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Tate no Yuusha no Nariagari – Chapitre 65 - KissWood

Tate no Yuusha no Nariagari – Chapitre 65

Les aristocrates
Traducteur : Team Yarashii

La nuit tomba.
J’étais en train de regarder par la fenêtre lorsque je vis un attelage approcher de la demeure.
Melty et Filo étaient de nouveau en mission d’exploration… Elles n’avaient apparemment pas tout visité tout à l’heure.
Raphtalia dormait toujours. Je la réveillai et lui dis de se tenir prête à se battre.

Que se passait-il ?
Un petit homme replet sauta de la calèche et frappa à la porte du manoir. Il était suivi par une importante troupe de soldats.
Quelques minutes s’écoulèrent. Puis survint alors un tambourinement à notre propre porte. C’était la domestique du noble.

— Qu’y a-t-il ?
— Vous devez partir d’ici.
— Je peux deviner pourquoi. Si vous nous livrez à eux, je vous tue.

Je ne m’étais pas entièrement débarrassé de mes doutes à propos du Mec Sympa concernant le fait que tout ceci soit un piège.
En fonction de sa réponse, j’étais prêt à sauter par la fenêtre pour m’enfuir.

— Une famille noble issue d’une ville voisine a commencé à soupçonner que le Héros Porte-Bouclier se cachait ici. Ils sont venus enquêter là-dessus.
— Quoi ?

Alors le gros était un noble ? Elle n’avait pas l’air de mentir.

— M. Naofumi.

Raphtalia tentait de me dire quelque chose. Je regardai par la fenêtre.
L’homme corpulent avait ligoté le Mec Sympa avec des cordes et le chargeait en ce moment même dans son attelage.
Non, ce type ne m’avait pas vendu, après tout.
Il s’était bel et bien démarqué des autres. Et il semblait qu’on l’avait remarqué, le menant à cette situation.
Que devrions-nous faire ? Si je brisais la fenêtre et m’enfuyais, cela ne ferait qu’accroître le danger qui planait sur les épaules du Mec Sympa.

— Je vous en prie, prenez en considération mon maître. N’existe-t-il aucun moyen pour vous de fuir sans être repérés ?

La domestique se tenait debout sur le pas de la porte, suppliante.
Elle avait raison. Pour que le Mec Sympa garde des chances de s’en tirer vivant, nous devions nous faufiler hors d’ici sans être vus.

— Si vous ne vous hâtez pas, les soldats vous trouveront. Vous pouvez encore parvenir à sortir par la porte de derrière. Je vous en prie…
— Où sont Filo et Melty ?
— Toutes deux se préparent à fuir.
— Bien. Mais si c’est un piège, je m’assurerai que vous en payerez le prix.

Nous rassemblâmes en vitesse nos affaires, ouvrîmes la porte et nous dirigeâmes vers l’issue qu’elle avait mentionnée.

— Cachez-vous là !

La domestique sentit quelqu’un approcher et elle nous poussa dans une pièce secrète connue du personnel.
Une seconde plus tard, nous entendîmes des gens discuter de l’autre côté.

— Vous voilà. Cacheriez-vous quelque chose ?

Un homme s’exprima, mais je ne reconnaissais pas cette voix. Elle appartenait probablement à l’un des soldats au service du noble de la ville voisine.

— J’ai l’intuition que le Démon Porte-Bouclier est tout près. Amenez-le ici !
— Aaaah !

La domestique poussa un cri.

— Attendez, je vous en prie ! La cuisine est notre…
— Fermez-la ! Oseriez-vous défier nos ordres ?

Elle s’égosilla à nouveau et le soldat s’esclaffa. C’était écœurant.

— Quoi qu’il en soit, nous avons toutes les raisons de croire que le Démon Porte-Bouclier est dans ce manoir. Vous allez rester à l’écart et nous laisser enquêter.

Je pus entendre le bruit de leurs pas s’estomper en s’éloignant.
Ils ne donnaient pas l’impression de vouloir revenir en direction de la cuisine… mais attention tout de même.
Nous serions mal s’ils nous débusquaient. Où étaient Filo et Melty ? Même si nous les trouvions… Impossible de fuir sans elles. Je me préparai au pire et me tournai vers Raphtalia.
Elle posa la main sur la garde de son épée. Elle était prête.
Si tout se jouait par le nombre, nous perdrions. Cependant, cela ne voulait pas nécessairement dire que la victoire n’était pas à portée de main. Je refusais de voir le Mec Sympa être blessé, mais…

La porte en face de nous grinça. Quelqu’un agrippa la poignée et un rai de lumière traversa le chambranle.

— La princesse cadette est par là !

J’entendis une personne s’exclamer.

— Je suis la seconde princesse de Melromarc, Melty Melromarc ! Que faites-vous ici avec tous ces soldats ?

C’était Melty. Elle s’exprimait avec gravité et autorité.
Ce n’était pas la voix hystérique qu’elle avait l’habitude de prendre quand elle me parlait. Je pouvais deviner à quoi elle pensait.
Je ne percevais rien provenant de Filo, ce qui devait signifier qu’elles s’étaient séparées.

La porte se referma dans un claquement.
Que faire ? Ils avaient découvert Melty. Fallait-il jaillir de la pièce et la sauver ?

— Où est le Démon Porte-Bouclier ?

Le soldat criait sur Melty.

— Silence ! À qui donc croyez-vous adresser la parole ?
— Je crois que c’est à la petite princesse Melty.

Je l’entendis se déplacer d’un pas traînant.

— Ah…

Raphtalia dut porter sa main devant la bouche pour demeurer silencieuse.
Que se passait-il ? Son visage était très pâle et de grosses gouttes de sueur dévalaient ses joues et son front.

— Est-ce que ça va ? lui chuchotai-je.

Elle hocha juste la tête en guise d’acquiescement. Elle tremblait toujours.
À mes yeux, elle allait tout sauf bien.

— Jouiez-vous à cache-cache dans cet endroit ? Pouvez-vous me dire où se terre le Démon Porte-Bouclier ?
— Je suis au regret de vous informer que le Héros Porte-Bouclier n’est pas ici.
— Que cela signifie-t-il ?
— Je l’ai supplié. « S’il vous plaît, je vous en prie », ai-je dit. « Laissez-moi et fuyez, je vous en conjure ». Je lui ai promis de rester en Melromarc pour l’innocenter.

Tentait-elle de faire ce dont elle avait parlé tout à l’heure ? C’était bien trop téméraire !

— Très bien, cela se tient. Donc vous êtes ici toute seule, princesse. Et le Démon Porte-Bouclier n’est pas dans ce manoir ?
— C’est exact. Et je n’ai aucune idée de sa localisation actuelle.
— Avez-vous fouillé toute la résidence ?
— Ou… oui ! Nous ne les avons pas trouvés !

