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NORDEN – Chapitre 29

Chapitre 29 – Le manoir von Tassle

Ambre attendait avec impatience de revoir son ami. Elle n’avait plus l’habitude de passer une semaine entière sans le voir. La veille au soir, elle avait averti Adèle de leur invitation afin de lui faire la surprise. Toute heureuse à l’entente de cette nouvelle, la cadette trépignait ; le manoir du Baron était réputé pour être l’un des plus riches et des plus impressionnants sur l’île. Elle se faisait une joie à l’idée de manger d’excellents mets en compagnie d’Anselme qu’elle aimait beaucoup.

L’aînée l’aida à se laver et à s’habiller ; la petite voulait être la plus jolie possible afin de faire bonne impression. Elle avait remis la même robe que celle qu’elle avait portée le jour de la fête nationale et avait enfilé ses plus beaux souliers que son aînée venait de lustrer. Pour l’occasion, Ambre lui brossa ses cheveux blancs et fit deux grandes tresses qui parcouraient le haut de son crâne, enlacé d’un petit ruban doré.

Ambre enfila un chemisier à carreaux qu’elle glissa sous une jupe longue et cintrée de couleur grise qui lui montait jusqu’en haut de la taille. Ces vêtements avaient appartenu à sa mère et lui allaient parfaitement bien à présent, elle était devenue suffisamment maigre pour y rentrer dedans sans peine, c’était là le seul avantage qu’elle voyait à sa perte de poids continue. Elle attacha ses cheveux en un grand chignon tenu par un ruban de soie vert, laissant dépasser quelques mèches rebelles. Puis elle épingla sa broche totem sur sa poitrine et enfila un pardessus en lin, là encore à sa mère, de belle facture.

Une fois qu’elle eut terminé, elle passa devant le miroir de sa chambre et se contempla. Elle se trouva à la fois élégante et féminine, se sentant davantage rassurée lorsque sa sœur l’observa avec des yeux pétillants, ne tarissant pas d’éloges à son égard. Il était rare que la jeune femme soit aussi bien apprêtée.

Il était tout juste onze heures lorsque le fiacre arriva devant la porte. Dehors, un homme à la barbe pointue, vêtu d’un costume blanc orné de boutons dorés ainsi que d’un haut-de-forme, descendit de l’attelage.

L’homme d’une bonne cinquantaine d’années du nom de Pieter leur ouvrit la porte. Il s’inclina et les invita à entrer, prenant avec délicatesse les mains des demoiselles et les aida à monter à bord. Les sièges, faits de velours couleur vert de jade étaient doux et moelleux. Le cocher fouetta ses chevaux qui partirent aussitôt au trot.

Les deux sœurs restaient muettes, se laissant bercer par les vibrations de l’attelage et contemplaient intérêt le paysage défilant devant elles. Il faisait beau, le soleil était bien visible dans le ciel dégagé en ce début de mois d’octobre. Le fiacre dépassa Varden par la grande route, longeant la rivière du Coursivet dont l’eau reflétait la lumière du soleil. Le véhicule emprunta un grand pont de pierre bardé de statues de licornes, assez large pour que quatre chevaux puissent s’y engouffrer, et progressa sur une longue allée pavée, bien entretenue, alternant arbres taillés au carré et lampadaires. Les trottoirs étaient larges et les maisons imposantes.

C’étaient de grandes bâtisses, faites de pierres blanches et comportant d’immenses fenêtres. De grands jardins fleuris se déployaient devant elles. Toutes étaient situées dans une enceinte protégée par une grille en fer forgé.

Les passants, vêtus élégamment, avaient le port noble et les jeunes enfants portaient leur uniforme scolaire, leur blason était exposé sur leur veste. Les carrosses étaient sobres, tirés par des palefrois tout juste brossés. Ils avançaient avec grâce, la foulée légère.

Les deux sœurs étaient impressionnées par la beauté des lieux. Ce quartier purement résidentiel devait être, et de loin, le plus luxueux de l’île.

Le fiacre continua sa progression le long de l’allée et passa devant l’imposant palais de justice de la ville, situé à un carrefour, en plein milieu des habitations. L’édifice se détachait des autres de par son architecture massive et austère. Quatre larges et hautes colonnes lisses soutenaient une frise sur laquelle le nom de Palais de justice était gravé, elle même située sous un fronton sculpté représentant un serpent encerclant une proie, la gueule ouverte.

