NORDEN – Chapitre 27

  • Chapitre 27 – Les deux monstres

Ambre venait de rentrer chez elle après une intense journée de travail. Lasse, elle manquait de s’écrouler de fatigue et se donnait des tapes sur les joues pour rester consciente. Elle craqua une allumette et mit son dîner à cuire dans une casserole. Pendant que les restes de poule au pot chauffaient, elle alla dans sa chambre, troqua ses vêtements sentant la sueur et la nourriture contre une chemise de nuit en lin légère que venait de lui offrir son bien-aimé. Puis elle ouvrit le tiroir de sa table de chevet et en sortit l’anneau qu’elle mit à son annulaire. Elle l’embrassa avec passion, il était le symbole d’avenir et d’espoir.

Fin prête, elle retourna à table et commença à manger ; il n’était pas loin de vingt et une heures et le jeune homme n’allait pas tarder à arriver. Un bruit de sabots résonna, la jeune femme se leva en hâte et alla ouvrir. Son sourire s’effaça et son allégresse disparut aussitôt, laissant place à un profond malaise. En effet, elle fut plus qu’horrifiée par l’homme qui se dressait devant elle, le Baron von Tassle. Celui-ci la scrutait de toute sa hauteur, l’œil torve et les poings plaqués de chaque côté de la porte. L’homme paraissait furieux, il plissa les yeux et grogna en apercevant l’anneau à son annulaire.

— Bonsoir mademoiselle Ambre ! maugréa-t-il d’une voix grave. Puis-je entrer ? J’ai une petite conversation à entretenir avec vous.

Sans qu’il n’attende de réponse, l’homme s’installa à une chaise et, d’un geste vif de la main, l’intima à s’asseoir face à lui. Ambre, qui ne parvenait ni à parler ni à soutenir son regard, referma la porte et s’exécuta. Une fois qu’elle fut assise, le Baron se racla la gorge.

— Mademoiselle, je pense que vous savez tout à fait pourquoi je suis ici ?

— Hélas, monsieur… je crois bien que non ! objecta-t-elle avec dédain, une lueur de défi dans le regard.

— Ne jouez pas avec moi à ce jeu-là, jeune impertinente ! Ne faites pas l’innocente et n’essayez surtout pas de me mentir car je sais tout et je vois tout ! Et je suis sûr que vous ne voulez pas me voir plus énervé que je ne le suis déjà.

Son visage était déformé par la colère, un affreux rictus se dessinait au coin de ses lèvres.

— Je vous ai vu avant-hier en compagnie de mon fils. Croyez-vous pouvoir me tromper tous les deux ? Échapper à ma vigilance sans que je m’en rende compte ? Pensez-vous que ma personne soit autant crédule et simplette ?

Il martelait ces mots sans hausser la voix, rendant son discours nettement plus intimidant.

— Comment n’aurais-je pas pu remarquer le comportement si étrange et incongru de mon fils ! Je suppose qu’il pensait pouvoir me duper en me disant qu’il allait rendre visite à sa petite sœur. Nouer des liens d’amitié avec elle qu’il me disait. Pourtant, j’y ai cru au tout début, ne pensant absolument pas qu’il puisse me faire l’affront de me mentir. Que ne fus-je pas stupéfait lorsqu’en rentrant du tribunal l’autre jour, j’aperçus Adèle jouer en compagnie de son ami noréen sans qu’Anselme ne soit présent. Alors qu’il m’avait justement prévenu le matin même qu’il passerait l’entièreté de sa journée en sa compagnie ! Et comme par hasard, il n’était pas non plus au manoir lorsque je suis rentré ! J’ai appris par Pieter qu’il avait scellé Balthazar et était parti en début d’après-midi dans un accoutrement des plus séduisants. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre la supercherie.

Le souffle court, Ambre frissonna ; son amant s’était trahi et avait perdu à son propre jeu.

