NORDEN – Chapitre 28

Chapitre 28 – L’enlèvement

Une poignée de jours venaient de s’écouler depuis l’irruption du Baron au cottage. Ambre avait réussi, grâce aux encouragements de Meredith, à aller de l’avant. Elle n’avait pas revu Anselme et était trop furieuse contre le Baron pour commettre l’affront de venir en sa demeure. Elle ne pourrait pas résister à l’idée de l’étriper si jamais elle avait le malheur de le croiser. Pourtant elle angoissait pour son amant, ne sachant nullement quelles horreurs son tyran de père lui avait fait subir pour avoir osé lui mentir et défier son autorité. Ambre avait cependant eu la joie de revoir Adèle pour célébrer son anniversaire et avait passé la journée entière à réaliser tous ses souhaits. Ainsi elles étaient allées à la plage dans l’espoir d’y apercevoir le joli phoque blanc qu’Adèle prenait toujours pour sa mère. Or, celui-ci n’était pas présent mais cela n’entacha pas la bonne humeur de la fillette qui chanta et dansa avec sa grande sœur.

Le soir, l’aînée promit à sa cadette de la voir plus souvent ; après tout, le Baron ne pouvait rien faire contre cette invective. Personne hormis Meredith n’était au courant de la filiation d’Adèle avec Anselme. L’homme ne pouvait donc pas intervenir sans que cela paraisse suspect. Ambre jubilait à cette idée, bien qu’elle eût un arrière-goût amer en songeant qu’elle se servait de sa Mouette comme d’un bouclier. Néanmoins, elle savourait le plaisir jouissif de tenir tête à l’un des hommes les plus puissants du territoire. Von Tassle était devenu son plus grand ennemi en même temps que sa rage de vivre.

***

Un soir, Jeanne fit irruption dans la taverne. Elle était essoufflée et cherchait Ambre du regard. Quand elle l’aperçut, elle fonça sur elle, manquant de la faire trébucher.

— Ambre ! s’écria-t-elle d’une voix chevrotante. Par Alfadir, dis-moi qu’Adèle est avec toi !

Le sang de la jeune femme se glaça à cette annonce. Le regard Jeanne était embué et ses expressions trahissaient son affolement.

— Non… répondit-elle, le souffle court. Je ne suis pas censée la revoir avant vendredi comme convenu. Elle n’est pas avec Ferdinand ?

— Hélas, non ! Ferdinand est rentré il y a trois heures de cela. Ils étaient en train de jouer à une partie de cache-cache dans les bois entre copains, ils étaient plus de douze enfants. En ne la trouvant pas, ils se sont tous dit qu’elle devait être rentrée à la maison et ce n’est malheureusement pas le cas !

Un sentiment de frayeur gagna la jeune femme. Pourtant, ne voulant pas se laisser dominer par ses craintes, elle décida de se maîtriser et de rester pragmatique. Les gens dans la salle écoutaient leur conversation avec effarement. Tous avaient en tête l’histoire du loup qui avait attaqué peu de jours auparavant. La taverne fut alors traversée d’un long et profond silence.

— Ne cédons pas à la panique ! rassura Ambre. Elle est peut-être simplement rentrée au cottage ou bien est-elle allée se balader sur la plage. Après tout, elle a toujours eu l’habitude de gambader seule et je suis sûre que si jamais elle est perdue, elle n’hésitera pas à demander son chemin.

Sur ce, elle prit son manteau et sortit en hâte de l’établissement, sans prendre la peine de s’excuser auprès de Beyrus pour son abandon de poste. La nuit était fraîche et humide. Il pleuvait à fines gouttes et la chaussée était glissante. Elle se mit à courir, son long manteau rouge ondoyant derrière elle au gré du vent. Elle traversa l’allée sous la faible lueur des réverbères puis passa le pont de pierre et s’engouffra dans l’obscurité de la campagne. La brume n’était pas encore arrivée mais le ciel était couvert et ni la lune ni les étoiles ne parvenaient à éclairer le chemin.