Des dizaines d’hommes en costume intégralement noir, allaient et venaient le long des marches. Tous avaient la tête haute, affichaient une prestance qui frôlait l’arrogance et se tenaient aussi droits que des piliers. Ces hommes de tout pouvoir et dont l’autorité faisait loi ressemblaient à s’y méprendre aux dobermans de l’observatoire et semblaient tout autant dangereux que ces molosses. La jeune femme fut parcourue d’un long frisson et sentit son échine se hérisser à leur vue.

De vrais prédateurs impitoyables à l’apparence pitoyablement grotesque. Ce ne sont que des hommes et pourtant ils me font nettement plus peur que la louve Judith ! songea-t-elle avec dégoût.

Un petit parc boisé défilait à leur droite où des propriétaires promenaient leur chien et discutaient entre eux tandis que des enfants s’amusaient dans l’herbe, sous les regards attentifs de leur mère. Ambre reconnut le parc dans lequel elle s’était rendue avec Anselme le jour de la fête nationale.

Le véhicule prit une autre allée et déboucha sur des jardins dont les arbustes étaient soigneusement taillés et l’herbe coupée à raz. Ceux-ci bordaient une allée de gravier se terminant sur un édifice de belle taille aux larges fenêtres. Le bâtiment, fait de pierre et de tuiles grises, était érigé sur deux étages dont le dernier était mansardé. Un grand fronton central indiquait : Université de la Licorne et une statue, en bas-relief, de licorne trônait au centre, dans un cartouche en marbre.

En lisant cela, la jeune femme scruta avec intérêt les silhouettes des étudiants en costume bleu, s’apercevant qu’il n’y avait presque que des garçons, et fut stupéfaite par leur comportement ; beaucoup d’entre eux affichaient des attitudes et poses décontractées, très différentes de celles de ces agresseurs. Elle nota même que certains avaient un médaillon épinglé sur le veston.

Il y a pas mal de noréens ici finalement ! C’est drôle, mais en même temps, Anselme a bien des amis issus de cette école, c’est que ça ne doit pas tous être des enfoirés. Remarque, j’en vois certains dans le lot qui m’ont l’air d’être de sacrés connards.

Le fiacre longeait à présent un haut muret de pierres d’un côté et un parc un peu plus sauvage de l’autre, où de jeunes couples avançaient en dodelinant. Il se tenaient par la main, affichant des mines réjouies, les cheveux légèrement décoiffés. Quelques groupes se reposaient dans l’herbe et profitaient des dernières belles journées d’ensoleillement d’avant l’hiver.

L’attelage tourna à gauche et passa sous un imposant portail au-dessus duquel les armoiries de la famille von Tassle trônaient fièrement dans un cartouche de marbre. Deux grilles noires chargées d’ornements s’ouvraient sur la cour. Ils arrivèrent dans une cour rocailleuse bordée de gazon fraîchement tondu.

Le cocher descendit et leur ouvrit la porte. Elles descendirent et contemplèrent les lieux avec émerveillement. Autour d’elles se tenait un somptueux domaine comprenant plusieurs dépendances et une écurie ainsi qu’un grand corps de logis.

Le manoir, dont la façade en pierre taillée était de couleur ivoire, s’érigeait sur deux étages. Le toit était en ardoise sur lequel chiens assis et cheminées dépassaient. Il comportait de grandes fenêtres moulurées disposant chacune d’un balcon.

Le chien de berger Japs ainsi qu’une chienne bâtarde, au pelage gris crème, aux oreilles tombantes et aux longues pattes, accoururent vers elles en aboyant joyeusement, la langue pendante et la queue battante. Adèle les gratifia tous deux d’une gentille caresse, sous l’œil réprobateur de son aînée.

Pieter les invita à le suivre. Ambre prit la main de sa cadette et toutes deux avancèrent tranquillement jusqu’à l’entrée. L’accès à la demeure se faisait par un escalier bordé par deux statues de marbre représentant deux licornes assises. Le cocher toqua et le majordome, aux allures de pingouin, leur ouvrit afin de les laisser entrer.