— C’est alors qu’un soir, je l’ai suivi. Et quelle ne fut pas ma surprise de le voir prendre la direction de la campagne pour se rendre à votre logis. J’ai alors patienté dans la brume jusqu’à ce qu’il reparte et je vous ai alors vu vous embrasser telles deux sangsues assoiffées. Mon sang n’a fait qu’un tour en vous voyant ainsi. J’ai horreur que l’on me désobéisse, je l’avoue, mais que l’on me mente sciemment est un crime que je juge impardonnable !

— Que lui avez-vous fait ? cria-t-elle en se redressant.

Fulminante, Ambre jura et crispa ses doigts sur la table. L’homme eut un rire nerveux.

— Enfin vous montrez votre vrai visage ! C’est fascinant de voir ô combien la folie de votre mère a déteint sur vous. Vous pensez échapper à votre destin, mais vous êtes tout autant pourries et rongées l’une que l’autre, c’est pathétique !

Il se redressa sur le dossier de sa chaise et croisa les bras.

— La folie est quelque chose d’héréditaire, un atavisme. J’ai toujours su en vous voyant que vous représentiez un danger potentiel sans que je ne sache vraiment pourquoi. Quel mal pouvait donc posséder une jeune fille si aimable et serviable qui avait pris grand soin de mon garçon alors qu’il était en très vilaine posture. Pourtant voilà que j’en ai la preuve à présent ! Car sous vos airs de petite oie blanche vous êtes en réalité une fieffée prédatrice !

Elle tapa du poing sur la table et montra les dents.

— Ne dites pas n’importe quoi, monsieur ! Si cette situation est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est uniquement par votre faute ! Vous avez toujours tout fait pour me rabaisser ou vous mettre en travers de mon chemin ! Alors que j’étais et que je suis toujours innocente ! Vous avez osé me tester, savoir où seraient mes limites comme vous l’avez fait avec Anselme ! Et maintenant vous voulez me briser au point de m’empêcher de voir l’homme que j’aime et de nous rendre malheureux alors qu’il est tout à fait libre de pouvoir me côtoyer ! Il n’est pas votre chose, un objet dont vous pouvez disposer à votre guise ! Vous êtes un monstre et votre réputation de pervers manipulateur est bien fondée ! J’ai pourtant voulu croire qu’Anselme vous appréciait et vous considérait comme un père, mais il faut croire qu’il n’en est rien !

Les dents fièrement visibles, elle crachait ce venin qui l’empoisonnait depuis fort longtemps. Ses yeux de chatte sauvage s’embrasèrent, emplis de révulsion.

— Mais en fait vous n’êtes rien qu’un tyran ! Un tyran machiavélique uniquement obsédé par son pouvoir et par sa propre personne, écrasant sans pitié tous ceux qui gravitent autour de lui. Vous êtes assoiffé de pouvoir et vous en devenez terriblement ridicule !

Piqué au vif dans son égo, le Baron se leva en hâte. Il s’approcha d’elle et la gifla avec violence. Ambre fut à moitié sonnée par ce coup brutal et inattendu qu’elle n’avait pu parer. Prise d’un accès de rage, elle rugit et se jeta sur son adversaire afin de le mordre à sang. Avec une rapidité effarante, le Baron évita sa mâchoire et réussit par son élan à l’attraper à la gorge. Il la plaqua violemment contre le mur, serra sa nuque d’une main et, non sans mal, parvint à bloquer ses poignets de l’autre.

— Comment osez-vous me parler de la sorte, sale vipère ! vociféra-t-il. Jamais personne n’avait encore eu le culot de me parler ainsi ! Croyez-vous que sous prétexte que vous êtes une femme, encore une enfant, je me dédouanerais de vous rosser ? Vous êtes bien naïve !

Ambre se débattait avec fureur. Les lèvres retroussées, elle crachait et hurlait jusqu’à s’égosiller. Son corps gesticulait en tous sens telle une anguille hors de l’eau.