Elle courait aussi vite que ses jambes pouvaient lui permettre, sentant son cœur tambouriner avec force dans sa poitrine. En arrivant au pied du vieux phare, elle jeta un œil à la plage située en contrebas. Celle-ci était déserte, pas un phoque ou un oiseau n’était présent. Elle poursuivit son chemin et vit son cottage se dessiner au loin. Elle accéléra puis s’arrêta net ; il s’était produit quelque chose d’anormal. Ambre avança et vit que la porte était ouverte. Cependant, aucune lumière n’était allumée. Arrivée à hauteur de la porte, elle nota que celle-ci était tachée de sang. Prise d’un haut-le-cœur, elle s’avança timidement jusqu’à l’un des tiroirs de la cuisine et en sortit un couteau qu’elle brandit devant elle. Une fois qu’elle fut sûre qu’aucun bruit ne se fit entendre, elle alluma une lanterne et scruta les lieux avec attention. Des objets jonchaient le sol et des bris de verre ainsi que des feuilles étaient disséminés chaotiquement.

Mais que sest-il passé ici ?

Ambre essaya tant bien que mal de maîtriser sa peur. Elle retourna près de la porte d’entrée et remarqua le médaillon en forme d’oiseau, baigné dans une flaque de sang encore frais, formant l’empreinte de coussinets. Puis, avec effroi, elle vit la silhouette de Pantoufle gisant à terre, inerte. De minces filets de sang s’échappaient de sa gueule et de son crâne minuscule. Elle s’abaissa, prit le petit félin tigré dans ses bras et le serra intensément, laissant choir une larme sur son corps froid. Juste à côté de celui-ci, de grosses touffes de poils noirs parsemaient le sol.

Alors Ambre comprit : la louve !

Gagnée par la colère et le désarroi, elle alla au robinet et but à grandes lampées. Puis elle s’empara du couteau, prit une grande inspiration et repartit à nouveau. Grisée par la rage, Ambre se sentit pousser des ailes et courut dix kilomètres aussi rapidement qu’elle put, désirant gagner le manoir von Tassle au plus vite. Arrivée presque une heure plus tard devant l’entrée, elle remarqua que les grilles étaient fermées. La pluie battait son plein et la jeune femme était trempée jusqu’aux os. Elle hurla à pleins poumons, espérant que quelqu’un viendrait lui ouvrir. Une lumière s’alluma dans la bâtisse annexe. Un homme sortit, encore groggy, et vint à sa rencontre.

— Mademoiselle Ambre ? Par Alfadir faites-vous donc ici ? Vous avez vu l’heure ? Il est près de minuit, ce n’est pas convenable de venir déranger monsieur le Baron à une heure aussi tardive !

Ambre reconnut Maxime, le garçon au visage juvénile qui lui avait apporté la lettre, il y a de cela plusieurs mois.

— Je vous en prie, ouvrez-moi ! cria-t-elle pour couvrir le bruit de la pluie. C’est une urgence ! Il me faut voir Anselme ! J’ai une terrible nouvelle à lui annoncer.

— Mademoiselle, je ne suis absolument pas autorisé à vous ouvrir. J’en suis désolé.

— Ayez pitié ! S’il vous plaît !

Voyant l’insistance de la jeune femme, le garçon hésita. Puis il avança timidement à hauteur de la grille et lui ouvrit. Ambre dévala le portail, bousculant le garçon au passage. Elle courut à travers la cour, grimpa deux à deux les marches de l’escalier et poussa la porte d’entrée qui s’ouvrit avec fracas. Une fois à l’intérieur, elle se mit à hurler :

— Anselme ! Anselme ! Par pitié, où es-tu ?

Le jeune homme émergea de sa chambre et dévala les marches, manquant de tomber à chaque pas.