L’homme qui s’adressait à Melty, le noble issu de la ville voisine, soupira en signe de frustration.

— Alors, je suppose que nous n’avons pas le choix. Princesse Melty, veuillez nous suivre.
— Fort bien.

Ils continuèrent de discuter, mais, comme s’ils s’éloignaient, je devins incapable d’en entendre davantage.
Allaient-ils se contenter de s’emparer de Melty ? Et nous, allions-nous nous contenter de la laisser partir ?

— M. Naofumi.
— Ouais.

Je m’avançai vers la porte.

— Le Héros Porte-Bouclier n’est pas ici ! proclama Melty d’une voix forte.
— Elle doit penser qu’on se planque pas loin. Est-ce qu’elle sent qu’on est prêts à sortir de notre cachette ?

Bon sang… si l’on agissait de la sorte maintenant, cela signifierait-il que nous irions à l’encontre des désirs de Melty ?

— Je souhaite ardemment parler avec mon père pour clarifier tout cela. Je vous prie de me conduire instamment au château.
— Tout d’abord, j’aimerais que vous m’accompagniez dans mon manoir. Ensuite, nous déciderons de la marche à suivre. Tout se déroule suivant le plan du Seigneur.

Melty déglutit bruyamment. Cet homme venait de fournir assez d’explications. Il n’était plus l’heure de se contenir !
Au moment où j’atteignis la porte, je vis que la domestique se tenait là pour me barrer le passage.

— Je vous en prie, vous ne devez pas ignorer les souhaits de la princesse. Sinon, le châtiment de mon maître n’en sera que bien pire.
— Mais on peut prouver notre innocence…

La domestique m’interrompit :

— S’il vous plaît, attendez au moins qu’elle démontre que mon maître n’a rien à voir avec le Héros Porte-Bouclier.

Effectivement. S’ils apprenaient que le Mec Sympa nous avait hébergés, ils le tueraient sur-le-champ.
Nous étions un petit groupe, alors cela nous offrait une certaine flexibilité. Si nous condamnions ce type et tous ceux nous soutenant, il deviendrait nettement plus difficile d’agir.
Par conséquent, si nous voulions lui laisser de bonnes chances de survivre à cette situation, nous allions devoir revenir dans le coin plus tard pour récupérer Melty. Cela montrerait que le Mec Sympa n’était pas impliqué.
Je détestais trahir quelqu’un autant qu’être trahi par quelqu’un.
C’était évidemment facile à dire comme cela, mais je lui étais vraiment redevable. Je ne voulais pas qu’il souffre inutilement par ma faute.

— Mon maître est parvenu à trouver des informations pour vous. Le Héros Lancier est actuellement à la recherche du Héros Porte-Bouclier très loin d’ici. Les Héros Épéiste et Archer ne sont pas non plus dans les parages.

La domestique ouvrit lentement la porte.

— Où est Filo ? Partie avec Melty ?
— La jeune fille blonde qui accompagnait la princesse ? Elle n’était pas avec elle lorsque celle-ci a été découverte.

Nous la cherchâmes dans tout le manoir.
Franchement… je me disais que la situation était déjà assez grave avec le départ de Melty. Mais, à présent, Filo aussi manquait à l’appel.
Devinez un peu où nous l’avions trouvé ? Elle se cachait dans le grenier.
J’avais eu beau l’appeler, elle ne s’était pas montrée. Aucune autre solution ne me venant à l’esprit, j’avais activé la magie de contrôle de monstre et l’avais forcée à sortir de là.
Au moins, elle n’était pas partie très loin.

— Aïe ! Maître, t’es méchant !
— Non, c’est TOI qui l’es. Tu aurais dû venir quand j’ai crié ton nom.
— Il a raison, Filo ! Que faisais-tu ?

Raphtalia la gronda, mais Filo répondit par un sourire.

— Hein ? Où est Mel ?
— Tu n’as pas remarqué ?
— Quoi ? Quand il y a eu tout ce bruit et toute cette agitation, Mel a dit qu’on devait jouer à cache-cache. Alors, c’est ce que j’ai fait. Mel a ajouté que je ne devais sortir sous aucun prétexte.

Filo ne comprenait pas ce qu’il se passait…
Si nous laissions Melty derrière et nous dirigions vers la frontière, si nous parvenions à trouver refuge dans un autre pays, nous pourrions éventuellement arranger la situation.
Melty avait dû se douter qu’elle serait tuée si l’Église lui mettait la main dessus.
Pour qu’elle s’en sorte, les ombres allaient devoir intervenir. D’après les propos du noble, il paraissait raisonnable d’affirmer qu’il était en cheville avec l’organe religieux.

Il se débrouillerait soit pour la tuer soit pour la livrer à Motoyasu et à la Salope, amenant au même résultat.
Ce type n’était pas idiot. Il avait dû comprendre que Melty n’était pas entièrement honnête avec lui.
Il désirait probablement nous attirer hors de notre cachette. Il torturerait peut-être le Mec Sympa.
Si nous abandonnions Melty et fuyions, nos chances de rencontrer la reine resteraient assez élevées.
Voilà pourquoi Melty avait agi de la sorte. Afin de nous offrir davantage de temps pour partir.

Maintenant, je devais simplement décider quoi faire de ce répit.
Devais-je me convaincre que ce n’était pas un abandon ? Que je donnais juste la priorité à nos vies plutôt qu’à la sienne ?
Melty était la sœur de la Salope. Malgré tout, elle n’avait jamais trahi ma confiance.
En fait, elle s’était plutôt mise en danger pour nous accorder plus de temps, pour nous donner une chance de survivre.
Il n’y avait qu’une seule chose à faire.
Même si c’était dangereux, je devais faire ce que je pouvais pour quelqu’un qui croyait en moi. Il fallait la sauver.

— Filo, j’ai besoin que tu m’écoutes très attentivement.
— D’accord. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Melty a été emmenée. Elle les a suivis pour nous protéger.

— Quoi ?

Filo assimila rapidement cette information, prit sa forme de Reine Filoliale et se prépara à courir.

— Attends. Où est-ce que tu vas ?
— Je vais sauver Mel !

Je pivotai vers la domestique du Mec Sympa.

— Simple vérification : où l’ont-ils conduite ?
— Sans doute au manoir situé dans la ville voisine. Ce n’est pas très loin, donc je suppose qu’ils sont déjà arrivés.