L’intérieur était lumineux. Les murs blancs étaient décorés de grands tableaux à l’effigie des membres de la famille du Baron. Sous les tableaux, Ambre pouvait lire des noms tels que « Ulrich Desnobles » et « Ophelia von Tassle » illustrant deux personnages à l’air digne d’une trentaine d’années, l’un derrière un immense piano à queue et l’autre assise sur une méridienne, un livre à la main.

Vu la taille des œuvres, il s’agit certainement des parents du Baron. Je ne pense pas les avoir déjà vu cela dit. Remarque, je ne pense pas que ces gens se rendent souvent à Varden.

Une autre personnalité était peinte sur un tableau à peine plus petit que les deux autres. Il représentait une femme assise de trois quarts. Elle portait un tailleur couleur aubergine, sur lequel un médaillon en forme de loup était épinglé, et ses cheveux d’un noir de jais étaient maintenus en un chignon et égayés d’une longue barrette en plume de faisan. Ambre reconnut Judith.

Malgré cette apparence austère, accentuée par le contraste entre la blancheur de sa peau et la noirceur absolue de ses cheveux, la femme paraissait douce ; un sourire amical se dessinait sur ses lèvres, dévoilant une fossette. Et ses grands yeux jaunes en amande, si puissants et hypnotisants, révélaient une certaine bienveillance.

C’est étrange de la revoir, je ne la revoyais plus comme ça. C’est fou ce qu’Anselme lui ressemble. Et quelle étrange couleur d’yeux ! Étaient-ils comme ça lorsque je l’ai connue ou est-ce que le peintre a voulu la représenter de cette manière ? On dirait les miens mais en plus jaunes, eux aussi n’ont rien de naturel… ils sont carrément dorés ! Ça doit être d’elle que Meredith m’avait parlé.

De fines moulures dorées épousaient l’architecture. Le sol était fait d’un dallage noir et blanc et un grand escalier de bois sombre donnait accès à l’étage. Le mobilier était sobre bien qu’égayé par de grands vases en porcelaine foisonnants de bouquets de roses et de lys.

— Waouh ! fit Adèle, émerveillée par la beauté des lieux. Que c’est beau ! Tu as vu ça Ambre ?

L’aînée la regarda avec douceur et acquiesça en silence. La petite lui lâcha la main, elle voulait sentir les fleurs de près, mais Ambre la retint et lui fit signe de ne pas bouger. Elle ne voulait pas qu’elle se fasse remarquer dès leur arrivée.

Un bruit de pas accompagné de clappements résonnait à l’étage. Les deux sœurs levèrent la tête et virent Anselme descendre lentement les marches de l’escalier, se tenant fermement à la rambarde. Il avait ses cheveux attachés en catogan et était vêtu sobrement. En les voyant, il eut un sourire lumineux. Son visage avait récupéré des couleurs et son ecchymose à la tempe avait dégonflé. Malgré tout, il gardait encore des égratignures sur le front, le nez et la lèvre et il semblait respirer péniblement.

Dès qu’il eut franchi la dernière marche, Adèle partit le saluer, prenant soin de ne pas se jeter sur lui comme elle avait l’habitude de le faire.

— Bonjour Anselme ! s’écria-t-elle, les yeux pétillants ! T’as l’air d’aller mieux ! Ambre n’arrêtait pas de se faire du souci pour toi tu sais ! Elle a même beaucoup pleuré le soir et…

Ambre rejoignit sa petite sœur en hâte et mit sa main devant la bouche pour la faire taire. Elle était soudainement devenue rouge comme une pivoine.

— Adèle ! Mais tais-toi donc, bon sang ! Tu me fais honte là !

— Oh pardon ! répondit timidement la petite en regardant ses pieds. Je voulais juste être gentille et dire qu’on s’inquiétait pour lui. En plus j’ai même pas dit que t’avais gardé sa chemise et que tu dormais avec tous les soirs pour te rassurer !

— Adèle ! s’écria Ambre embarrassée.

Elle porta une main au visage et n’osa pas regarder Anselme dans les yeux qui, à cette révélation, eut un rire franc et posa amicalement la main sur l’épaule de son amie.

— Tu vas bien ma chère rouquine ? demanda-t-il d’un ton jovial. Si ça peut te rassurer, je te la donne cette chemise. Je ne comptais pas la récupérer au vu de son état ! C’est bien que tu la recycles d’une autre façon !

Il la regarda avec douceur et le sourire en coin. Ambre le regarda à la fois honteuse et outrée par son humour.