— Ambre ? Que fais-tu ici ? Tu veux te faire tuer ?

Il arriva à sa hauteur et se jeta dans ses bras.

— Père est là, s’il te voit je ne juge pas cher de ta peau !

— Peu importe ! Suis-moi, il y a urgence ! Adèle a été enlevée par la louve !

Anselme eut un mouvement de recul, le visage grimaçant. Alerté par le tumulte, le Baron, qui se trouvait dans son salon privé, arriva en trombe.

— Vous ! cria-t-il en montrant les dents. Comment osez-vous venir ici, en ma demeure !

Il s’avança vers elle, menaçant. Anselme s’interposa.

— Père ! Adèle vient d’être enlevée alors qu’elle se trouvait au cottage. D’après Ambre, mère en serait la fautive !

Une étrange expression traversa le visage du Baron.

— Et tu oses croire les fadaises de cette femme !

Anselme soutint le regard de son père mais ne répondit rien. Ambre lui prit la main et l’emmena avec elle afin de retrouver leur sœur. Ils descendirent les escaliers extérieurs où les domestiques trempés étaient amassés, attirés par le vacarme. Anselme aperçut Pieter et lui ordonna d’aller lui seller Balthazar. Le cocher regarda le Baron puis, ne voyant aucune réaction négative de sa part, s’exécuta.

Pendant ce temps, Anselme se tourna vers son amie, l’enserra et lui murmura pour confidences :

— Je te crois mon Ambre. Ne t’inquiètes pas on va la retrouver. Elle et la louve ne doivent pas être bien loin.

Elle acquiesça, trop préoccupée et enragée pour émettre le moindre sanglot. Quand elle jeta un œil à l’entrée du manoir, elle vit que le Baron n’était plus là. Pieter revint, tenant les rênes de Balthazar qu’il tendit à son jeune maître. Le garçon appela Japs et lui fit renifler le médaillon. Après un temps, l’animal aboya. Le jeune homme monta sur son destrier et aida Ambre à se hisser derrière lui. Une fois installés, il fouetta l’arrière-train de l’animal qui partit instantanément au galop et quitta le domaine.

Aux abords du cottage, la pluie avait cessé et Japs renifla chaque recoin, sa truffe cherchant désespérément la moindre piste. Soudain, sa queue et ses oreilles se redressèrent. Il aboya avec ferveur et courut en direction des terres. Balthazar galopa à nouveau, suivant de près le canidé. Ils continuèrent leur chemin à travers les champs, éclairés par la pâleur inquiétante de la lune d’argent à demi voilée. La forêt se dessinait devant eux. Ils s’y engouffrèrent et suivirent le chemin pendant près d’une heure. Ambre devina où ils se rendaient et le lieu tombait sous le sens, Meriden. Elle se remémora les mots de la vieille Ortenga. Celle-ci lui avait dit que la louve venait souvent la voir ; il n’était donc pas exclu qu’Adèle et les autres enfants soient maintenus captifs dans la cité noréenne abandonnée. D’autant que la vieille dame avait été très mystérieuse quant à la non-intervention d’Alfadir dans cette histoire sordide.

Balthazar galopait à vive allure, faisant claquer ses sabots avec férocité sur le sol recouvert de mousse et de ronces. L’animal ignorait la douleur des épines, trop enivré par sa cavalcade. Les fourrés semblaient se dégager et les arbres commençaient à s’espacer. Meriden apparut juste devant eux. Japs s’arrêta et renâcla. Les deux amis descendirent de leur monture. Avant de continuer, Anselme félicita Balthazar d’une tape amicale sur l’encolure. Ils passèrent sous l’arche et s’avancèrent timidement dans l’enceinte.

— Je te propose que l’on se sépare, dit-il, je suis trop lent. Je vais te ralentir et on n’a pas de temps à perdre.

— Que proposes-tu ?

