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NORDEN – Chapitre 30

Chapitre 30 – Le Baron

Une fois le repas terminé, le Baron appela une de ses femmes de chambre et Émilie, une demoiselle d’une vingtaine d’années accourut. Il lui donna pour consigne de s’occuper de la jeune fille et insista sur le fait qu’elles puissent visiter les écuries et les jardins.

Dès qu’elles furent suffisamment éloignées, l’homme invita les deux amis à se diriger vers son salon privé afin de boire une tasse de café dans une pièce plus confortable et cosy.

Le salon était situé de l’autre côté de l’escalier. Il était spacieux et s’ouvrait sur la terrasse via trois grandes baies vitrées, bordées de rideaux en velours rouge, qui plongeaient la pièce dans une lumière vive, agréable, lui donnant une ambiance chaleureuse.

Une belle tapisserie au tissage fin en laine et aux couleurs délicates ornait l’un des murs. Elle représentait au premier plan un cerf et serpent parlant entre eux ; le cerf, au pelage brun et aux yeux bleus rehaussés d’argent, était sur la rive tandis que le serpent, fait de fils de lin blanc, aux yeux dorés, était dans la rivière. La scène s’ouvrait sur un vaste paysage de forêt ainsi qu’un ciel panoramique aux couleurs chatoyantes allant du bleu clair au orange vif en passant par le rose et le mauve.

La bordure, particulièrement large, représentait sur chaque pan l’un des quatre animaux des tribus ; deux corbeaux, un sanglier et un loup. Tous étaient faits à la manière de statues de bronze, de petite taille et placés sur des fines colonnes en relief doré entrelacé de fleurs et de motifs arabesques. Un large cartouche doré à volutes trônait en bas où était écrit en écriture fine et noire ; Alfadir et le serpent marin.

Cette tapisserie était accompagnée d’un imposant tapis raz en laine, de type mille-fleurs, qui s’étendait au sol sur une large surface, masquant en partie le parquet de bois tout juste ciré.

Celui-ci représentait une licorne défiant un cerf, les deux animaux étaient tissés grandeur nature et de profil, se faisant face, les pattes avant levées. Le fond était d’un bleu vert sourd, où des animaux de toutes les espèces et des plantes par centaines étaient représentés. La bordure était majoritairement faite de motifs de flammes et de fleurs rouges et rehaussées d’or sur un fond jaune ocré.

Des motifs dorés, représentant diverses créatures mythiques, telles que des licornes, des griffons ou des dragons, décoraient les tissus des assises, fais de velours. Les accoudoirs et les pieds de l’ensemble du mobilier étaient en bois d’acajou. Il y avait également deux consoles exécutées dans la même essence sur lesquelles étaient exposés des livres richement reliés ainsi qu’une pendule en bronze et plusieurs chandeliers.

Trois impressionnantes bibliothèques s’étiraient jusqu’au plafond et étaient garnies de livres. Une petite vitrine était présente dans un coin, elle contenait des appareils de mesure ainsi que divers objets étranges tels que des crânes de petits animaux, des coquillages ou encore des plumes.

Et pour finir, un imposant bureau trônait fièrement au centre de la pièce. Celui-ci était rangé, seuls un encrier et une plume de faisan étaient posés dans un coin ainsi que deux petits écrins noirs, contenant deux médaillons, l’un représentant un loup et l’autre ce qui semblait être un chien.

Ambre était impressionnée par ce lieu si particulier, notamment par le contraste saisissant entre l’apparence austère de la pièce et l’ambiance chaleureuse et sereine qui y régnait. Elle se sentait à la fois oppressée et détendue.

Le Baron les invita à s’asseoir. Séverine, l’intendante, une dame d’une soixantaine d’années aux cheveux gris cendré coiffés en chignon et au visage doux, apporta trois tasses de café fumantes sur un plateau d’argent qu’elle déposa sur la table basse.

Ambre s’installa sur la méridienne qui se tenait au fond de la pièce, tout près d’un imposant piano à queue. Anselme et son père prirent chacun un fauteuil. L’homme les invita à se servir. Celui-ci prit sa tasse du bout des doigts et commença à boire quelques gorgées du liquide noir encore brûlant.

Ambre, qui ne put se résoudre à boire son café aussi chaud, le garda en main et renifla avec plaisir son arôme à la fois fort et délicat.

— Bon, lança-t-il en regardant les deux amis, je vais être parfaitement direct avec vous ! Je sais pertinemment que vous vous entendez bien tous les deux et que quoique je puisse dire, vous ne cesserez de vous revoir. Je tiens à ce que vous sachiez que je ne suis absolument pas opposé à cela. Seulement…

L’homme s’enfonça dans son fauteuil, se tourna en direction d’Anselme et le gratifia d’un œil noir.

