus je la côtoyais et plus je voyais la femme admirable qu’elle était. Sa personnalité atypique a finalement réussi à me désarmer et j’ai commencé à être envoûté. Son sourire et ses yeux rieurs ont par la suite hanté mes nuits. De marionnettiste, je devenais pantin et, au bout d’un moment, c’était elle qui tirait les ficelles de mes sentiments. L’ennui est que j’avais un but bien précis, une mission de la plus haute importance qu’il me fallait exécuter. J’ai donc, à regret, pris soin de m’éloigner au point de disparaître. Elle me distrayait trop dans mes projets et commençait à se poser des questions quant à mes intentions. Je n’avais pas d’autre choix que de partir.

— Quel est donc l’intérêt de votre mission soi-disant de haute importance ? maugréa-t-elle. Parce qu’à part faire de pauvres victimes innocentes, je ne vois vraiment pas en quoi ce que vous faites est louable.

— Ne vous en prenez pas à lui, je vous prie ! murmura une voix juste derrière elle. Il n’a fait que suivre mes ordres.

Ambre se retourna, Enguerrand venait d’arriver à leur encontre, accompagné de Balthazar ainsi que par deux soldats lourdement armés et de leurs molosses. Un rictus dessiné sur ses lèvres, il s’accroupit et posa une main sur l’épaule de son ami.

— Le bateau est prêt. Nous allons pouvoir embarquer.

Charles opina du chef. La jeune femme fulminait, tentant de maîtriser ses ardeurs afin de connaître le fin mot de cette histoire sordide.

— Pourquoi faites-vous cela ? cracha-t-elle avec dédain.

Il posa son regard sur elle. Celui-ci n’était pas malveillant, bien au contraire, Ambre pouvait y déceler une once de tristesse, du désarroi même. Il soupira et s’éclaircit la gorge.

— Il y a des choses qu’il faut que vous sachiez à mon sujet. Je sais pertinemment que vous avez deviné mes préférences sexuelles. Je ne vous les ai jamais cachées d’ailleurs. Comme vous le savez, je suis un inverti et c’est de là que découlent tous ces événements.

Elle haussa un sourcil, ne saisissant pas en quoi une préférence sexuelle pouvait aboutir à toute cette affaire. Voyant son scepticisme, il continua :

— Je m’explique. Comme vous le savez, je suis arrivé sur Norden il y a de cela pas loin de quatre ans maintenant. Mais je ne vous ai jamais précisé mes véritables motivations quant à mon départ sur cette île. Mon vrai nom est Enguerrand de Villars. Je suis le fils cadet du duc de Villars, un des hommes les plus puissants de l’empire de Charité, le pays d’où je viens. Je suis issu d’une famille très aisée, influente et connue sur Pandreden. J’ai depuis mon plus jeune âge eu une éducation des plus sélectives en compagnie de fils de bonne famille. J’ai été placé en internat dans ces écoles prestigieuses uniquement réservées aux garçons. C’est dans l’un d’eux que j’ai rencontré l’homme qui a changé ma vie et mon destin. Il s’appelait Adrien. On était dans la même classe et nos caractères relativement similaires nous ont poussés à devenir amis. Très vite, nous avons su que quelque chose de magnétique était apparu entre nous.

Il eut un rire amer, les yeux voilés.

— Nous étions tous les deux confus par cette étrange sensation et la vague de désir qui nous submergeait. Nous étions devenus amants et vivions notre amour caché. Car contrairement à Norden où il n’est pas rare de voir deux hommes ou deux femmes célébrer une union. Sur Pandreden, ou du moins à Charité, cela reste un acte odieux et passible de prison, voire de peine de mort. Nous étions ainsi prisonniers de notre condition, nous voyant chaque jour, la peur au ventre d’être démasqués et de se voir arrêtés ou séparés. C’était un sentiment à la fois grisant et terrifiant, un jeu dangereux où la moindre erreur pouvait nous être fatale. Nous avons réussi à terminer notre scolarité sans le moindre accroc. Après cela, nous nous sommes engagés dans l’armée en tant que médecins. Pour ne pas être séparés, nous avons mis en place un stratagème qui réussit par miracle à nous envoyer ensemble au front dans le même régiment. C’est là que j’ai rencontré Charles, médecin d’infanterie lui aussi. Nous partagions la même chambre et ce petit futé nous a très vite démasqués. Heureusement, il n’a jamais rien dévoilé de tout cela à quiconque. C’est un homme d’honneur et je sais que je peux encore compter sur lui aujourd’hui.

Il gratifia son ami d’un sourire sincère, celui-ci le lui rendit et posa une tape amicale sur son épaule. Ambre demeurait de marbre et écoutait attentivement ces révélations.