— Tu explores un maximum les lieux et tentes de repérer les enfants. Moi je vais suivre Japs et tenter de repérer la louve. S’il s’agit de ma mère, je ne pense pas qu’elle oserait m’attaquer. J’espère la trouver pour tenter de la raisonner. J’ignore pourquoi elle se conduit ainsi et j’espère le savoir.

— Entendu, approuva Ambre.

Avant qu’elle ne parte, il lui saisit le poignet. Puis, d’un geste vif et sans dire un mot, Anselme l’embrassa. La jeune femme accepta volontiers ce baiser volé, une douce sensation de chaleur l’envahit. Il la libéra et partit de son côté, à la suite de Japs. D’abord confuse, elle se ravisa et explora les lieux : l’endroit était désert, il régnait ici un silence mortuaire. L’atmosphère était lugubre, oppressante. La brume s’installait et commençait à dissimuler les bâtisses.

Soudain, elle vit une lueur s’esquisser au loin. Elle s’arma du couteau qu’elle avait gardé et chargea en direction de la source lumineuse. À sa grande stupéfaction, Ambre comprit qu’elle émanait de la maison d’Ortenga. Arrivée devant la fenêtre, elle jeta un coup d’œil discret et vit Adèle accroupie au coin d’un feu. En voyant sa grande sœur entrer, les yeux de la petite pétillèrent.

— Ambre ! s’écria-t-elle. Tu es venue me chercher ?

Elle se rua vers son aînée et l’enlaça. Rassurée de la revoir vivante et bien portante, Ambre ne put retenir ses larmes.

— Ô ma petite Mouette, si tu savais comme j’ai eu si peur ! commença-t-elle, la voix tremblante. J’ai bien cru que ce loup t’avait embarquée et dévorée. Je pensais ne jamais te revoir !

Elle pleurait à chaudes larmes. Adèle défit son étreinte et la regarda avec étonnement.

— Pourquoi le loup me mangerait ? s’étonna-t-elle. La louve est très gentille. C’est elle qui m’a emmenée ici et qui m’a sauvée de ces horribles messieurs !

La jeune femme lâcha un cri de stupeur, scandalisée.

— De quoi parles-tu Adèle ? Tu veux dire que ce n’est pas la louve qui t’a enlevée ?

La petite fit un non de la tête.

— Non, enfin… Oui, c’est elle qui m’a emmenée ici, mais pas pour m’enlever ou pour me manger ! Oh ça non ! Elle voulait juste me protéger de ces vilains messieurs en habits rouges !

L’aînée l’examina afin de voir si elle n’était pas blessée.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle d’une voix aussi douce que possible. S’il te plaît, raconte-moi tout ! Comme tu sais si bien le faire.

Adèle s’assit au coin du feu pour se réchauffer et invita sa sœur à faire de même.

— Eh bien… je jouais tranquillement à cache-cache avec les amis dans les bois. Et alors que j’avais trouvé une super cachette au pied d’un arbre, j’ai remarqué deux hommes tout en rouge. Tu sais, comme ceux qu’on a vus à l’observatoire. Les grands messieurs avec les chiens méchants. Et bien là, ils étaient deux et il y avait un petit garçon avec eux et le petit garçon pleurait. Il pleurait même beaucoup. Je suis sortie de ma cachette et je suis allée le voir. Je ne le connaissais pas, mais je voulais l’aider. Je pensais qu’il était perdu. Mais les deux hommes avaient l’air surpris de me voir. Et le garçon m’a crié dessus. Il m’a dit « cours ! Cours ! Ou ils vont t’attraper et t’emmener loin d’ici toi aussi ! » j’ai eu très peur quand l’un d’eux a couru vers moi pour m’attraper. J’ai donc couru très vite et je me suis cachée sous un buisson. Et comme j’étais pas loin de la maison, j’ai voulu me cacher à l’intérieur. J’ai recouru très vite et me suis cachée sous le lit, Pantoufle était avec moi et il avait peur lui aussi, il grognait.

