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NORDEN – Chapitre 26

Chapitre 26 – L’agression

Le crépuscule était là. La brume enveloppait l’île dans son intégralité, d’un épais manteau gris cendré. Le vent était glacial et soufflait avec force faisant craquer les branches et tomber les premières feuilles qui commençaient progressivement à virer au jaune.

Non loin de là, des corbeaux par dizaines croassaient sur la cime des arbres, se répondant les uns les autres, donnant à ces lieux une atmosphère lugubre et sinistre accentuée par le hululement des chouettes qui arpentaient le ciel à la recherche de gibier.

Un renard traversa la route, un lièvre dans la gueule, fraîchement capturé, et dont le sang coulait à flots le long de ses babines jusqu’à s’écraser sur le sol, créant une multitude de taches rouges vives.

Un jeune homme sur un imposant cheval marchait dans la brume le long de la route cabossée. L’animal avançait d’un pas rapide et décidé, ses sabots s’enfonçant dans les flaques qui recouvraient la chaussée. Ses oreilles dodelinaient, espérant ainsi repérer chaque bruit suspect annonçant un danger potentiel. De la vapeur s’échappait de ses naseaux fumants et il broyait son mors avec nervosité.

Le garçon portait un long manteau sombre et une écharpe grise en laine qui lui encerclait le cou. Une épaisse paire de gants lui couvrait les doigts afin d’éviter les engelures provoquées par la morsure ardente du froid. Son médaillon en forme de corbeau était épinglé sur sa poitrine et sa canne, accrochée à sa selle, pendait sur l’un des flancs de l’animal.

Soudain, un bruit se fit entendre. Le cheval braqua ses oreilles en arrière et hennit de peur. L’homme serra avec fermeté les rênes afin d’éviter que celui-ci ne parte au galop. Trois silhouettes émergèrent de la brume. Trois garçons fièrement dressés sur trois grands destriers. Le jeune homme les reconnut, il avait déjà eu affaire à eux quelques mois plus tôt.

— Tiens tiens ! Mais regardez donc qui est-ce qui s’amuse à sortir tout seul la nuit ! Nargua Antonin.

— C’est notre cher petit paria ! Ajouta Isaac, qu’est-ce qu’un homme de bonne famille vient faire dans la campagne à une heure pareille ? Tu pars chasser le gibier ? Ou bien commettre un crime ?

— Rien de tout cela, je présume ! Railla Antonin, m’est d’avis qu’il part rejoindre sa dulcinée. Regardez donc comment il est si bien habillé !

— De si beaux habits pour un physique aussi ingrat ! S’esclaffa Théodore.

Tous se mirent à rire. Anselme les écoutait, furieux et aux abois. Le blondinet avança et arriva à sa hauteur. Il braqua son cheval juste à côté de Balthazar. Les deux rivaux pouvaient ainsi se dévisager.

— Serait-ce donc la noréenne de l’autre fois, cette sale petite rouquine ? Proposa Isaac, un large sourire narquois se dessinant sur son visage. C’est vrai qu’elle est mignonne. Et quel tempérament de feu elle a ! Tu en as de la chance toi. Je me demande bien ce qu’elle peut te trouver ! Elle en a sûrement après la fortune de ton imbécile de père !

— On devrait tous aller la rejoindre, lui passer le bonjour ! Lança Théodore le ton grivois, qui se rapprocha également par le côté opposé. Je suis sûr qu’elle serait ravie de nous revoir !

— D’autant que rien ne nous empêchera de passer un peu de bon temps en sa compagnie cette fois ! Ajouta Isaac. Si tu vois ce que je veux dire l’infirme !

Le garçon planta son regard dans celui d’Anselme afin de le défier et lui adressa un sourire carnassier. De ses yeux émanait une aura malsaine, terrifiante. Il approcha un peu plus son visage du sien et fit un geste obscène de la main, qui fit rire ses deux amis.

Anselme sentit la peur et la colère lui monter. Il regarda ses interlocuteurs, la rage au ventre. À présent, les trois cavaliers l’encerclaient sur les flancs et l’arrière ; il était bien loin d’Iriden et personne à cette heure ne pourrait l’aider.

— Que voulez-vous messieurs ? Finit-il par dire.

— Mon cher petit paria, déclara le blondinet, tu nous as causé bien des misères la dernière fois. Je dois laver mon honneur et réparer l’affront que tu m’as fait. Je te casserais bien l’autre patte ! Mais après cela tu risques d’aller brailler auprès de ton patriarche, la queue entre les jambes, comme le pauvre petit pleurnichard que tu es. Et puis, après tout, tu ne pourrais être plus laid que tu ne l’es actuellement avec ton corps difforme et ta tête de chien battu !

— Ainsi donc, vous m’avez suivi jusqu’ici afin de me rosser. Répliqua Anselme avec fureur. Et à trois contre un. Quelle dignité vous faites preuve messieurs ! Vous êtes encore plus pitoyables et affligeants que je ne l’imaginais.

— Ce qui est affligeant, cracha Isaac, c’est de ne pas te montrer qui gouverne sur cette île ! Nous sommes les dignes héritiers des familles les plus puissantes, dois-je te le rappeler ! Alors que toi, sale noréen, si le Baron n’était pas là pour te protéger, tu ne serais rien ! Et tout comme ton vrai père, tu mérites que l’on t’enseigne où est ta place !

Sur ce, le blondinet prit sa cravache et fouetta avec force l’arrière-train de Balthazar qui se braqua, rua et partit au galop.