— C’est très gentil à toi de me faire un si beau cadeau ! répondit-elle sarcastique. Maintenant que je sais que tu vas mieux je vais pouvoir l’offrir à Pantoufle…

Elle croisa les bras et le défia :

— Je suis sûre qu’elle lui ira nettement mieux qu’à toi !

Anselme ne dit rien et la regarda de ses yeux rieurs. Il trouva son amie particulièrement jolie et bien apprêtée, mais il ne voulut pas lui faire de compliment de peur de la perturber davantage. À la place, il lui tendit le bras et l’invita à le suivre. Adèle, trépignante et joyeuse, marchait derrière eux d’un pas léger, balançant ses petits bras dans tous les sens.

— Le Baron n’est pas là ? demanda-t-elle de sa petite voix.

— Il est encore certainement dans son bureau, il ne devrait pas tarder à descendre.

À peine eut-il fini de dire cela que l’homme descendit en hâte les escaliers, juste derrière eux et ne sembla pas les remarquer de suite. Il était vêtu de la même manière que son fils adoptif. À la différence que ses longs cheveux noir ébène étaient encore détachés et en bataille. Tout en boutonnant son veston, il appela son majordome.

— François ! cria-t-il de sa voix grave, tout en continuant son affaire.

— Qu’y a-t-il, monsieur ? s’enquit l’homme aux allures de pingouin.

Le Baron jeta un vif coup d’œil à son interlocuteur :

— François, pouvez-vous me dire à quelle heure doivent arriver nos deux invitées, s’il vous plaît ? J’ai été pris de court et n’ai pas vu le temps passer !

— Elles sont déjà là monsieur ! fit le majordome en pointant le trio du dos de la main.

Le Baron leva les yeux et remarqua les deux jeunes femmes en compagnie de son fils. L’espace d’un instant Ambre perçut un sentiment d’embarras qui se dissipa très rapidement, laissant place à un regard digne et fier, tel un aigle royal. Il attacha son dernier bouton, remit ses cheveux en arrière et vint à leur rencontre ; marchant d’un pas alerte, une main derrière le dos. Il prit délicatement la main d’Ambre et l’embrassa. Puis il fit de même avec Adèle qui le contemplait avec admiration.

— Veuillez m’excuser pour cette entrée fort cavalière, mesdemoiselles ! déclara-t-il solennellement.

Ambre s’inclina sans un mot. Adèle qui ne savait si elle avait le droit de parler ou non se contenta d’un simple compliment :

— Dites donc, c’est vraiment très beau ici chez vous, monsieur le Baron von Tassle ! Je n’ai jamais vu de maison aussi belle, monsieur le Baron von Tassle !

Ambre ne put réprimer un rire nerveux en écoutant la tournure maladroite de son allocution. Elles n’avaient jamais appris à s’adresser aux nantis et la petite s’appliquait à parler avec politesse et distinction.

— Merci à vous jeune demoiselle ! répondit-il gentiment. Je demanderai à une domestique de vous faire visiter les lieux tout à l’heure si vous le voulez.

— Avec grand plaisir, monsieur le Baron von Tassle ! s’écria-t-elle avec des yeux émerveillés.

— Je vous en prie, appelez-moi plus tôt Alexander. Je n’aime pas les manières lorsque j’invite dans mon espace privé. Et « monsieur le Baron von Tassle » est un tantinet long et pompeux comme appellation !

— Dans ce cas vous pouvez m’appeler Mouette, monsieur Alexander ! Car c’est comme ça que mes amis m’appellent ! déclara la petite en toute innocence. En fait je m’appelle Adèle, mais je n’aime pas vraiment mon prénom !

Ambre passa sa main sur sa tête en signe de dépit ; visiblement Adèle était en forme. La jeune femme aurait voulu, si elle l’avait pu, s’engouffrer dans un trou de souris afin d’éviter d’avoir à subir un tel embarras. Elle jeta timidement un regard en coin à Anselme qui arborait toujours son sourire. C’était rare de le voir autant enjoué. Il semblait s’amuser du spectacle.

Tu parles, il jubile même !

Le Baron se contenta d’acquiescer et invita ses hôtes dans la salle à manger afin de déjeuner.