— Je vous interdis formellement de vous déplacer une fois la nuit tombée ! Cette île n’est plus sûre pour l’instant et je tiens à ce que vous respectiez ce choix. Bien entendu cela vous laisse la fin de semaine pour profiter l’un de l’autre.

Il les regarda tour à tour avec sévérité :

— Me suis-je bien fait comprendre ?

Anselme soutint son regard et acquiesça :

— Oui père ! C’est entendu.

— Et cela vaut aussi pour vous jeune fille !

La jeune femme hocha la tête et acquiesça également.

— Parfait ! Dans ce cas, je…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Anselme fut pris d’une intense quinte de toux. Il sortit de sa poche un fin mouchoir brodé qu’il plaqua contre sa bouche pour étouffer le bruit. Il tentait tant bien que mal de se maîtriser et de se ressaisir, tremblant de tout son corps et semblant cracher ses poumons.

Voyant qu’il ne parviendrait pas à arrêter sa toux, qui lui brûlait la trachée et gagnait en intensité, il s’excusa, se leva et prit congé.

En partant, Ambre remarqua que son mouchoir avait quelques taches rouges. Elle fut alors peinée et horrifiée de voir son ami partir ainsi. Elle devint alors blême, son cœur se serra et les larmes de rage commencèrent à lui monter.

Je vais faire payer ces salauds pour leurs actes ! Crois-moi Anselme ils vont le payer cher ! Marquis ou non…

Une fois qu’il eut quitté la pièce, le Baron se retrouva seul avec elle, en tête à tête. La jeune femme, anxieuse et en colère, se mordillait les lèvres avec acharnement, les doigts crispés contre sa tasse.

— Ne vous inquiétez donc pas pour lui ! La rassura-t-il après un temps, Anselme est un garçon solide, il s’en sortira. Il va juste lui falloir un peu de temps pour se remettre correctement sur pied.

Elle fronça les sourcils et planta son regard dans le sien.

— Je pensais que vous l’aviez toujours vu comme quelqu’un de faible ! Rétorqua-t-elle tout de go.

Le Baron eut un petit rire.

— C’est effectivement ce que je pensais de lui au départ, mademoiselle ! Mais après qu’il ait essuyé deux bagarres d’une rare violence et qu’il en ait survécu, je me dis qu’après tout il n’est pas aussi faible qu’il n’en a l’air.

Elle hocha lentement la tête, songeuse. L’homme soutint son regard avec intensité.

— Je tenais à vous dire, mademoiselle, que j’ai été fort surpris de vous avoir recroisé à la fête la dernière fois en compagnie de mon fils. Si j’avais su que vous étiez amie avec lui, j’aurais été moins brusque et cavalier envers vous cette nuit-là. Je vous prierais donc de m’excuser pour mon attitude.

Elle eut un petit rire.

— Il n’y a pas de mal, monsieur. Même si je vous ai détesté pour m’avoir foncé dessus et d’avoir abîmé l’un des seuls pantalons mettables que j’avais en ma possession.

Elle se remémora la nuit où elle l’avait croisée pour la première fois. Elle sentit à nouveau l’étreinte de ses bras contre sa taille et sentit son cœur s’accélérer en repensant à ce moment.

— Si j’avais su qui vous étiez, j’aurais très certainement été, moi aussi, moins grossière et avenante envers vous.

Elle rit à nouveau nerveusement.

— Car j’ai bien cru que vous me faisiez la cour ce soir-là, monsieur, ne put-elle s’empêcher de rajouter.

L’homme plissa les yeux et un fin sourire se dessina sur son visage. Ambre comprit qu’il était sérieux et elle détourna son regard de lui, confuse.

Il y eut un long silence pendant lequel chacun d’eux but sa tasse de café. Le Baron sirotait le sien tout en faisant pianoter ses doigts l’accoudoir de son fauteuil. Ambre nota qu’il ne portait pas d’alliance et cela la troubla.

Elle contempla la pièce, méditative. S’attardant quelques instants sur les objets présents dans le cabinet de curiosités ; elle reconnut un crâne de chat et ne put s’empêcher de penser à son animal totem. Elle voyait ce crâne comme une vanité et sentit son cœur se serrer.

Je n’ose même pas imaginer l’idée que, plus tard, lorsque je me transformerais et que je mourrais sous ma forme de chat, quelqu’un viendra dérober mon crâne afin de l’exposer fièrement dans sa vitrine, à la vue de tous ! Ce serait cruel, mais en même temps c’est la vie…

Puis, pour se changer les idées, son regard balaya avec intérêt les étagères sur lesquelles de très nombreux livres étaient exposés et rangés par spécialité.