— Nous sommes restés plusieurs mois au front, dans notre régiment d’infanterie. Un soir, alors que mon amant et moi-même nous étions vus en cachette, un soldat nous surprit et nous dénonça en hâte. La suite n’a été qu’une succession de douloureux événements dont je ne souhaite pas vous parler. Mais cela aboutit à l’arrestation immédiate d’Adrien. Son père le condamna à la prison à vie. Quant à moi, mon père me renia. Il me destitua de mes titres et de ma fortune. Je n’avais plus rien. Je voyais son regard noir se poser sur moi chaque fois qu’il me parlait. Je lui inspirais un profond dégoût. Il m’avoua même qu’il se demandait ce qu’avait été son erreur pour avoir mis au monde un être aussi monstrueux et abominable. Mon crime : avoir osé aimer quelqu’un et être aimé en retour.

Il hoqueta et se pinça les lèvres.

— J’ai fui mon pays et erré pendant près d’un an à la recherche d’un lieu où m’établir. J’ai alors trouvé un travail sur le port de Providence. Là-bas, personne ne me connaissait et je pouvais travailler sans crainte sur les docks. Charles me rejoignit. Nous étions devenus amis et lui aussi avait subi quelques disgrâces du fait de ne pas nous avoir dénoncés. C’est alors qu’un jour, un majestueux bateau arriva à quai. C’était un voilier issu d’un autre âge qui venait d’amarrer. J’ai été de suite intrigué par un tel spectacle. Les marins du port connaissaient tous la légende le concernant. L’Alouette était un des deux bateaux faisant la navette entre Providence et Norden. Beaucoup de bruits courraient à propos de ces voiliers qui semblaient être au centre de l’attention du port. Charles et moi sommes donc allés à leur rencontre et avons réussi, au bout de maints efforts, à nous entretenir avec le capitaine. Après avoir échangé avec lui, nous avons pris la décision de nous établir sur cette île et de tout quitter à jamais, de recommencer notre vie à zéro. Le capitaine Orland accepta notre venue et nous avertit une fois à bord de la vérité au sujet de cette île incroyable sur laquelle nous allions débarquer…

Il s’arrêta et regarda la jeune femme qui se tenait devant lui. Ambre soutenait son regard, les yeux embués ; les propos d’Enguerrand étaient sombrement déchirants.

— C’est alors qu’en arrivant ici nous sommes allés de surprises en surprises. Nous souhaitions vivre humblement et mener une existence paisible. Mais, sans savoir comment, Charles et moi étions attendus. Nous avons été mis en relation avec d’éminentes personnalités aranéennes afin de mettre en place un plan macabre. Nous étions devenus les pions d’êtres plus redoutables encore que ne l’étaient les autres. En échange de nos services, j’ai pu négocier auprès d’eux la libération de mon amant, resté sur Charité ainsi que notre protection et une belle pension pour nos jours à venir.

Ambre demeura prostrée, envahie par de multiples émotions qu’elle ne parvenait pas à identifier. Contre toute attente, Enguerrand s’approcha d’elle et l’enlaça.

— Ma chère, je suis vraiment désolé de vous avoir entraîné là-dedans et d’avoir abusé de votre gentillesse. Je tiens à ce que vous sachiez que je suis terriblement désolé de ce qui va vous arriver. Je voulais faire tout mon possible pour vous préserver de cela toutes les deux. Je vous aimais bien.

— Qu’allez-vous faire de nous Enguerrand ? murmura-t-elle, la voix teintée de sanglots. Je vous en prie, ne faites rien d’insensé que vous pourriez regretter.

Il défit son étreinte et l’observa.

— Vous en savez beaucoup trop sur nous, je le regrette. Je ne peux vous permettre de vous laisser ici et de continuer à vivre normalement. Vous allez donc me suivre bien sagement vous et votre sœur. Je vous promets que si vous faites ce que je dis et que vous m’écoutez il ne vous arrivera rien de fâcheux.

Ambre fronça les sourcils et déglutit péniblement.

— Où voulez-vous nous conduire ?

— L’embarcation va nous emmener sur l’Alouette. Vous allez donc être embarquées à bord et conduites sur Charité.

Les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent et son cœur se serra tant la nouvelle était impensable.

— Enguerrand, s’il vous plaît ne faites pas ça ! Je vous en prie, vous ne pouvez pas commettre un tel acte. Ce n’est pas dans votre nature. Vous êtes quelqu’un de bon et…

L’homme la coupa d’un geste de la main. Il tremblait également et tentait de se maîtriser pour ne pas craquer.

— Je suis désolé, croyez-moi et n’y voyez là surtout rien de personnel. Je ne fais qu’exécuter les ordres du Duc et…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase que la louve surgit de derrière le muret et atterrit brutalement sur la scène. Elle avait les crocs luisants, baignés de sang. Son imposante carrure aux poils noirs hérissés était entaillée. Des plaies béantes surgissaient ici et là le long de son corps. Anselme était assis sur son dos et s’agrippait à sa fourrure. Lorsqu’il aperçut les deux filles, son sang ne fit qu’un tour. Il lâcha prise et mit pied au sol.

— Ambre, tu n’as rien ? cria-t-il.

La jeune femme le regardait avec hébétement. Anselme accourut vers elle en claudiquant et l’enlaça. Il n’était pas armé mais les soldats le maintenaient en joue. Pour protéger sa progéniture, la louve s’avança d’un pas lent et mesuré. Prête à se ruer sur celui qui toucherait à son fils. Ses yeux jaunes ainsi que ses crocs aiguisés dissuadaient les chiens de fondre sur elle. Les autres contemplèrent la scène, toisant tour à tour la louve et les deux jeunes. La tension était palpable et un silence de mort régnait en ces lieux.

— Tu n’as rien ? s’enquit Anselme en posant son front contre le sien. J’ai eu si peur en ne vous voyant pas revenir. J’ai vu que Balthazar n’était plus là et que la vieille dame gisait à terre. J’ai su qu’il vous était arrivé malheur ! J’ai fait sentir ton odeur à mère afin qu’elle te retrouve et nous sommes partis à votre recherche.

— Anselme, marmonna Ambre, tu n’aurais pas dû venir. Ils vont t’embarquer toi aussi !

— De quoi parles-tu ?

— Jeune homme, commença Enguerrand, je crains que votre compagne n’ait raison. Nous ne pouvons nous permettre de vous laisser ici alors que nos identités vous sont révélées. Vous allez devoir nous accompagner jusqu’à Varden où vous serez embarqué sur l’Alouette afin de rejoindre la Charité.

Hors de lui, Anselme se redressa. Il leur fit face, pointant sur eux un doigt accusateur.

— Si jamais, vous touchez à ces deux femmes, je vous promets que vous allez le regretter amèrement.

Comme pour appuyer ses propos, la louve grogna et montra les crocs. Les deux chiens fondirent sur la bête et un combat féroce s’engagea. À deux contre une, les molosses avaient l’avantage, d’autant que la louve était blessée. Mais, celle-ci, voulant protéger son fils à tout prix, fut submergée par une vague de frénésie et de férocité inouïe. N’ayant que faire de la douleur des crocs qui perçaient son corps à de multiples endroits, la louve menait son combat avec acharnement. En une poignée de secondes, elle mit l’un des dobermans à terre. Le chien neutralisé, elle enfonça ses crocs dans le cou de l’animal et arracha un morceau de peau. Le canidé couina puis tomba raide mort, la gueule pendante. L’autre molosse, grisé par l’ivresse du combat, relâcha son étreinte et lui fit face. Les deux animaux se défiaient et grognaient avec férocité, tournant l’un autour de l’autre. La louve boitait. Son sang coulait à flots et venait se déverser sur la scène de marbre, provoquant une marre rouge sur laquelle elle manquait de trébucher. Le chien chargea, la louve fit volte-face et l’envoya valser d’un violent coup de patte par-delà la falaise située trois mètres plus loin. Le chien chuta et s’effondra dans un ultime jappement.

L’assemblée s’en trouva sidérée. Tous avaient observé ce combat sans avoir osé intervenir, pétrifiés par ce spécimen malfaisant aux yeux embrasés. L’immense louve fit de nouveau face à ses ennemis. Elle était dans un piteux état, des spasmes traversaient son corps meurtri. Les militaires la maintenaient en joue, parés à faire feu. Puis l’un d’eux, situé au bord de la falaise, s’apprêta à tirer. Dans un élan de courage, Anselme se jeta sur lui afin de protéger sa mère. Le coup partit, dévia de trajectoire tandis que le jeune homme et son assaillant furent propulsés dans le vide pour s’écraser une centaine de mètres plus bas.

Le voyant disparaître ainsi dans le vide, Ambre hurla. Submergée par le désespoir, elle espérait vainement que son ami soit encore vivant après une telle chute. Elle se précipita près du vide et scruta les rochers situés en contrebas. Par malheur, la brume masquait le sol sur plusieurs mètres. Il était impossible de voir quoi que ce soit à plus de dix mètres. De rage et de douleur, la louve tenta d’attaquer mais s’en retrouva blessée d’une balle en pleine poitrine tirée par le deuxième soldat. La bête s’immobilisa et s’effondra sur elle-même dans un couinement déchirant.