La pièce était spacieuse, le sol était fait d’un beau plancher de bois sombre sur lequel un tapis à motifs arabesque était disposé. Il y avait des consoles de bois clair et verni sur lesquelles chandeliers, vases ou encore horloges étaient disposés. De grands miroirs décoraient les murs couleur pastel et la pièce s’ouvrait sur le jardin via de grandes baies vitrées de plain-pied.

Une imposante table recouverte d’une nappe blanche brodée trônait au centre. Au-dessus, de la vaisselle en porcelaine était mise pour quatre personnes, comprenant des verres en cristal, des couverts en argent ainsi qu’un fin napperon immaculé.

Ambre fut soudainement mal à l’aise, elle ne se sentait pas dans son milieu et avait peur de commettre un impair. Anselme remarqua ses doutes et lui chuchota à l’oreille quelques mots pour la rassurer.

— Ne t’inquiète pas ! Père sait très bien de quel milieu vous venez et ne vous fera pas de remarque sur le sujet.

Elle l’écouta et hocha la tête.

Le Baron les invita à s’asseoir. Celui-ci trônait en bout de table avec Anselme à sa gauche et Ambre à sa droite. Adèle était placée à côté de sa sœur et observait avec avidité les mets qui commençaient à être apportés par les domestiques. Avant qu’elle ne dise ou ne fasse quoi que ce soit, son aînée lui chuchota quelques mots quant à son comportement. La petite prit une profonde inspiration et acquiesça en silence.

L’entrée venait d’être déposée devant les convives : c’était un velouté de légumes de saison à la texture crémeuse. Ambre prit une cuillère, la plongea avec distinction et la porta à sa bouche ; les saveurs étaient exquises. Elle reconnut le goût de la châtaigne et du potimarron, relevé par quelques épices. Pendant qu’elle mangeait, elle regardait du coin de l’œil le Baron et Anselme et fut prise d’un rire intérieur ; les deux hommes se ressemblaient étrangement malgré leur écart d’âge.

L’homme avait fait d’Anselme une copie miniature de lui-même : leur gestuelle et leur expression étaient en tout point identiques, même la cadence avec laquelle ils avalaient leur bouchée était similaire. Pourtant, la grande différence demeurait dans leur regard : dans celui d’Anselme demeurait toujours un soupçon de tristesse et de mélancolie alors que celui du Baron paraissait tout simplement froid et impassible.

Ma parole, Anselme pourrait tout à fait être son fils !

Le jeune homme porta le napperon à sa bouche et toussa. Ambre, inquiète, le dévisagea. Le Baron esquissa un léger sourire en regardant tour à tour les deux amis. Après s’être servi un morceau de pain qu’il rompit entre ses doigts et dégusta par bouchée, il déclara :

— Eh bien, mademoiselle ! Je tenais à vous remercier une fois de plus pour la bonté dont vous avez fait preuve en soignant mon cher Anselme. C’est une chance qu’il soit arrivé vivant jusque chez vous et qu’une charmante jeune femme telle que vous soit assez généreuse pour prendre soin de lui au beau milieu de la nuit. Norden n’est décidément plus sûre la nuit dorénavant.

Ambre risqua un œil en sa direction, ne sachant quoi penser de ces paroles : était-il médisant, furieux ou au contraire parfaitement sincère ? Elle attendait une réponse de son ami, mais il ne disait rien, trop occupé à tenter de stopper sa toux.

— Le pauvre Anselme n’était vraiment pas bien ! s’écria Adèle. Il saignait de partout… Il faisait peur !

— Je veux bien vous croire, chère enfant ! répondit le Baron tout en jetant un regard réprobateur sur son fils. Bien que je lui aie formellement interdit de se balader en pleine nuit ! C’est à croire que mes conseils, pourtant fort avisés, ne sont pas foncièrement intégrés.

Cette fois, Ambre eut la certitude qu’il était furieux. Apparemment, Anselme et lui avaient eu une discussion houleuse suite à cet évènement. Le reste du repas se déroula dans le calme. Personne n’osa parler hormis Adèle qui faisait de son mieux pour être polie et complimenter tous les plats qui passaient à sa portée. Ainsi, dès que le poisson et le riz furent mangés, ce fut autour du dessert, une pâtisserie provenant de La Bonne Graine, d’être amené sur la table. Il s’agissait d’une tarte au citron, au grand ravissement d’Adèle, qui avait hâte de pouvoir y goûter.

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