Grâce à mon commerce itinérant, j’étais familier des environs. Elle avait raison. Le village en question était tout proche. Tous les gens de là-bas s’étaient montrés radins et nous n’avions rien vendu, alors nous étions partis en vitesse.
À cette époque, nous avions attiré beaucoup de regards tout le temps où nous étions restés. Ils avaient rechigné à nous laisser entrer et n’avaient rien fait pour nous retenir à notre départ.
Je n’avais pas réellement saisi pourquoi sur l’instant, mais tout semblait plus clair, à présent.

Je me souvins que, malgré une discrimination déjà marquée envers les demi-humains au sein de Melromarc, cette ville était particulièrement affligée dans ce domaine.
Je ne savais pas beaucoup de choses sur ce royaume, mais, sur ce point, il semblait que je ne me trompais pas.
Une autre explication pourrait être la différence notable de pouvoir entre les nobles de cette ville et ceux de l’autre bourgade.
Je me rappelai également que la cité d’à côté était bien plus grande.
Pour être franc, l’endroit où nous nous cachions ressemblait davantage à un hameau. En examinant l’état des maisons aux alentours, je confirmai mon intuition. Oui, ce lieu ne détenait pas la même autorité que l’autre.

Il y avait aussi une histoire particulière concernant celui-ci. Une sorte de légende associée à cette ville.
De quoi parlait-elle, déjà ? J’étais sûr que c’était lié à un héros précédent qui avait vaincu un monstre et l’avait scellé…
Je me souvins qu’ils en avaient fait une espèce d’attraction là-bas.

— Auriez-vous un plan du manoir où ils ont emmené Mel ?
— Nous connaissons quelqu’un qui s’y est rendu de nombreuses fois. Vous pourriez écouter sa description et bâtir une carte à partir de ses propos ?

C’était une bonne idée. Il valait mieux croire ceux qui étaient familiers des lieux.
Peu après, j’obtins donc un dessin sommaire.
La résidence était un bâtiment de deux étages construit autour d’une cour centrale. On m’avait dit que Melty était probablement retenue captive dans une pièce située près du fond du 1er étage.

— Compris. Désolé pour tout ça. On va y aller. Filo, Raphtalia, en avant.
— D’accord !
— Oui !

Le propriétaire de cette demeure, le Mec Sympa, avait aussi été emmené.
Je ne voulais pas qu’il se retrouve en plus mauvaise posture. Que faire pour lui ?
Je ne pouvais pas les laisser apprendre qu’il nous avait aidés… J’allais devoir prétendre que j’étais venu lui reprendre Melty.
Ils devaient croire que ce type nous l’avait enlevée.
Sans cela, ils risquaient de le torturer à mort.
Ce village avait la réputation d’être rempli de demi-humains. Je devais faire tout ce que je pouvais pour le protéger.
Quelques minutes plus tard, nous étions à la poursuite de l’attelage qui avait emporté Melty.

— Bordel…

Les demi-humains vivant dans la ville du Mec Sympa étaient dehors et visiblement agités. Cet homme devait beaucoup compter pour eux.
Si je leur disais que j’étais le Héros Porte-Bouclier, ils pourraient très bien m’offrir leur aide, mais, dans le même temps, je refusais d’impliquer plus de gens que nécessaire. De plus, si le bruit se répandait que le Mec Sympa nous avait hébergés, cela ne ferait qu’aggraver sa situation.
Si j’y allais avec seulement Raphtalia et Filo, la taille réduite de notre groupe nous conférerait flexibilité et vitesse, deux paramètres essentiels si nous désirions garder une chance de sauver Melty.

Sous peu, je me retrouvai à chevaucher Filo et nous sautâmes par-dessus le mur d’enceinte de la ville voisine, pour y pénétrer sans être repérés.
Heureusement, grâce à la magie de Raphtalia, nous avions réussi à nous fondre dans la nuit pour demeurer cachés.

— Vous pensez que c’est la grosse baraque là-bas ?

Le centre du village était constitué d’une large colline et un imposant manoir y trônait au sommet. Il paraissait tout naturel d’en déduire que le gouverneur des environs habitait ici.

— Oui… c’est forcément cet endroit.

Raphtalia acquiesça en silence.

— Un problème ?
— Ce n’est rien.

Elle se conduisait assurément de façon étrange.

— Je n’avais pas remarqué lors de notre dernière visite. Mais, à présent… tout est clair.
— De quoi tu parles, grande sœur ?

Nous étions toujours perchés sur le mur d’enceinte. Raphtalia fixait le manoir des yeux. Elle semblait très perturbée.

— Je vais accroître les ténèbres autour de nous. Après cela, nous ferions mieux de nous hâter et d’approcher de notre cible. Sinon, qui sait ce qui pourrait arriver ?

Raphtalia incanta un sort pour rendre encore plus sombres les alentours, et nous nous frayâmes un chemin vers notre destination en sautant de toit en toit. Impossible de garantir que personne ne nous voyait. Mais, encore une fois, qui donc irait se balader en ville la nuit tout en regardant en direction des toits ?

— Je n’ai pas l’impression qu’un des gardes nous ait repérés, pour le moment. On pourrait penser qu’ils seraient plus vigilants, vu la situation.
— Je me dis que c’est parce que, la nuit, ces nobles font des choses qu’ils ne veulent pas ébruiter. Même s’ils apprenaient notre arrivée, je doute qu’ils soient en mesure de réagir rapidement.
— De quoi est-ce que tu parles ? Tu es au courant de certains trucs ?
— Oui… cet endroit est différent. La noblesse d’ici ne veut pas que les gardes se montrent trop efficaces dans leur surveillance.
— Tu es en train d’évoquer l’époque où tu étais une esclave ?
— Oui.

Raphtalia hocha de nouveau la tête en signe d’acquiescement, sans rien ajouter.
Ce noble… C’était lui qui l’avait torturée… qui avait enfin réussi à briser son esprit.
Si une telle personne détenait Melty… allez savoir de quoi il serait capable avec elle ?

— Tu as entendu ça, Filo ? Si on se grouille pas, Melty aura des ennuis.
— Ouais ! Allons la sauver !

Sur le dos de Filo, nous sautâmes par-dessus l’enceinte du manoir.

— Ouaf ! Ouaf !

Les monstres dressés pour surveiller les lieux avaient remarqué une étrange odeur flottant dans l’air. Il s’agissait tout bêtement de très gros chiens de garde.
On les appelait des Guardia. Ces créatures étaient noires et dotées de crocs, comme ceux des loups.
Un appareil était fixé à leur dos et il émettait un son semblable à un sifflet. Leurs aboiements et le sifflement suffiraient à alerter même le plus inattentif des gardes de notre présence.

— Fermez-la !
— Hawouuu !