Après avoir récupéré leurs esprits. Le soldat, Charles et Enguerrand se mirent en route, direction l’embarcation amarrée sur la plage. Charles prit Adèle, toujours inconsciente, dans ses bras tandis qu’Enguerrand s’avança à la hauteur de la jeune femme qui, profondément choquée, n’avait plus la force d’effectuer le moindre mouvement. Il était impensable qu’Anselme se soit jeté dans le vide, qu’il ait disparu si brutalement. Non, ce n’était pas envisageable, elle avait mal vu. Elle était encore endormie et devait certainement rêver, un rêve effroyable dont elle aurait voulu sortir au plus vite.

Tout en allant à sa rencontre, Enguerrand se sentit défaillir. Il regarda ses mains et remarqua que l’une d’elles était tachée de sang. Il s’inspecta et vit avec horreur qu’un trou béant se trouvait au niveau de son ventre. Il comprit que la balle déviée par le garçon l’avait touché de plein fouet. Charles, ayant distingué sa blessure, accourut vers lui. Il demanda à son ami de s’appuyer sur son épaule afin de l’aider à descendre la falaise pour regagner le bateau. Le scientifique fit signe au soldat de s’occuper de la jeune femme et de l’embarquer. En état de choc, elle était incapable de réagir et se laissa conduire sans résistance, le regard perdu dans le vide et l’esprit absent.

***

Plusieurs minutes passèrent lorsque le Baron arriva aux abords des falaises, à dos de Montaigne, son cheval. Il discerna au loin un bateau prenant le large, toutes voiles dehors. L’homme avait finalement décidé à leur venir en aide et s’était préparé aussitôt que son fils l’avait défié. Après avoir fait seller son cheval, il s’était rendu à l’observatoire, accompagné de sa chienne Désirée. Puis, notant que personne n’était présent en ces lieux, il longea la côte à la recherche d’indices. Lorsque soudainement, il aperçut à plusieurs centaines de mètres la silhouette d’un imposant destrier se dessiner dans les hauteurs.

Malgré la distance, l’homme reconnut aisément Balthazar. L’équidé dévalait la pente d’Eden à vive allure et sans cavalier. Il fut alors traversé d’une obscure intuition et décida de se rendre là-bas. Eden n’était plus fréquenté depuis le jour où sa femme avait disparu. Il regarda sa chienne et lui ordonna de se rendre au manoir afin de prévenir ses gens et d’envoyer du renfort. La chienne, compréhensive, opina du chef et partit en galopant.

À son départ, il se munit de son arme et inspecta les lieux. La scène était couverte de sang et un imposant loup agonisant trônait au centre. Le souffle de l’animal était sourd et rauque. L’homme arriva à sa hauteur et s’accroupit. Il passa timidement la main sous la truffe du canidé. Celui-ci la renifla et la lécha d’un léger coup de langue. Désarmé, le Baron s’assit à côté de sa femme ; il avait toujours su qui elle était et ce qu’elle était devenue et venait lui rendre visite certains soirs. Mais dans un souci de protection à son égard, il s’était toujours gardé de dévoiler aux autres la véritable identité de cette effroyable créature aux yeux jaunes. Il prit délicatement sa tête et la posa sur ses cuisses puis il passa une main contre son pelage et la caressa. L’animal couinait tout en se laissant bercer par ce geste si rare de la part de l’homme qui fut jadis son époux. Le Baron la regarda. Pour la première fois de sa vie, les horribles yeux jaunes de Judith ne le dérangeaient pas. La louve lâcha prise et, dans un dernier soupir, sombra dans les ténèbres. Elle s’éteignit lentement, sans le quitter du regard.

Alexander était ébranlé. C’était bien la première fois depuis de nombreuses années qu’il ressentait à nouveau un sentiment si fort, ravivant en sa mémoire d’amers souvenirs qu’il avait vainement tenté d’enfouir au fond de lui-même. Il resta un long moment à côté du cadavre de son amie ; cette femme qui avait bouleversé sa vie et qu’il n’avait jamais vraiment aimée. Pourtant, en cet instant, il aurait tant désiré parler avec elle une dernière fois, auprès de cette femme qui avait su gagner l’amitié de l’être le plus impitoyable et narcissique de l’île, lui-même.

Un bruit de pas approcha et un homme monta sur la scène ; une imposante masse sombre dardant d’un regard impitoyable son rival, une arme pointée sur lui.

— Je vous avais averti Alexander.

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