Anselme, surpris par le mouvement brusque de l’animal, lâcha les rênes et tomba à la renverse. Il se retrouva étendu au sol, hébété, les mains sous son ventre pour amortir la chute. Il sentit sa main droite se disloquer sous le choc et sa jambe meurtrie lui faisait atrocement mal. Les trois garçons descendirent de cheval et vinrent à sa hauteur.

Isaac prit Anselme par les cheveux et planta son regard dans le sien :

— Tu vois sale noréen, à jouer avec plus fort que soi ça finit toujours mal ! Dommage que ta copine ne soit pas là en cet instant. J’aurais tellement aimé la pénétrer pendant qu’elle te regarderait souffrir !

Il passa la main au-dessus de son propre sexe et se massa l’entre-jambes.

— Ah ! quel bonheur ç’aurait été de l’entendre couiner et gémir pendant que tu serais lâchement étendu à terre et que tu ne pourrais rien faire pour lui venir en aide. Surtout que je suis sûr que, contrairement aux autres, celle-ci ne se laissera pas monter et dominer si aisément. Cela aurait été un réel délice.

Tous trois se mirent à rire, un rire effroyable, glacial. Anselme était terrorisé, jamais il n’aurait cru quelqu’un capable d’avoir de telles pensées infâmes. Il avait peur pour son amie. Il voulait être auprès d’elle et la protéger, mais c’était lui l’être fragile à présent, à la merci de ces monstres sans foi ni lois.

Le trio se rua sur lui et le roua de coups : le frappant au visage et au ventre. Le jeune homme parvenait difficilement à respirer, son corps convulsait. Il ne pouvait plus bouger. Il crachait du sang et ses yeux se voilaient. Sa tête tourbillonnait, ses oreilles sifflaient. Il manquait de perdre connaissance.

Isaac prit sa canne qui se trouvait au sol et le martela d’un virulent coup au visage suivis de violents coups de botte que l’infirme tentait de dissimuler sous ses bras afin de se protéger.

Soudain, un puissant hurlement retentit non loin d’eux. Les trois assaillants stoppèrent net leur assaut et observèrent la brume, intrigués par la provenance de ce cri. Des craquements résonnaient autour d’eux. Des bruissements de pas effleurant le sol rocheux se distinguaient.

Deux yeux jaunes luisants apparurent. Les trois hommes se regroupèrent et firent face à leur menace. Les yeux disparurent aussitôt.

— C’est… c’était quoi ça ! Bégaya Théodore.

— J’en ai aucune idée ! Répondit Antonin.

— Certainement le fameux loup dont parle le journal ! s’écria Isaac. Il paraît que cette bête a déjà attaqué et enlevé des enfants !

Ils scrutèrent les environs. La bête semblait avoir disparu. La brume gagnait en intensité, il n’était désormais plus possible de distinguer quoi que ce soit à plus de deux mètres.

— Vous croyez qu’elle est partie ? Demanda Théodore.

— Sans doute, je ne vois rien avec ce foutu brouillard !

Ils se retournèrent et firent de nouveau face à Anselme. Celui-ci était toujours allongé au sol, face contre terre, à moitié inconscient.

— On dirait que ce ne sera pas ce soir que quelqu’un viendra à ton secours finalement ! Railla le blondinet.

Il s’apprêtait à le frapper de nouveau, lorsque la créature fondit sur lui et l’attrapa par la nuque. L’homme tomba au sol, le loup fermement agrippé à son cou, ses crocs profondément plantés dans sa chair. Isaac cria, se débattit en vain puis se tut… Il gisait au sol, immobile. Il était mort.

Les deux autres hurlèrent de terreur et partirent en hâte regagner Iriden à travers l’intense brouillard. Durant l’assaut, les chevaux avaient pris peur et il était impossible pour eux de les récupérer dans une telle obscurité.

Le loup desserra la mâchoire. Du sang luisait de ses crocs et tombait au sol par gouttelettes écarlates. Puis, après s’être léché les babines, l’animal renifla quelques instants Anselme, s’assit à côté de lui et patienta sagement.

Celui-ci parvint à reprendre peu à peu conscience et ouvrit timidement un œil afin de comprendre ce qui avait pu faire fuir ses assaillants. Au bout d’un long moment il réussit à se mouvoir et à se rasseoir péniblement. Un goût ferreux et amer le prenait à la gorge. Il passa sa main sur son visage et s’essuya les yeux afin de voir un peu plus clair.

Il remarqua la louve qui se tenait près de lui. Il reconnut alors sa mère qu’il venait voir régulièrement le soir venu. Celle-ci planta ses gros yeux jaunes dans les siens et couina. Elle approcha sa tête de celle de son fils.

Anselme réussit à bouger sa main encore valide et la posa toute tremblante sur la truffe de l’animal. La bête ne broncha pas. Elle renifla la main puis, après une brève hésitation, la lécha d’un léger coup de langue.

Le jeune homme tenta de se lever, chancelant, mais il était à bout de forces et s’écroula sur lui-même. Il avait mal partout, son corps était couvert d’ecchymoses et il saignait au niveau du visage. Il portait une large entaille peu profonde juste au-dessus du genou. Celui-ci avait atterri directement sur un caillou tranchant.

Un bruit de sabots approchait. Le cheval Balthazar revenait dans sa direction et accourrait vers son cavalier, sans aucune peur envers le grand loup qui se tenait auprès de son jeune maître. Ses oreilles étaient dirigées vers l’avant et ses naseaux étaient dilatés, recrachant une importante quantité de fumée. Le destrier arriva à sa hauteur et s’abaissa afin que celui-ci puisse se hisser sur son dos.

Le jeune homme attrapa les rênes et parvint à remonter en selle. Puis il se remit en route. La louve, quant à elle, s’éloigna dans la brume après avoir fini de déguster une partie de sa proie.

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