— C’est à cause de votre mère, si je suis devenu ainsi ! Il y a sept ans, j’étais un homme respecté et promis à un brillant avenir. J’étais adulé par les femmes, je les avais toutes à mes pieds. Je devais être promu au sein de cette Élite véreuse et jouir d’une plus grande notoriété politique afin de les faire plier à mon tour. Tout ceci me fut arraché, et tout cela à cause de ce foutu incident !

Ambre toussait, la prise de son puissant assaillant était ferme. Sa trachée obstruée, elle commençait à suffoquer.

— Quelle ne fut pas ma surprise lorsque ce fichu Duc m’ordonna d’épouser cette noréenne et de veiller sur son enfant sans que je ne puisse objecter quoi que ce soit. Cet acte me fit perdre tout charme et toute crédibilité au sein de la noblesse. Jamais je ne pardonnerai un tel affront porté à mon égard, être humilié de la sorte m’est insupportable ! J’ai donc ordonné la mort de cette femme sans le moindre scrupule et je tiens également à faire subir les conséquences de ses actions à sa progéniture. Par chance pour Adèle, il se trouve qu’elle est la demi-sœur d’Anselme. Il est bien évident que je l’épargnerais et la sortirai de cette malédiction et de la vie misérable qu’elle mène auprès de vous !

Il serra davantage son emprise. Dans un état de semi-conscience, Ambre sentait le goût ferreux du sang envahir son palais.

— Alors que vous… murmura-t-il entre ses dents.

Il réussit à lui paralyser les jambes en les plaquant contre le mur avec les siennes. Sa force était décuplée et sa proie, incapable de lutter ou d’effectuer le moindre mouvement, commençait à sombrer dans l’abandon. L’homme ouvrit la main qui lui liait les poignets. Bien que fébrile, elle profita de cette libération pour tenter de dégager sa nuque. Avec ce qu’il lui restait de force, elle planta ses ongles tranchant dans la chair de sa main. Grisé par la rage et par ce corps presque dénudé, il fit fi de son attaque et engouffra sa main libre sous la robe légère. Il parcourut sa cuisse, glissa ses doigts contre sa peau duveteuse et vint les enfoncer avec vigueur dans la chair tendre de sa fesse. Les poils de la jeune femme se hérissèrent à son passage et il prit un malin plaisir à effectuer ce geste qu’il avait si longtemps abandonné. Enivré par les ardeurs de sa proie qui se débattait à violents coups de reins et par la vue de ce corps féminin si jeune et vulnérable, il sentit poindre en lui un immense désir malsain. Guidé par la fougue de son membre alerté, il se rapprocha d’elle et vint frotter sa protubérance contre son bassin.

Ambre le regarda avec fureur, les yeux larmoyants striés de veines rouges. Puis voyant qu’il était impossible de rivaliser avec son assaillant, elle finit par lâcher prise. Ses mains retombèrent le long de son corps amolli aux membres tressaillants et sa tête, bien trop lourde à présent, bascula sur le côté. En cet instant d’égarement, son esprit fut foudroyé d’images fulgurantes : un ciel noir, des champs de maïs, un cottage éclairé, un homme à terre, une tache rouge… un monstre. Stupéfié par ce geste de soumission soudain, le Baron arrêta son élan.

Un long silence régnait, rythmé par la respiration sifflante de la jeune femme qui parvenait difficilement à reprendre son souffle. Elle était toujours maintenue à la gorge. Cependant elle sentait l’étreinte de son agresseur se défaire progressivement. L’homme réalisa avec effroi le crime qu’il s’apprêtait à commettre. À la merci de ses pulsions, il avait totalement perdu le contrôle de ses mouvements et de sa pensée. Un intense sentiment de honte le submergea et il se rendit compte de sa propre bestialité, rongé par un mal dont il était emprisonné de longue date, que la rancune de ces derniers instants venait de laisser éclater au grand jour.

Hors d’haleine et les muscles tremblants, les deux ennemis se dévisagèrent, leurs visages déformés par la haine et leurs instincts de prédateurs. Horrifié de son acte, le Baron lâcha la gorge de sa captive. Puis il se recula, frotta ses mains ensanglantées et s’enfuit dans la nuit tandis qu’Ambre s’écroula sur le parquet, prise d’une violente quinte de toux. Elle parvint après de gros efforts à se relever et marcha péniblement jusqu’à sa porte qu’elle referma avant de s’écrouler à nouveau. Ses pensées se mélangèrent, ses yeux s’embuèrent et elle sombra dans les ténèbres.

***

Une silhouette apparut, grande, les membres puissants et les dents visibles. De ses doigts aiguisés couverts de sang, elle dardait la jeune femme d’un regard infernal, prête à la dévorer. Son visage était celui d’un monstre, une créature effrayante à tête de lion et aux yeux noirs exorbités. La jeune femme se réveilla en sursaut. En ouvrant les yeux, elle comprit qu’elle était affalée sur le sol glacé de sa cuisine, les membres complètement engourdis. Sa gorge la faisait souffrir, la sensation d’entrave demeurait. En pleine sidération, le cœur battant à vive allure, elle tentait de se remémorer les événements.

Que m’est-il arrivé ? Pourquoi est-ce que je n’ai pas pu lutter contre lui ? Suis-je arrivée au bout de mes forces ?

Elle essaya de se mouvoir et parvint à se lever. Chancelante, elle se dirigeait vers sa chambre. Mais à peine fit-elle quelques pas qu’on toqua à la porte. Pensant avoir été sujette à une hallucination, elle ne bougea pas. Pourtant, la personne toqua à nouveau.

Serait-ce Anselme ? songea-t-elle avec une lueur d’espoir.

Elle s’avança timidement puis entendit l’inconnu crier.

— Ambre, c’est moi. Je t’en prie ouvre-moi, s’il te plaît !

À sa grande surprise, la jeune femme reconnut la voix de Meredith. De ses yeux vitreux, elle jeta une œillade à son horloge et vit qu’il était extrêmement tard. Elle ouvrit et s’écarta pour la laisser entrer. Meredith s’engouffra à l’intérieur et, en larmes, s’écroula dans ses bras.

— Ô mon p’tit chat ! C’est effroyable, impensable ! lança-t-elle d’une voix étranglée. Quelque chose de monstrueux vient de se produire !

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle mollement.

— C’est Charles, il a disparu ! Personne ne sait où il est. Pas même papa ! La dernière personne à l’avoir vu m’a dit qu’il était allé dans la forêt il y a trois jours afin de faire des recherches sur ce loup. Mais il n’est jamais rentré. Je l’ai cherché partout. J’ai fouillé la région de fond en comble et j’ai questionné les paysans mais personne ne sait où il est.

Elle hoqueta et resserra son emprise.

— J’ai alors demandé à papa d’organiser une battue pour le retrouver mais il m’a répondu avoir d’autres choses à faire, des choses bien plus urgentes que de retrouver mon fiancé ! Et il m’a interdit de sortir d’Iriden, jugeant la situation trop dangereuse. Il n’a même pas daigné faire un avis de recherches ou même s’enquérir auprès des gens.

Elle renifla et ajouta d’une voix étranglée :

— Je sais qu’il veut me protéger et que, entre Charles et moi, ça n’allait plus très fort ces derniers temps, mais il compte encore énormément pour moi !

Meredith desserra son étreinte. Son visage se décomposa quand elle remarqua l’état effroyable de son amie

— Mais que t’est-il arrivé ! Qui a bien pu te faire ça ?

Meredith fut prise de tremblements. La bouche grande ouverte, elle scrutait son amie à la fois peinée et furieuse. Puis elle passa sa main au niveau de son cou violet, portant encore la marque des doigts de son assaillant. Las de rester debout, Ambre s’effondra sur son lit. Meredith la suivit et se coucha à ses côtés. Une fois qu’elle fut suffisamment reposée, Ambre lui raconta en détail ce qu’il venait de se produire. Meredith l’écoutait avec attention. Cette histoire, aussi terrible que fascinante lui permit d’oublier, l’espace d’un instant, la disparition de l’homme qu’elle aimait.