Adèle débitait une multitude de mots à la minute, prise par son récit. Le souffle court, pâle et immobile, Ambre regardait sa sœur. Pourquoi les militaires de l’observatoire enlèveraient-ils des enfants innocents ?

— Je sais pas comment il a fait, mais le monsieur savait où j’habitais et il est rentré dans la maison et il a commencé à fouiller partout et il m’a trouvée. Il m’a alors tirée par les cheveux et m’a sortie de sous le lit. Alors j’ai hurlé de toutes mes forces pour que quelqu’un vienne m’aider. Pantoufle s’est jeté sur lui, mais le monsieur il l’a pris par la tête et l’a cogné contre le mur ! Il y a eu un gros craquement et il ne bougeait plus ! Il m’a ensuite traînée par terre et m’a arraché mon médaillon. Et alors qu’il allait m’attacher, la louve est arrivée. Elle s’est jetée sur lui et l’a mordu à sang.

Adèle ouvrit grand ses yeux et déploya ses bras :

— La louve est immense ! Aussi grosse qu’un poney. Elle est toute noire avec de grands yeux jaunes. Elle est venue vers moi et m’a fait une léchouille. Puis elle s’est baissée. J’ai compris qu’elle voulait que je monte sur son dos. Alors je l’ai fait. Mais plutôt que de me ramener auprès de toi. Elle s’est enfoncée dans la forêt et m’a emmenée ici auprès de la vieille dame. Puis elle est partie et la dame m’a dit de patienter. Alors j’ai pas bougé. Puis la dame a entendu du bruit et est allée voir ce qu’il se passait et…

Elle ne termina pas son discours, Anselme arriva dans la pièce, suivi par Japs et de la vieille Ortenga. Il s’abaissa à leur hauteur et prit Adèle dans ses bras.

— Ortenga m’a raconté ce qui vient de se passer. Je suis soulagé que tu ailles bien, petite Mouette.

Il l’embrassa sur le front puis regarda son amie.

— Je suis soulagé, mère est innocente, quand les gens vont apprendre la nouvelle je crains que…

Un bruit de sabots résonna non loin.

— Vous devriez partir ! lança la vieille dame. S’il s’agit de vos ravisseurs et que ce sont des militaires, vous devrez être prudents. Ils doivent être lourdement armés.

Le groupe s’apprêta à quitter les lieux. La fuite s’annonçait compliquée : entre la petite épuisée et le pauvre infirme, il allait falloir s’armer de courage et avancer prudemment. Ambre remercia Ortenga pour son service et lui promit de lui rendre la pareille.

La vieille dame s’inclina :

— Je vais faire diversion. Je ne suis plus toute jeune, mais j’ai des amis encore ici qui peuvent intervenir, allez chercher votre Ernest, il pourra vous aider.

Le trio accompagné de Japs avançait le plus discrètement que possible. La brume gagnait en intensité et il devenait laborieux de voir à plus de deux mètres. Le groupe avançait en file indienne, longeant les bâtisses d’un pas furtif et l’oreille attentive. Soudain, un imposant molosse émergea des vapeurs et fondit sur Japs, le faisant tomber à la renverse. L’animal couina et les deux canidés commencèrent à se livrer bataille et à se mordre. Affolée par l’attaque, Adèle hurla. Elle lâcha la main de sa sœur et s’en alla en courant.

— Adèle ! cria Ambre, que la panique gagnait.

La jeune femme fit signe à Anselme de la suivre. Mais celui-ci était tétanisé et regardait avec désespoir son chien en train de se faire déchiqueter par son assaillant, beaucoup plus grand et massif que lui. Le chien de berger était dominé en tout point par son imposant ennemi. L’animal glapissait tant la douleur provoquée par les crocs du doberman s’enfonçant dans sa chair était vive. Ambre le laissa là et partit retrouver sa sœur.