Quelle sacrée collection !

— La lecture vous intéresse-t-elle, mademoiselle ? Demanda-t-il en suivant son regard.

Il posa sa tasse sur la table et se leva. D’un geste de la main, il l’invita à venir le rejoindre à pied de l’une des bibliothèques.

La jeune femme s’exécuta et avança vers lui d’un pas lent.

— J’ai ici une collection particulièrement complète, commença-t-il, elle est composée de divers volumes traitant de sujets scientifiques, de droit ou encore d’histoire. Si c’est la question que vous vous posez, alors oui je les ai tous lus, sans exception, étudié même pour certains.

Elle scruta les ouvrages, tous étaient somptueusement travaillés sur la tranche. Elle en reconnut certains, identiques à ceux de l’observatoire.

— Vous aimez lire, mademoiselle ?

— Oui, j’aime beaucoup ! Surtout regarder des ouvrages illustrés sur la faune et la flore de Norden. Je ne connais pas grand-chose sur mes origines et c’est ma façon à moi de me reconnecter avec mon peuple même si je ne comprends pas vraiment tout ce qui est écrit. J’aime bien aussi les contes et histoires fantastiques que je lis à Adèle le soir avant qu’elle ne s’endorme.

Elle posa délicatement la main sur la reliure en cuir des livres et fit parcourir ses doigts le long des couvertures.

— Mais l’ennui, c’est que… hésita-t-elle, je n’ai pas vraiment eu l’occasion d’étudier. J’ai dû mettre ma vie entre parenthèses lorsque ma petite sœur est née, il y a presque sept ans maintenant. Je n’étais pas particulièrement bonne élève, mais j’aimais apprendre.

Il la regardait, songeur. Ambre n’était qu’à quelques centimètres de lui et il la dépassait d’une tête.

— Mademoiselle, dit-il posément, pardonnez ma véhémence, mais je me dois d’être franc envers vous.

Il marqua une pause et prit une profonde inspiration.

— J’ai bien remarqué la façon dont vous regardez mon fils, ma chère, vos yeux de biche trahissent toutes vos émotions et je vois bien qu’il ne vous laisse pas indifférente.

La jeune femme rougit, honteuse, elle ne pensait pas avoir été autant insistante envers son ami.

Qu’insinue-t-il par là ? Songea-t-elle avec angoisse.

— Cela dit, poursuivit-il. Je crains de devoir rompre vos espoirs, car Anselme n’est absolument pas un homme pour vous, mademoiselle. Ne vous bercez donc pas d’illusions, là-dessus !

Ambre, devenue livide, eut l’impression de se prendre un coup de poignard en plein cœur, les paroles du Baron étaient cinglantes et prononcées sans cérémonie.

— Pourquoi donc ? Rétorqua-t-elle d’une voix étranglée, piquée par ces propos.

Il ne répondit pas immédiatement et elle sentit son cœur s’accélérer et la colère lui monter. Une lueur menaçante passa dans son regard.

— Pourquoi m’annoncez-vous cela et de manière aussi froide ? Cracha-t-elle sans maîtrise.

Elle avait les sourcils froncés et son souffle était court. L’homme avait un sourire au coin des lèvres, ses yeux mi-clos trahissaient une certaine jouissance à l’annonce de cette nouvelle et à la réaction qu’elle provoquait.

— Mademoiselle Ambre, je sais pertinemment que vous vous entendez bien tous les deux et après tout, vous avez longtemps été de très bons amis. Vous avez grandi ensemble et vécu tous les deux des choses difficiles. Cependant, vous ne semblez pas vous rendre compte de qui il est réellement.

Elle croisa les bras, courroucée et attendait ses propos. L’homme commença à faire les cent pas dans la pièce les mains croisées dans le dos.

— Ce cher Anselme est un homme à mon image, mademoiselle : un garçon intelligent et cultivé, sans fausse modestie. Et à l’instar de l’homme que je suis, c’est un solitaire qui ne détient en lui que des sentiments d’amertume et de rage. Je doute fort, tout aussi séduisante que vous soyez, que vous correspondiez à ses attentes. Anselme a besoin de sa liberté et de sa solitude ; jamais il ne daignerait partager sa vie entière avec quelqu’un. Surtout, hélas ! Une jeune femme n’ayant que peu de finesse d’esprit et trop peu de connaissances sur le monde qui l’entoure. Car comme vous venez de le dire, vous êtes d’une certaine manière bien limitée dans vos capacités de réflexion, sans vouloir vous offenser. Sans parler de votre statut ; je sais bien que la richesse ne fait pas tout, mais vous frôlez la pauvreté. Jamais il ne pourra subvenir financièrement aux besoins de deux filles aussi pauvres, puisque j’imagine que votre sœur Adèle continuera à vivre à vos crochets et ce, pendant encore de très nombreuses années.

Ambre parvenait difficilement à se maîtriser tant les paroles commençaient à sérieusement l’échauder.

Sale enfoiré ! Non, mais je rêve, d’où se permet-il de m’écraser ainsi alors que je viens de sauver son fils ! Pensa-t-elle, furieuse.

— Mais de quel droit vous vous permettez de me dire ça ! Objecta-t-elle agressivement.

Elle avait les poings fermement serrés et son regard dégageait un mépris profond envers lui. La colère l’envahissait, elle se sentait humiliée et voulait corriger cet affront.

— De quel droit, dites-moi donc, vous permettez-vous de me juger ainsi ?

Elle scrutait avec rage son interlocuteur, ses yeux ambrés pleins de défiance plantés dans les iris sombres du Baron. Elle ne supportait pas l’injustice dont il faisait preuve envers elle et ne pouvait s’empêcher de le défier.

— Je sais très bien ce que je vaux, monsieur ! Cracha-t-elle, les dents serrées. Et j’ai bien conscience que je ne suis pas la plus riche ni la plus intelligente ni la plus courtoise de toutes les jeunes femmes de cette île ! Ça je le sais très bien, soyez-en assuré ! Mais au moins, monsieur, je connais la valeur du travail et de l’honnêteté. Je me bats chaque jour pour survivre dans cette impitoyable société que vous avez créée et où tous les évènements me dépassent ! J’ai la corde au cou depuis des mois et je n’ai plus de parents ! Mon seul plaisir est de retrouver mon meilleur ami et de passer du temps en sa compagnie ! Je n’attends pas après lui. Sa seule présence à mes côtés suffit à me faire apprécier ma triste vie ! Tout ce que je souhaite c’est de le voir et de profiter de lui et je n’attends rien de plus en retour !

Elle jura, tremblante de la tête aux pieds.

— Me comprenez-vous bien, monsieur ?

Son regard dégageait une telle fureur qu’un soupçon d’appréhension mêlée à de la fascination passa dans les yeux du Baron. Peu de gens pouvaient se permettre de lui faire face de la sorte et la jeune noréenne, bien qu’inférieure à lui sur de nombreux points, ne s’en gêna pas.

Puis elle déclara d’une voix cinglante :

— Alors dites-moi, monsieur ! D’où vous permettez-vous de me rabaisser de la sorte ?

Le Baron demeura silencieux quelques instants. Il se tenait droit, la tête haute et le regard baissé en direction de cette petite femme au tempérament de feu, tel un rapace envers une proie récalcitrante.

S’il pense me déstabiliser, il se trompe ! Je ne rentrerais pas dans son jeu ignoble !

Un léger sourire s’esquissa sur le coin de la bouche de l’homme qui émit un petit rire avant de déclarer :

— Je vous prierais de m’excuser, mademoiselle ! Loin de moi l’idée de vous avoir froissé, je ne pensais pas à mal et…

Quelqu’un toqua à la porte. Il s’arrêta net et permit à l’homme d’entrer dans la pièce. C’était son majordome venant lui annoncer une visite inopinée et urgente.

Le Baron acquiesça et s’apprêta à partir. Il enfila avec majesté son long manteau noir posé sur le rebord de son fauteuil ; cela accentua son air grave, lui donnant un aspect de prédateur implacable, et le rendit encore plus impressionnant. Il se tourna vers Ambre et la contempla à nouveau.

— Je vais devoir vous laisser, mademoiselle. Fit-il en lui prenant doucement sa main qu’il serra légèrement. Pardonnez mon emportement et mon départ soudain, mais je me dois de partir. J’ai des affaires urgentes à régler.

Sur ce, il sortit et appela un de ses cochers afin qu’il raccompagne ces demoiselles chez elles.

La jeune femme n’eut pas l’occasion de dire au revoir à Anselme. Elle apprit de par un domestique que celui-ci s’était fait porter pâle et que la fièvre le gagnait à nouveau.

Le trajet du retour se fit en silence. Adèle, qui avait visiblement fait et vu beaucoup de choses, dormait paisiblement sur les genoux de son aînée. L’aînée, quant à elle, observait le paysage, tentant de calmer la colère qui la rongeait ; les propos cinglants de cet homme l’avaient profondément énervés.

Je comprends mieux ce que me disait Meredith à son sujet. Quel homme suffisant et méprisant !

Le soleil commençait à décliner, plongeant Norden dans un subtil camaïeu de bleu où quelques oiseaux gazouillaient dans la tranquillité du crépuscule.

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