— Cet homme est un monstre ! pesta la jeune duchesse dès qu’elle eut achevé son discours. Je me ferai une joie de demander à papa de l’arrêter ! Comme ils se détestent, il ne sera pas compliqué pour lui de trouver un motif d’arrestation. J’y veillerai sache-le !

— C’est très gentil à toi, commença Ambre d’une voix enrouée, mais…

— Il n’y a rien à objecter, ce qu’il t’a fait est impardonnable et hautement condamnable, ça je peux te l’assurer !

— Je préfère que tu parles de ça à personne, s’il te plaît.

— Quoi ? Tu es sérieuse ? s’indigna Meredith.

— Oui… dit-elle tout bas, je ne veux pas que la notoriété du Baron soit entachée, du moins pas maintenant…

— Mais pourquoi donc ? Tu veux que ce monstre règne encore sur l’île et te tourmente jusqu’à la fin de ta vie ? Mais ça ne va pas ! Il faut le condamner, voyons !

— Tu ne comprends pas, le Baron est la seule personne à avoir les ressources nécessaires pour assurer l’éducation et l’avenir de ma sœur, j’en suis incapable ! De plus, je n’imagine même pas ce qui pourrait arriver à Anselme si jamais son père adoptif venait à se faire destituer et arrêter ! Je suis sûre que lui aussi risquerait d’être écroué pour un quelconque motif et je ne pourrais me permettre cela ! Mon cœur ne le supporterait pas !

La duchesse voulut répondre mais elle se ravisa.

— D’autant que…

— D’autant que, quoi ? renchérit Meredith qui trouvait ce silence un peu trop long et angoissant à son goût.

— D’autant que je ne suis plus très sûre de vouloir continuer cette mascarade… Je n’arrive plus à me regarder en face. Je déteste ce que je suis et je redoute plus que tout ce que je pourrai devenir ! Et…

Meredith se leva en hâte et vint plaquer son amie contre le matelas. Elle posa ses mains sur chacune de ses épaules et s’appuya de tout son poids. Son visage d’ordinaire si doux dégageait une ire inégalable.

— Je t’interdis formellement de dire ça ! Tu m’entends ? Tu n’as pas le droit de te résigner ainsi ! Tu mérites autant de vivre que n’importe qui ici ! Pense un peu à Adèle ! Comment va-t-elle réagir si jamais elle apprend que tu ne veux plus te battre pour elle. Que tu veux l’abandonner, toi aussi, parce que tu es trop lâche pour affronter tes problèmes ! Ne sois pas comme ton Anselme, bon sang ! Tu crois d’ailleurs que tu es seule et que personne ne t’aime ou ne tient à toi, mais c’est faux, Ambre ! C’est faux et archi faux, tu m’entends ?

Meredith pleurait, ses larmes gouttaient le long de son visage et venaient se déposer sur la poitrine de son amie juste au-dessous d’elle.

— Je tiens à toi Ambre ! Dès l’instant où je t’ai rencontrée, j’ai su que nous étions faites pour nous entendre ! Par pitié, je t’en supplie ne fais pas cette erreur… Ce serait cruel et impensable ! De plus, cela voudrait dire que tu aurais laissé le Baron gagner la partie ! Tu es une battante, tu es la femme la plus vaillante que je connaisse ! Alors par pitié, bats-toi ! Bats-toi jusqu’à ton dernier souffle et ne laisse personne te rabaisser ou te dominer ! Si comme l’a dit cet homme, tu as hérité de la folie de ta mère alors sers-t’en pour te battre. Sors de cette situation et ne commets pas les mêmes erreurs qu’elle ! Prends-toi en main et ne subis pas !

Les mots de Meredith eurent l’effet d’un cataplasme et Ambre sentit une lueur de désir de vivre monter en elle. Meredith lâcha prise et s’allongea à côté d’elle. Elles étaient couchées, face à face, main dans la main, sous le halo pâle de la lune qui perçait la brume de ces faibles rayons, plongeant la chambre sous un délicat camaïeu de bleu. Dans cette atmosphère redevenue paisible, Ambre massait son cou avec de l’huile de millepertuis. Pendant qu’elle se soignait, elle se remémorait la scène.

Comment ai-je pu me laisser aller de la sorte ? Je suis bien pitoyable… je suis une bête enragée qu’il faut abattre et ce type-là ne vaut pas mieux ! Par Alfadir que je hais cet homme ! Si jamais je le recroise, je le tue de mes mains ! Et je vais le défier… ô oui le défier ! Je vais déverser sur lui toute ma rage !

Tandis qu’elle fulminait intérieurement, Meredith observait son alliance avec intérêt et complimenta le bijou. À l’entente de sa remarque bienveillante, la jeune femme fut aussitôt extirpée de ses réflexions. La duchesse la regarda avec douceur.

— Pourrais-tu me montrer ton médaillon, s’il te plaît ?

Désarmée par sa gentillesse, Ambre s’exécuta. Elle se retourna, prit délicatement le totem posé sur sa table de chevet et le lui tendit. Meredith l’admira, caressant de la pulpe des doigts les aspérités de la gravure.

— Tu en as de la chance… finit-elle par dire. Dire que moi je n’ai jamais été bénie par la Shaman. Mère s’est toujours opposée à l’idée de nous inculquer les valeurs noréennes. Alors que père n’a jamais émis la moindre objection à ce que l’on apprenne les us et coutumes de notre peuple natif, bien au contraire. Nous sommes autant noréennes qu’aranéennes et il trouvait cela normal de pouvoir conserver nos deux nationalités. Mais maman, pourtant pure noréenne, a voulu faire un trait sur ses origines. Je trouve ça tellement dommage car finalement je ne connais presque rien de ce peuple avec lequel je partage la moitié de mon sang. J’ai l’impression qu’il me manque une partie de mon identité.

Elle soupira puis regarda son amie.

— Je me demande bien si j’ai la capacité de me transformer. Je ne connais pas d’aranoréens à part ma sœur et moi-même.

— Je n’en connais pas non plus ! répondit Ambre, pensive. Après nous sommes nombreux sur cette île. Anselme m’a raconté que hormis votre caste élitiste encore majoritairement aranéenne, la plupart des aranéens de basse lignée et des noréens se fichent éperdument de quel peuple ils sont issus. Pour eux, il n’y a pas de distinction. Il doit alors exister énormément d’aranoréens. Je doute fort que vous soyez les seules à posséder cette double identité !

— Tu as raison mon p’tit chat ! dit-elle avec un sourire. Je me demande bien quel animal je pourrais bien être. J’aimerais bien être un beau palefroi. Pouvoir passer mes journées à gambader sur Norden sans avoir la peur de me faire chasser et de rentrer à l’écurie le soir venu afin de me faire pomponner par mes maîtres.

Ambre ricana à cette idée. Elle repensait à son shetland Ernest et à sa forte probabilité que celui-ci soit lui aussi un noréen. Elle songea alors à l’idée d’imaginer son amie sous cette apparence à la fois ridicule et mignonne.

— Pourquoi te moques-tu ?

— Pour rien, je ne pensais pas que tu voulais devenir un animal domestique. J’aurais plutôt imaginé autre chose te concernant.

— Ah oui ? À quel animal penses-tu ?

Ambre la contempla, songeuse. À ses yeux, Meredith était une femme incroyable, tant par sa vivacité que par sa grâce et sa beauté.

— Pour moi tu serais très clairement une biche, la reine des forêts. Après, je n’en sais absolument rien, mais tu en possèdes tous les attributs !

— Hum… une biche ! Cela me plaît bien, effectivement !

Les deux femmes cessèrent de parler, frappées d’épuisement l’une comme l’autre. Pour conserver une once de chaleur, elles se glissèrent sous les draps et s’endormirent, leurs corps enlacés.

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