Anselme tremblait, incapable de bouger. Japs se débattait encore. Du sang sortait de sa gueule et s’échappait de ses entailles. Dans un dernier assaut, le molosse agrippa son cou et serra la mâchoire, lui brisant la nuque d’un coup sec. Le jeune homme se sentit défaillir ; son chien, son ami, venait de mourir sous ses yeux impuissants. Le molosse se tourna vers lui. Il s’apprêtait à bondir lorsque la louve apparut et se plaça juste devant lui. Sous cette forme, sa mère avait une taille phénoménale et son échine dressée la faisait s’allonger encore. Judith montra les crocs et planta son regard jaune dans celui du molosse qui faisait à peine un tiers de son poids. Le chien ne se laissa pas abattre et chargea son assaillant. Un combat sanglant s’engagea entre les deux bêtes, un duel à mort.

Pendant ce temps, Ambre cherchait sa sœur perdue dans la brume. Elle suffoquait et parvenait difficilement à dominer ses angoisses. Une silhouette se dessina au loin. La jeune femme se cacha derrière un muret puis reconnut l’homme qui passait devant elle. Son visage s’illumina à sa vue et une lueur d’espoir la pénétra.

— Enguerrand ! chuchota-t-elle. C’est bien vous ?

— Mademoiselle Ambre ! fit-il, choqué. Que faites-vous ici et à cette heure-ci ? Ne voyez-vous pas que c’est dangereux ! Le loup rôde dans le coin ! Elle pourrait vous attaquer d’un instant à l’autre !

— La louve n’est pas dangereuse ! dit-elle en lui prenant son bras pour se rassurer. C’est elle qui vient de secourir Adèle alors qu’elle était poursuivie par des gardes armés.

Elle fut soudainement emparée d’un doute.

— Que faites-vous ici ? Vous semblez bien connaître cet endroit et…

Une sensation extrêmement désagréable la traversa et son cœur manqua un battement.

Non, c’est impossible… Pas lui !

Ses pensées se bousculaient et une révélation, implacable et impensable, la submergea. La photo du garçon noréen, ses questions, sa volonté d’enquêter sur les enlèvements. Ajouté à cela la fameuse soirée où elle l’avait trouvé blessé au centre de Varden et où il avait longuement insisté pour qu’elle ne regagne pas son logis. De plus il était l’un des seuls à savoir où elles habitaient. Sans compter qu’il était étrange qu’autant d’hommes armés surveillent un observatoire isolé au milieu de nulle part. La jeune femme lâcha son bras et fit quelques pas en arrière. Enguerrand comprit ses doutes et l’observa avec un sourire nerveux.

— Oh ! ma chère, ne soyez donc pas effrayée. Je vous promets que si vous me suivez gentiment, je ne vous ferai aucun mal ni à vous ni à votre petite sœur.

— Que lui avez-vous fait ? hurla-t-elle.

Elle se sentait souillée, trahie par cet homme qui avait abusé d’elle et de sa confiance.

— Elle va bien, la rassura-t-il, elle est avec mes hommes en compagnie de votre poney et en route pour Eden. Je vous prierais de me suivre sans faire d’histoires.

— Comment avez-vous osé ! s’indigna-t-elle.

Elle brandit son couteau à la lame aiguisée, s’apprêtant à le poignarder. Or il sortit son arme ; un imposant revolver qu’il pointait droit devant lui, au niveau de sa tête.

— Mademoiselle Ambre. Suivez-moi et je vous promets de ne pas vous faire le moindre mal.

Il affichait une étrange grimace. Ambre tremblait, de rage plus que de peur. Elle avait envie de l’étriper, de le lacérer, de le broyer. Mais elle repensait à sa sœur ; la petite était vulnérable, incapable de se défendre. À contrecœur, elle baissa la tête. Un autre garde arriva et lui assena un violent coup de crosse à l’arrière du crâne. La jeune femme s’effondra instantanément au sol, inconsciente.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :