Chapitre 37 – Une alliance incongrue
Installé derrière le bureau de son cabinet, Anselme triait les documents qu’il avait rédigés et signés durant la matinée. La pénombre régnait dans son espace calfeutré illuminé par un couple de chandeliers. La fenêtre demeurait scellée depuis la matinée et ses persiennes baissées, remparts contre l’animation extérieure. Ainsi obstruée, la pièce austère embaumait la poussière et l’odeur de vieux vélin que le parfum de bleuet de son unique occupant ne parvenait pas à chasser.
Cela faisait à peine trois jours qu’il avait retrouvé le chemin de l’office notarial, après deux semaines de convalescence. De sa lutte contre Isaac, il n’avait heureusement gardé aucune séquelle, pas même une cicatrice visible sur sa peau déjà meurtrie. En revanche, l’état grippal qui lui avait succédé l’avait foudroyé, l’obligeant à demeurer alité une semaine entière, fiévreux et crachant ses poumons, les membres broyés par l’emprise de son mal.
À grand renfort de soins et de remèdes, Séverine l’avait materné. Il était ressorti de cette épreuve guéri mais aigri et amaigri. Car il lui fallait dorénavant affronter les conséquences de son duel, enchaîner des interrogatoires à la caserne de la Garde d’honneur afin de recueillir et de consigner son témoignage. Comparer ledit aveu avec ceux proférés par les deux autres spectateurs du drame puis de subir les assauts répétés de la presse ou de ses détracteurs en quête de preuves pour le discréditer et abattre la notoriété du baron père dans la foulée. Par ailleurs, il n’aurait guère de moment à consacrer auprès de son Ambre et cela l’irritait. Se confier à sa féale aurait eu le mérite de dissiper son fiel et de jouir de pensées plus légères l’espace de quelques heures.
De plus, en son absence, le travail à l’office s’était amoncelé et les dossiers à traiter ne cessaient de s’empiler, y compris les plus urgents, ceux à achever dans les plus brefs délais. Force était de constater que la vie citadine suivait son cours. Nonobstant cette période incertaine, les gens se mariaient et divorçaient, achetaient et vendaient des biens immobiliers ou rédigeaient leur testament avant leur mort prochaine.
Quelqu’un toqua. Intrigué d’être dérangé, Anselme invita l’inconnu à entrer. Il haussa un sourcil et marqua un instant d’immobilité en reconnaissant Théodore qui, la mine piteuse et le regard fuyant, s’avança vers lui après avoir scellé la porte à son passage pour plus d’intimité.
Plusieurs secondes s’écoulèrent avant que ce dernier ne daigne ouvrir la bouche pour engager la conversation. Depuis le retour du baronnet, le jeune marquis von Eyre avait tout fait pour éviter de se trouver confronté à son rival, quittant immédiatement la pièce à sa venue ou accélérant le pas lorsqu’ils se croisaient dans les couloirs. Pas une seule fois Anselme ne l’avait vu sourire ou proférer la moindre remarque sarcastique à son encontre. Bien au contraire, son collègue semblait sincèrement troublé pour ne pas dire abattu par la scène qui s’était jouée et dont il avait, malgré lui, essuyé un rôle peu glorieux, mi-victime mi-bourreau.
Pour l’inciter à se livrer, le baronnet reprit sa tâche, protégeant les dossiers classifiés dans ses pochettes cartonnées. À travers le verre de ses lunettes, Théodore suivait ses gestes d’un œil vague.
Quand il fut enfin disposé, il déglutit puis commença à parler d’une voix indécise :
— J’espère que je ne te dérange pas.
— Que me veux-tu ? demanda Anselme en continuant son activité, n’osant accrocher son regard.
— Je voulais… enfin… Je tenais à m’excuser pour cette nuit-là, confessa-t-il en se grattant la nuque, les yeux voilés par une pellicule de larmes. Je m’en veux de ce qu’il s’est passé. Je n’aurais pas imaginé que… enfin, tu vois…
Il se tut et se pinça les lèvres. Pour conserver son équilibre, il prit appui sur le dossier du siège, les doigts crispés sur le cadre boisé.
— Je sais que tu dois me juger comme un salaud et un pleutre. Et c’est vrai que tu n’as pas tout à fait tort. Je n’avais aucune attention de te faire du mal, encore moins de t’abattre et de t’enterrer comme un chien. Mais voir cette arme pointée sur moi, j’ai… j’ai eu peur de ce qu’il me ferait. Je savais pertinemment qu’il te détestait, voire te haïssait, et j’avoue avoir éprouvé un certain plaisir à le voir te rosser, du moins au départ… Je ne pensais pas qu’il en arriverait là. Si j’avais su ce qu’il projetait à ton égard, jamais je n’aurais accepté de venir. J’aurais même tout fait pour le dissuader de commettre un tel crime. Je te le jure sur mon honneur…
Il renifla, inspira profondément puis conclut en un souffle ténu :
— Je suis content qu’il ne te soit rien arrivé…
Cette déclaration ébranla le baronnet qui, avec une lenteur exagérée, pivota vers Théodore afin de lui faire face. Une myriade d’émotions agitait le marquis dont les yeux couleur malachite se voyaient tranchés de zébrures sanguines. Les traits de son visage étaient aussi agressés que les siens, marqués par le deuil d’avoir perdu un si proche parent que son cousin, un phare néfaste qui, par sa lumière aveuglante, guidait son existence depuis des années au point de lui ôter tout libre arbitre et de biaiser ses jugements. Son décès l’avait autant soulagé que terrassé. Les chaînes de son emprise s’étaient envolées sitôt les crocs de la louve enfoncés dans sa nuque, l’achevant d’un unique coup d’estoc. Isaac le hardi, fourbe matador, invulnérable face aux conséquences de ses actes ignominieux. Un prédateur que l’on pensait intouchable, broyé sans pitié par une bête enragée survenue des ténèbres et qui, dans la mort, l’avait dépouillé de toute dignité.
— Je te remercie et j’accepte tes excuses, avoua Anselme avec franchise, je sais ô combien il est difficile de réagir avec honneur en de telles circonstances. Je ne peux t’en vouloir d’avoir souhaité sauver ta peau plutôt que la mienne. En revanche, je ne te pardonnerai pas de sitôt ton comportement à mon égard. Tu as beau avoir joué le chien fidèle de ton cousin, tu ne m’en as pas moins blessé et heurté nombre de gens que je chéris. Ta soumission n’efface ni tes actes ni tes mots.
— Je m’en doute, grommela-t-il, et je sais que le chemin sera long pour me racheter et pas seulement à tes yeux. J’ai déçu plus d’une personne à qui je tiens… Et puisque j’en suis aux confidences, il en va de même pour Antonin. J’ai cru comprendre qu’il t’avait adressé une lettre pour tout t’expliquer.
— C’est exact ! Mais je compte moins de griefs à son encontre et ne le côtoie que très peu. J’ose espérer qu’il saura tenir sa parole et ne plus menacer la moindre personne qui m’est chère !
— Je t’en fais également la promesse, répondit le marquis en levant légèrement la paume en guise de serment.
Il étrangla un rire aigre puis haussa les épaules.
— De toute manière, nos parents sont alliés désormais. Je ne compte pas aggraver mon cas ni le décrédibiliser davantage.
Il grimaça et esquissa un geste en direction de son flanc qu’il effleura du bout des doigts. Anselme comprit que Wolfgang avait dû s’emporter et user de sa canne pour le corriger. Or, contrairement à Laurent dont les châtiments corporels qu’il infligeait à son fils n’étaient nullement inconnus d’autrui, il était rare que le marquis von Eyre père maltraite son unique héritier, y compris sous le coup de la colère. Sa fureur avait dû se révéler spectaculaire pour qu’il s’abaisse à une telle extrémité, certainement couplée à l’angoisse d’avoir su la vie de son garçon menacée par la main même de son cousin. Un outrage qu’il pensait impossible.
De ce fait, l’on murmurait que Wolfgang avait longuement rechigné à se déplacer aux funérailles de son neveu par alliance. Et en affront à son beau-frère Laurent, il était le seul à ne pas avoir revêtu d’obscurs apparats comme les circonstances l’exigeaient, arborant à l’inverse un somptueux costume absinthe que l’on voyait de loin. Il n’avait fait aucun discours en l’honneur du défunt ni n’avait témoigné les moindres condoléances, patientant sur sa chaise, les bras croisés contre son torse et la mine courroucée. Son alliance avec ce beau-frère aussi névrotique que tyrannique avait pris un terme définitif, qu’importe les menaces à venir. Il avait trop perdu à vivre sous son joug.
Comme le silence qui s’ensuivit perdurait, Théodore demanda :
— Ça te dit qu’on aille déjeuner au Lys d’or ? Je t’invite.
N’ayant aucune raison d’objecter, Anselme accepta ce premier pas en vue d’une possible réconciliation. S’aérer l’esprit puis manger un morceau en dehors de l’office lui ferait le plus grand bien et il attaquerait l’après-midi d’une humeur moins maussade que la matinée qu’il venait de passer. Un discret sourire étira les lèvres du jeune marquis, soulagé par son approbation. En attente que le baronnet se prépare, il sortit de l’édifice et entreprit de déguster une cigarette. Ses doigts tremblaient et ses jambes flageolaient suite à cette entrevue qu’il avait maintes fois ressassée, ne sachant comment aborder le corbeau estropié qu’il avait tant malmené.
Il venait de jeter son mégot lorsque Anselme le rejoignit puis tous deux prirent la direction du Lys d’or, une brasserie prestigieuse située à quelques rues de là. Théodore n’avait pas l’habitude de marcher si lentement et s’efforça de conserver l’allure du baronnet sans émettre de jugement ou une raillerie malvenue. À leur passage, des citadins au fait de l’actualité les toisaient avec incrédulité. Nul n’ignorait l’antipathie qui opposait ces deux êtres. La mort les avait-elle rapprochés ou bien leurs pères récemment alliés les obligeait à se côtoyer ?
Arrivés au lieu désiré, ils s’installèrent au rez-de-chaussée, dans l’alcôve nichée sous l’escalier donnant accès à l’étage et ses salles de convivialité privatives, puis commandèrent aussitôt leur repas, n’ayant pas le loisir de s’attarder. Deux plats du jour furent alors apportés ; un bar de ligne accompagné de haricots beurre et d’une fricassée de champignons. Les saveurs embaumaient l’atmosphère, ouvrant à l’appétit. Ils entamèrent leur mets, le bruit des couverts et de leur mastication rompant le silence. Ils n’avaient pas échangé un mot depuis qu’ils avaient quitté l’office, trop gênés l’un comme l’autre par cette situation qu’ils n’auraient jamais imaginée moins d’une heure auparavant.
— Ça a été ta reprise ? s’enquit Théodore au bout d’un moment, ne sachant trop comment aborder une conversation.
Anselme haussa les épaules puis avala sa bouchée.
— Ma foi, je croule sous le travail mais en m’organisant correctement je devrais pouvoir clôturer tous les dossiers urgents avant la fin de la semaine. À condition de faire quelques heures supplémentaires au bureau.
— Tu as besoin d’aide ? se proposa son interlocuteur, mué par une cupide sollicitude plus que par une réelle bonté d’âme. Je peux te soulager de quelques-uns si tu veux.
— Je te remercie mais je ne préfère pas. Non pas que je ne te fais pas confiance, mais ce surplus de corvée me permet de demeurer cloîtrer à l’office et d’éviter d’affronter Muffart et ses agents qui me tournent autour comme des vautours affamés. Je vois ses guetteurs et ses furets rôder devant ma fenêtre.
— Je vois ! ricana le marquis avec un malaise palpable. Cette fouine nous est tombée dessus le lendemain du drame alors que père et moi nous nous rendions à la caserne en vue de mon interrogatoire. Inutile de te dire que mon géniteur l’a chassé sans ménagement. Il l’a insulté sans vergogne puis insisté sur le fait que s’il avait quelqu’un à emmerder, mieux valait qu’il se tourne vers von Tassle ou de Malherbes ! La menace ne l’a pas empêché de nous suivre comme un limier et de patienter dans le hall pour écouter les bruits de couloirs. Je crois qu’il a dû graisser quelques pattes parmi les gardes car il a repris presque mot pour mot certains passages de nos échanges avec le lieutenant Chastel, pourtant confidentiels.
— Les unes du Vaillant Légitimiste sont très tapageuses. Muffart prône le sensationnalisme à des fins de propagandes plutôt que pécuniaires. D’après mon beau-père, il a toujours admiré de Malherbes. Le savoir dans la tourmente ne favorise pas ses affaires.
— Oh ! ne t’en fais pas baronnet, il peut encore se rallier à von Dorff. Quant à mon oncle, sa carrière politique est fichue désormais. Et même si, toi comme moi, avons muselé nos langues sur ce qu’Isaac nous a fait, jamais Laurent ne pourra l’emporter sans l’aide de mon père pour le seconder.
— Dans ce cas, espérons que votre soutien suffise à Alexander pour gagner ces élections. Les gens jasent déjà de cette alliance !
— Von Tassle a intérêt à être élu ! approuva Théodore en lui adressant un sourire faussement carnassier. Mon père se moque éperdument de la politique tant que ses affaires prospèrent. Et si ces gentils petits noréens sans fortune votent pour son allié, alors Wolfgang tournera le dos à ses prestataires coutumiers les plus engagés en faveur de l’Élite pour accueillir une nouvelle clientèle dont il saura satisfaire les exigences en échange de leur argent. Ainsi va le commerce ! Le vent se lève et le navire doit changer de manœuvre pour espérer braver la tempête !
Leurs plats achevés, le serveur vint les débarrasser puis leur proposa un dessert dans la foulée. S’accommodant de leur compagnie mutuelle qui, pour la première fois, était dépourvue de malice et faux-semblant, les deux garçons commandèrent un café accompagné d’une part de tarte aux figues pour l’un et d’un riz au lait vanillé pour l’autre. Anselme sourit intérieurement, ne sachant s’il oserait avouer à sa rouquine enflammée ce déjeuner improvisé en compagnie de son collègue.
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