Un Guardia accourut vers nous, mais Filo arma sa patte et asséna un coup en pleine gueule. La bête s’envola sans faire de bruit.
Filo parvint à s’occuper d’eux avant qu’ils ne puissent renouveler leurs aboiements. C’était assez flippant.

— C’était quoi, ça ?

Attiré par le chahut, un garde s’approcha en courant.

— Qu’est-ce que… Hé !
— Je suis désolée ! Restez silencieux, s’il vous plaît !

Raphtalia abattit rapidement la poignée de son épée dans son estomac, l’expédiant dans les vapes.
Chacun semblait remplir son rôle à la perfection. Nous ressemblions à des voleurs.

— Maître, on doit se dépêcher.
— On a un plan sommaire de cet endroit, mais… Raphtalia ? Tu connais les lieux ?
— Juste le sous-sol.
— Tu penses qu’ils détiennent Melty là-bas ?

Raphtalia ne dit rien mais secoua la tête.
Ce noble était le genre de personne qui prenait son pied en torturant les demi-humains.
S’il mettait la main sur la seconde princesse de Melromarc, irait-il jusque-là ? La réponse paraissait évidente : oui.
Nous devions trouver le moyen de nous infiltrer dans le bâtiment.

Je cessai mes cogitations. Notre objectif immédiat était le sauvetage de Melty.
Aucun héros n’était dans les parages. N’importe quel soldat de la Couronne qui se trouverait dans le coin ne devrait pas être trop dur à maîtriser pour nous.
Telles étaient mes pensées lorsque la porte du manoir s’ouvrit. Un flot de gardes en sortit précipitamment.

— Qu’est-ce qui se passe ?
— Filo, tu vois quelque chose ?

En réponse à la question de Raphtalia, Filo se mit sur la pointe de ses pattes et se tourna vers l’attroupement.
Derrière nous, sur le mur d’enceinte de la ville, je pouvais voir la lueur vacillante de torches et de la fumée s’élever du portail.

— Hein ? Est-ce qu’ils… se battent ?
— Qui ? Qui affronte qui ?
— Hmm… les demi-humains et les soldats ?

Ainsi, les aventuriers demi-humains étaient si remontés face à la capture du Mec Sympa qu’ils s’étaient unis pour aller le délivrer. Les soldats pensaient à tort que je menais la charge. Je devais parvenir à profiter de cette situation.

— Ils tombent à pic. Tous les soldats sont sortis pour aller rejoindre l’entrée de la ville. Avant leur retour, on fonce vers la porte du manoir et on sauve Melty !
— Ouais !
— Pardon ? M. Naofumi, êtes-vous certain que l’on ne ferait pas mieux de s’infiltrer par un autre point ?
— On peut gérer ces soldats. Ils sont faibles. Tu sais qu’on peut y arriver.

Raphtalia et Filo étaient toutes deux niveau 40, et c’était le plus élevé possible sans entreprendre la cérémonie de promotion de classe. Cependant, j’avais vu les soldats se battre durant la vague. Ils étaient loin d’être assez forts pour les vaincre.
S’ils nous poursuivaient, nous les neutraliserions. S’ils attaquaient la demeure, nous les neutraliserions.

— On doit agir en premier. Réfléchissez. On est en fuite pour aller à la rencontre de la reine. Si aucun héros ne se trouve dans le coin, on peut s’en tirer en foutant un peu le bordel.
— D’accord ! Allons-y !

*Boing*

À mon signal, Filo bondit vers l’avant, brisa une vitre et pénétra dans la maison.

— Te retiens pas, Filo ! Contente-toi de charger ! Tu peux abattre les murs s’il le faut !

Il fallait tout de même que nous ayons le temps d’inspecter toutes les pièces pour trouver où était détenue Melty.
Le croquis semblait indiquer qu’elle était au premier étage… mais c’était peut-être une erreur.

— Filo, continue de tout casser ! Raphtalia et moi, on va chercher Melty.
— D’accord !

Filo tourna vers la gauche et fonça dans un couloir. Je m’orientai vers la cour intérieure, la traversai et atteignis le premier étage.
En passant dans la cour, je remarquai un étrange gros rocher.
Qu’était-ce ? Une sorte de pierre tombale ?
Qui placerait une pierre tombale dans son propre jardin ? Ce type avait une case en moins.
Mais bon, il s’amusait à torturer des gens dans son sous-sol. Inutile d’essayer de le comprendre.

Je pouvais entendre Filo se déchaîner dans la maison.
Nous n’avions plus qu’à attendre et voir comment l’aristocrate réagirait.
S’il prenait conscience de toute cette agitation, à quelle explication penserait-il ? Il pourrait très bien se dire que le Héros Porte-Bouclier venait lui reprendre Melty.
Vu sous cet angle, il en ferait probablement un otage.

L’autre possibilité, c’était qu’il croie à un soulèvement de demi-humains consécutif à la capture du Mec Sympa.
Et, vu sous cet angle-là, c’était lui qu’il prendrait sans doute en otage.
C’était presque comme si nous participions à cette révolte. Mais, dès qu’il verrait Filo, il découvrirait très vite le pot aux roses.

— M. Naofumi ! Par ici !

Raphtalia avait traversé la cour et désigna du doigt un couloir. Une porte était visible de l’autre côté.

— Elle mène au sous-sol.
— Tu penses qu’ils détiennent Melty là-dedans ?
— Non. Mais il peut tout à fait y garder captif des esclaves.
— Tu crois qu’on a le temps de sauver tout le monde, ici ? Ça ne fera qu’apporter encore plus de problèmes.
— Mais, tout de même… je…

Si des esclaves y étaient retenus, il s’agissait à coup sûr de demi-humains.
Avant de me rencontrer, Raphtalia avait vécu les pires horreurs dans cette pièce.
J’étais au courant des terribles exactions qu’il avait commises. Elle devait vouloir sauver qui elle était à l’époque, ainsi que ses anciens amis.
Nous n’avions pas le temps. Toutefois, en les délivrant, nous pourrions réussir à sauver au moins quelques vies.
Du moins, telles étaient les pensées de Raphtalia à mes yeux.

— D’accord. Mais Melty passe en priorité. L’ennemi sait probablement qu’on est là.
— Compris !

Il y eut un bruit d’impact retentissant, suivi d’une série d’explosions.
Qu’est-ce que traficotait Filo ?

— Meeeeel !

La voix de Filo se répercuta à travers le manoir. Oui, personne n’était capable de la gêner.
En sachant que les autres héros n’étaient pas là, je me disais qu’il était sans risque de laisser Filo se débrouiller toute seule.

— Occupez-vous des intrus !

Quelques gardes coururent vers nous. Ils paraissaient déterminés à en découdre.

— Le… le Démon Porte-Bouclier ! Informez le gouverneur !
— Raphtalia !
— Oui !

Elle dégaina son épée et fonça vers les soldats.
Je lui emboîtai le pas. Ces imbéciles firent de même et se rapprochèrent de nous.
J’utilisais actuellement le Bouclier de Vipère de Chimère.
En tant que Héros Porte-Bouclier, j’étais incapable d’attaquer. Néanmoins, je POUVAIS employer des contre-attaques.
Ce bouclier-là en possédait une dénommée Croc Venimeux de Serpent (moyen).
Cela signifiait que, dès que je parais avec succès un assaut adverse, le serpent sur mon arme se mettait en mouvement et plantait ses crocs dans mon ennemi. Il l’empoisonnait au passage.

— Merde ! Ce bouclier est si résistant… et il… bouge ? Argh !

Comme je venais juste de l’expliquer, le reptile en question se propulsa et mordit férocement le soldat qui m’attaquait.
Une fois empoisonné, il fallait se montrer prudent. Sinon, on pouvait en mourir.

— Vous feriez mieux de dégager en vitesse et de trouver un antidote. Sans ça, vous y passerez.

Il ne récoltait que ce qu’il méritait pour avoir cru que je ne pourrais pas lui faire de mal.

— Ugh…
— Saloperie de Démon Porte-Bouclier !

Les autres soldats s’emparèrent de leur camarade empoisonné et battirent en retraite.
J’aurais très bien pu les pourchasser et les abattre tous, mais notre objectif était de sauver Melty, pas de tuer des gardes.
Le Mec Sympa n’avait fait que protéger Melty. Le Héros Porte-Bouclier n’avait rien à voir avec cela… mais cela devenait de plus en plus difficile à croire de minute en minute. Surtout avec la révolte de demi-humains en cours, des gens dont ce type défendait la cause.
Malgré tout, je devais faire tout ce que je pouvais.
Je me tournai vers les soldats en fuite et leur criai dessus tel un forcené :

— Où est la princesse Melty ? Et n’essayez même pas de m’embobiner ! J’en ai rien à foutre qu’elle soit ici ou ailleurs, mais retenez bien ça : on va la trouver et la récupérer !

Les gardes acceptèrent de nous conduire à elle. En arrivant, nous découvrîmes Filo qui dévisageait d’un air assassin le noble grassouillet.
L’homme corpulent appliquait un couteau près de la gorge de Melty. Il la maintenait fermement près de lui de sorte à empêcher Filo d’approcher. Le Mec Sympa était affalé au sol entre eux.
Il semblait avoir été torturé. Melty paraissait avoir pleuré.
Ce type était un vrai pourri.

— Gouverneur !
— Bande d’idiots ! Qui vous a dit d’amener le Démon Porte-Bouclier ici ? Vous m’avez trahi !
— C’est pas un peu arrogant de votre part ?

Filo avait visiblement réussi à arriver jusqu’ici toute seule, il ne devait donc pas avoir tant de gardes que cela.

— Mel !
— Filo ! N’avance pas ! J’ai pris ma décision ! Cet homme… il va me conduire auprès de mon père.
— Tu crois vraiment à ça ?
— …

Melty demeura silencieuse face à ma question.
Ce type aurait été sain d’esprit, il aurait pu tenir parole. Cependant, comment pourrais-je oublier qu’en la faisant grimper à bord de son attelage, il avait dit : « tout se déroule suivant le plan du Seigneur » ? C’était probablement un fanatique.

La religion officielle du royaume était l’Église des Trois Héros, et c’était précisément elle qui m’avait piégé.
Si je considérais un instant la théorie de Melty selon laquelle le roi ignorait sincèrement ce qu’il se tramait, comment réagirait-il en l’apprenant ?
Et si cet homme appartenait à l’Église, je doutais fortement qu’il l’emmène réellement au château.

— Ha ha ha ! Osez donc avancer ne serait-ce que d’un pas ! Ce couteau pourrait alors très bien se planter dans la gorge de la princesse !
— Donc si on reste là, ça va ?
— Pardon ?
— Bouclier d’Air !

J’employai ma compétence de sorte à faire apparaître un bouclier entre l’aristocrate et Melty, formant de ce fait un mur les séparant.

— Que…
— Maintenant !
— Oui !

Le bouclier les avait éloignés de force. Remarquant l’espace entre eux deux, Filo se précipita vers lui et asséna un puissant coup dans l’aine.

— Ugh !

L’homme corpulent fut projeté en arrière et s’écrasa contre le mur.

— Raphtalia !
— Oui !

En un éclair, cette dernière fut aux côtés de Melty. Elle vérifia que celle-ci était indemne.

— Finissez le travail ! Abattez-le !
— M. Naofumi. Je comprends parfaitement ce que vous ressentez, mais je pense qu’il serait plus avisé d’examiner les blessures de Melty et de l’autre homme. Pour le moment, Filo s’est chargée de ce poussah.
— Vraiment ?
— Ouais, je me suis un peu retenue parce que Mel était toute proche. Mais ce gros est plutôt balèze.

C’était un noble, après tout. Il avait sans doute passé la cérémonie de promotion de classe.
J’accourus auprès du Mec Sympa. Il était blessé. Je me mis immédiatement à incanter des sorts de soin sur lui.
Ensuite, je l’agrippai fermement et le redressai, lui murmurant alors à l’oreille :

— Je suis désolé. On vous a causé tellement de soucis. Souvenez-vous, vous n’avez rien à voir avec nous. S’ils apprennent que vous nous avez aidés, ils pourront pousser la torture encore plus loin.
— Navré… pour tout cela. Ne vous en faites pas… Cet homme, il… il n’avait aucune intention de me laisser vivre. Je suis simplement heureux que les demi-humains aient une chance d’obtenir la liberté.
— Oh…
— J’ai négocié comme j’ai pu. Je vous en prie… arrêtez cela.

Bien. Je ne comptais pas m’apitoyer plus que de raison.
Malgré tout, si la rumeur se répandait que j’avais levé la main sur un noble de Melromarc… ma situation n’en serait que bien pire.
Je gardais toujours espoir que Ren et Itsuki finissent par découvrir la vérité. Dans le même temps, je n’étais guère enthousiaste à l’idée de voir ma réputation s’aggraver davantage.
Les gardes avaient les yeux posés sur le grassouillet et affichaient un éventail d’expressions choquées.
J’achevai mes premiers secours appliqués sur le Mec Sympa et l’aidai à se remettre debout. Il se tourna vers Melty et lui sourit.

— Tant la princesse Melty que le Héros Porte-Bouclier m’ont traité avec grande gentillesse. Toutes ces rumeurs à votre sujet étaient bien évidemment sans fondements…
— Si vous restez avec nous, vous ne ferez que vous attirer encore plus d’ennuis.

Je n’avais pas besoin de compagnons supplémentaires. Il n’était certainement pas doué au combat, et j’étais loin d’être tout-puissant. Je ne pouvais pas garantir sa sécurité.

— Je comprends. Je me contenterai de m’appuyer sur mes relations pour demeurer caché et à l’abri, le temps que tout cela soit réglé.
— Bonne idée.
— Parfait.

Je fus soulagé de l’entendre dire cela. Je craignais d’avoir ruiné sa vie.
Raphtalia s’assura que Melty et le Mec Sympa allaient bien, puis elle fit volte-face et fixa l’aristocrate échoué au sol. Sa queue était dressée, et tout le monde pouvait voir que son visage était livide.

— Vous… Comment osez-vous m’infliger cela ? La torture n’est pas un châtiment digne de votre espèce. Je ferai en sorte que vous le payiez tous de votre vie !
— Tous les demi-humains qui sont morts de votre main pourraient dire la même chose, répliqua-t-elle froidement.

Elle rengaina son épée.

— Vous croyez ? Ces créatures répugnantes, elles ne sont même pas humaines ! Elles se faufilent dans ma ville… comme si elles me suppliaient de les tuer !
— Oui. C’est tout à fait cela. Voilà le genre d’homme que vous êtes.
— Pardon ? Est-ce que… l’on se connaît ? Mais oui ! Je me souviens de toi ! Tu es l’esclave dont je me suis débarrassé.
— Oui. Nous avons passé pas mal de temps ensemble.
— Hé hé… et regarde-toi maintenant. Tu es alliée avec le Démon Porte-Bouclier. Je me rappelle encore ton visage baigné de larmes, tes cris de douleur. Ils m’ont apporté tellement de satisfaction. Maintenant, je comprends mieux… Tu es revenue vers moi. Tu aspires à goûter encore au désespoir !
— Non.

Raphtalia se tourna pour me regarder. Ensuite, elle fixa une nouvelle fois l’aristocrate.
Son épée se mit à luire faiblement.
Elle possédait une lame empreinte de magie d’illusion. Elle pouvait se cacher et surgir dans le dos de l’ennemi. Une de ses attaques ressemblait à cela… mais son épée émettait à présent des pulsations d’un genre très différent.

— Je ne suis pas quelqu’un d’assez fort pour vous aider, M. Naofumi. Voilà pourquoi je… je ne me suis jamais débarrassée de cette soif de vengeance.

Je l’avais déjà mise en garde par le passé, sans jamais l’arrêter, toutefois.
Elle s’était toujours comportée avec une grande gentillesse, mais je savais depuis longtemps que quelque chose clochait.
Mais bien sûr. J’avais complètement oublié. Raphtalia voulait se venger de quelqu’un.
Si c’était cela qu’elle désirait, je voulais l’aider.
Je souhaitais me rendre utile.
Même si ce n’était pas correct, même si ce n’était pas éthique, je voulais être aux côtés de Raphtalia.

Ce jour-là, lorsque la Salope, Motoyasu et le Sac à merde s’étaient ligués contre moi, lorsque tout le monde m’avait accusé et haï, elle avait pris ma défense. Elle m’avait protégé. Elle m’avait sauvé.
Et, à présent, l’homme qui l’avait tant fait souffrir se tenait juste devant moi. Je ne pouvais pas lui pardonner.

— Je… je ne suis pas comme vous, M. Naofumi. Je ne peux protéger personne. Je sais que rien ne ramènera mon village. Mais je…

Elle désigna l’homme corpulent avec son épée.

— Si je ne vous arrête pas maintenant, alors ce qui est arrivé à Liphana et moi se reproduira avec d’autres enfants. Je ne peux pas rester sans rien faire !
— Hé… alors les demi-humains se sont retournés contre moi ? Très bien. Je m’assurerai de bien vous faire comprendre les conséquences de cette folie !

Le noble s’empara d’un fouet appartenant à un garde et se prépara au combat.
Il allait donc se battre avec une arme pareille ?
Quelque chose à son sujet n’allait pas… vraiment pas du tout.

— Maître ! J’aime pas le fouet qu’il tient !

Filo et Melty accoururent près de moi.

— Hé hé… Cette arme a absorbé le sang de demi-humains pendant des années. Je doute que même le Démon Porte-Bouclier puisse tenir contre lui.

Ouah… c’était donc une sorte d’objet maudit ?
Il ressemblait à une espèce d’arme capable de maudire quelqu’un dès qu’il était touché.

— Prenez cela !

Le noble agita le fouet.
Raphtalia et moi plongeâmes en dessous avant que le coup ne trouve sa cible.
La pièce était trop petite pour permettre à Filo de manœuvrer, alors elle adopta sa forme humaine et protégea Melty.
Le Mec Sympa évita aussi l’arme.
Bon sang. Cet endroit était assez étroit pour qu’il puisse couvrir la majeure partie de l’espace avec ce fouet.

— Ugh !

L’arme frappa accidentellement l’un des gardes.
Son armure se tordit fortement, puis il se mit à cracher du sang et s’effondra.
Ce n’était qu’un fouet, mais il semblait posséder une énorme puissance offensive. Nous ferions mieux d’esquiver chaque coup.

— Gou… gouverneur ?
— Qu’est-ce que vous faites ? Tuez le Démon Porte-Bouclier !
— Bi… bien, monsieur !

Les gardes foncèrent vers nous.
Raphtalia asséna un large coup latéral avec sa lame et ils s’effondrèrent.

— Vous me gênez !

Raphtalia pivota et évita le fouet. Ensuite, un soldat porta un coup d’estoc vers elle. Se défendant avec sa propre épée, elle se tourna, se contorsionna et tordit son poignet.
La lame du garde s’envola et s’enfonça dans le plafond.

— Ah…

Tandis qu’il observait fixement sa main désormais vide, Raphtalia lui délivra un crochet en plein estomac, l’envoyant voltiger vers son maître.

— Bande d’incapables ! Sur un vrai champ de bataille, vous seriez déjà morts !

L’aristocrate paraissait bien plus agité, à présent. Il continuait de donner des coups avec son fouet pour essayer de toucher Raphtalia.
Cependant, elle esquiva tout et orienta son épée vers lui.

— Ugh !

Elle évita un nouveau claquement de l’arme, mais celle-ci poursuivit son mouvement courbé en finissant par s’enrouler autour d’un pied de table. Il tourna autour et son extrémité visa alors le dos de Raphtalia.
Il savait vraiment se servir de ce truc.
Être capable de l’utiliser dans un espace confiné et employer des ruses pareilles, il était évident qu’il avait beaucoup d’expérience avec ce fouet.

— Bien essayé ! Bouclier d’Air !

J’anticipai la trajectoire de l’arme et déployai ma compétence pour la bloquer avant qu’elle n’atteigne sa cible.

— Bouge !

Merde… le fouet se contenta de s’enrouler autour du bouclier et reprit sa course.
Il se mouvait comme un serpent.
Il saisit alors l’épée de Raphtalia et faillit toucher ses poignets.
Toutefois, elle lâcha l’arme juste avant et sauta en arrière pour prendre de la distance.

— Ma foi, je dois reconnaître que tu fais montre de détermination. Mais crois-tu pouvoir m’affronter à mains nues ?

À mains nues… Raphtalia était très douée. Mais l’était-elle assez pour abattre ce noble sans arme ? Je ne le pensais pas. Cela m’inquiétait.
L’homme potelé fit claquer son fouet et l’épée de Raphtalia s’envola dans sa main. Il la brandit vers nous.
Raphtalia évita son coup en se penchant rapidement en arrière puis dégaina une autre arme… celle imbue de magie. Elle l’orienta vers lui, mais il n’y avait aucune lame visible, simplement une garde et rien d’autre.
L’épée magique était un cadeau de la part du vieil homme tenant l’armurerie, un concentré de magie adoptant la forme d’une lame.

— Je ne me bats pas à mains nues.

Le noble éclata de rire.

— Et que comptes-tu faire avec ce jouet ?

Néanmoins, il oubliait quelque chose d’important. Je n’allais pas rester les bras ballants.

— N’allez pas croire que tout se passera comme vous le pensez !

Je me projetai vers l’avant et agrippai son fouet.
Ma main me parut étrange. J’avais l’impression que l’arme la brûlait, et une vive douleur irradia cette partie de mon corps.
Je savais bien que ce truc était maudit.

— Vous devez être un Héros Porte-Bouclier bien idiot pour agir ainsi !
— Vous croyez ? C’est pas si terrible.

Il me brûlait, mais je pouvais encaisser.

— Et puisque vous êtes concentré sur moi…
— … je peux attaquer !

L’épée magique de Raphtalia laissa soudainement apparaître une lame, et elle asséna un coup porté très haut vers lui.

— Oups !

L’aristocrate abandonna son fouet et bondit en arrière pour l’éviter.

— Tu es plutôt vive. Mais pas autant que moi !

Il était petit et replet, mais il se révélait très puissant.
Vu comment il avait neutralisé ce garde en un coup, il ferait bien d’aller combattre les vagues tout seul comme un grand.
Melty regarda le Mec Sympa.

— Cet homme… Il a combattu aux côtés de mon père il y a fort longtemps lors d’un conflit contre les demi-humains.

Je commençais à comprendre. Il avait donc été un militaire. Cela expliquait sa détermination et sa force.
Et s’il avait été en guerre contre les demi-humains, il en savait probablement plus sur l’art du combat que nous, surtout en considérant le fait que nous n’avions principalement affronté que des monstres jusqu’à maintenant.

— Mais n’allez pas croire que me faire lâcher ce fouet vous fait gagner la partie.
— Vous me volez ma réplique. Je suis peut-être incapable d’attaquer, mais Raphtalia est bien assez forte pour s’en charger.
— Hé hé. Si vous êtes prêt à faire d’une demi-humaine un membre de votre groupe, il est évident que vous ne prenez pas cela assez au sérieux.
— Raphtalia.
— Oui !

Elle hocha vigoureusement la tête et saisit son épée par la pointe avec ses deux mains. La lame se mit à briller de plus en plus intensément.

— Filo !

Raphtalia l’interpella.

— Quoi ?
— Pour abattre cet homme, j’ai besoin que Melty et toi incantiez des sorts.
— D’accord ! C’est parti, Mel !
— Mais… Bon, allez, très bien !

Melty semblait perturbée par quelque chose et son regard passa du noble à nous.
Puis, elle acquiesça, ayant apparemment pris sa décision, et commença à se concentrer sur sa magie.

— Qu’est-ce donc que cela ? Le Démon Porte-Bouclier doit bel et bien posséder des pouvoirs de conditionnement mental. Et dire qu’il s’en sert pour faire de la princesse un simple pion !
— Je ne subis aucune manipulation. Je crois sincèrement que votre comportement est mal, ce qui me pousse à devoir vous punir en tant que princesse de Melromarc.
— Pauvre sotte…
— Je suis la source de tout pouvoir. Entends mes paroles et obéis-leur. Projette une boule d’eau sur lui ! Second Aqua-Tir !
— Je suis la source de tout pouvoir. Entends mes paroles et obéis-leur. Tranche-le avec une lame céleste ! Second Tranche-Aile !

Melty et Filo lancèrent leur sort quasiment au même moment.
Une boule d’eau jaillit des mains de Melty, et une lame d’air partit de celles de Filo. Toutes deux s’envolèrent en direction de l’aristocrate.

— Ha !

Le noble esquiva l’attaque de Filo, puis fit apparaître un autre fouet qu’il claqua, déviant l’assaut de Melty.

— Maintenant !

En évitant ces sorts, il offrait une ouverture. Raphtalia prépara son arme et courut vers lui.

— Vous pensez que cela suffira à m’achever ?

Il se servit du fouet dans sa direction.
Je n’allais pas laisser cela se produire. Je m’avançai et agitai l’arme que je lui avais prise, interceptant l’extrémité de son nouveau fouet à mi-parcours.

— Quoi ?
— Hiyaaa !

Se synchronisant avec moi, Raphtalia poussa un cri. Du pied, elle récupéra une épée abandonnée par l’autre garde. Puis, elle changea sa prise sur l’arme magique pour la tenir comme un javelot et la projeta vers le noble. Elle s’enfonça profondément dans sa poitrine.
Cette épée avait la capacité d’annuler la magie de son adversaire. Elle s’en était déjà servie pour assommer la Salope, cela devait donc faire partie de ses effets possibles.

— Ugh… pas encore !
— Si, c’est terminé ! HIYAAAA !

Il y eut un bruit sourd, et l’autre lame de Raphtalia pénétra soudainement dans l’épaule de l’aristocrate jusqu’à la garde.

— Nooooon ! Maudite sois-tu ! Tu penses qu’il est normal pour une demi-humaine de me blesser ? J’ai survécu à la guerre contre les gens de ton espèce !
— Vous les avez affrontés à ce moment-là ? Alors, gardez vos récriminations pour cette époque. Ce conflit appartient à un autre temps.
— Je ne te pardonnerai jamais ! Je te tuerai !
— Vous êtes un lâche ! Vous ne vous en prenez qu’à des êtres plus faibles que vous ! À quoi ressemblaient les demi-humains que vous affrontiez ? Tous ceux que je connais n’étaient que des femmes et des enfants. Des gens en mauvaise posture ! Ne venez pas me parler de la manière dont vous les avez combattus !

Toujours furieuse, elle le poussa contre la fenêtre, la brisa et le fit basculer. Elle laissa son épée plantée en lui pendant sa chute, mais maintint sa prise sur la lame magique, qui finit par s’extraire de son corps.

— AAAAAAAAH !
— NOOOOOON !

Je lâchai immédiatement les deux fouets et regardai le noble plonger dans le vide.
Ce n’était pas passé loin. Si j’avais attendu un instant de plus, les armes m’auraient emporté à travers la fenêtre.

— Le… le gouverneur a perdu face au Démon Porte-Bouclier !

Les gardes restants s’enfuirent en vitesse.

— Je récupérerai ce drapeau… le drapeau de ce jour-là…

Raphtalia se tenait près de la fenêtre, chuchotant à l’attention des étoiles. Elle se reprit peu de temps après et courut vers moi.

— Est-ce que ça va ?
— Hein ? Oh oui, tout va bien.

Nous avions encore un peu de l’eau bénite que je m’étais procurée pour guérir la malédiction pesant sur Raphtalia.
Celle-ci n’était pas très forte. Ce que j’avais en réserve serait suffisant pour la soigner.
J’allai à la fenêtre et observai en contrebas. L’aristocrate gisait au sol, le visage tourné vers le ciel.
Il devait être… mort ?
Quand je repensais à toutes ces choses que Raphtalia m’avait dites, comment il avait torturé des demi-humains… cette fin ne me semblait être que justice.

— Bien. Si on reste dans le coin, on va se faire prendre dans la confusion. On ferait mieux de déguerpir.
— Mais avant…
— Ah… oui.

Tout d’abord, nous devions sauver les éventuels prisonniers au sous-sol.
C’était ce que désirait Raphtalia, et donc ce que je désirais aussi.
Je me tournai vers le Mec Sympa et formulai une demande.

— Cet homme avait l’habitude d’acheter des esclaves demi-humains et de les retenir captifs au sous-sol afin de les torturer.
— Malheureusement, ce n’est pas une pratique isolée dans ce pays. Il se pourrait bien que…
— Même si on en sauve, on demeure en fuite. Je ne pense pas qu’on puisse pourvoir à leurs besoins alors qu’on essaie d’éviter la Couronne et de quitter le royaume. Je sais que c’est beaucoup vous demander, mais…

J’étais conscient que ma requête était exagérée. Je ne faisais qu’aggraver le danger planant sur lui.
Cependant, je n’avais pas d’autre option pour exaucer le souhait de Raphtalia.

— Je comprends votre situation. Je ferai tout ce que je peux pour vous aider.

Le Mec Sympa sourit.
Il ne nous avait encore jamais menti, je ne voyais donc pas d’autre possibilité que de lui faire confiance.

— Tout se passera bien. J’ai de nombreux alliés demi-humains et je sais qu’ils me prêteront main-forte.
— C’est bon à entendre.

Raphtalia nous conduisit au sous-sol.
La porte était verrouillée, mais Filo se servit de ses puissantes pattes pour forcer le passage.
À l’instant où nous pénétrâmes à l’intérieur, nous fûmes agressés par une forte puanteur. C’était la même odeur que celle régnant sous le chapiteau de l’esclavagiste. Celle de la mort et de la décomposition qui vous incitait à garder vos distances.
Ce… n’était pas bon signe.

— Je le sens pas du tout…

Filo semblait très inquiète.
Melty tremblait, visiblement effrayée. Elle se ressaisit et parut prête à accepter ce qui se trouvait dans cette pièce, quelle que soit sa nature.

— C’est un peu plus loin.

Nous descendîmes des escaliers dans le noir et arrivâmes au sous-sol. Il était jonché de tout un tas d’instruments de torture. J’aperçus un squelette dans un coin.
Combien de gens avaient rencontré leur fin ici ?
Je me tournai pour découvrir Raphtalia priant devant le squelette.

— Cette fille était… C’était une amie de mon village. Elle s’appelait Liphana, et…

Raphtalia baissa les yeux vers ce qu’il restait d’elle. Elle avait l’air sur le point de pleurer et détourna son visage.
Elles avaient dû être proches.

— Liphana était toujours joyeuse et radieuse. Elle aimait évoquer les légendes.

En écoutant Raphtalia, Melty aussi parut au bord des larmes.
Elle était la princesse de ce pays. Cela devait être difficile de voir ce genre de tragédie se produire à l’intérieur même de ses frontières.
Bien des malheurs pouvaient être imputés aux vagues, mais ce qu’il s’était passé ici était différent.
Ce n’était rien de plus qu’un homme mauvais exploitant le chaos régnant autour de lui. Franchement, tous les gens du coin semblaient pourris jusqu’à la moelle.

— Elle était plus féminine que moi… et si gentille…
— Je suis désolé.

Penser à la manière dont son amie était morte… m’attristait.
Dans d’autres circonstances, nous aurions pu la rencontrer en vie. Nous aurions pu être amis.

— Elle disait toujours qu’elle voulait épouser quelqu’un comme le Héros Porte-Bouclier.
— …

Mais ce rêve ne se réaliserait jamais. Elle était décédée dans ce morne sous-sol. Le simple fait d’y penser m’emplissait de rage.
Elle avait probablement aspiré à vivre. Elle était probablement morte en désirant s’échapper.
Il lui avait infligé cela simplement parce qu’elle était demi-humaine.
Je ne parvenais pas à comprendre comment son esprit avait fonctionné.
J’ignorais le type de personne que j’étais comparé aux enfants morts ici. Cependant, je pouvais dire une chose : nous les vengerions.

— Qu’est-ce qu’on fait d’eux ? On les emmène ?

Nous pourrions récupérer leurs os et leur offrir une sépulture décente.

— Oui… cet endroit est trop froid et trop triste.
— Tu as raison.

Nous ramassâmes les ossements en silence et les mîmes dans un sac.

— Est-ce qu’il y a d’autres esclaves par ici ?
— Oui.

Le Mec Sympa répondit du fond de la pièce.
Après avoir fini notre tâche, nous le rejoignîmes.
L’esclave était recouvert d’hématomes et de coupures. Il semblait avoir été méchamment torturé.
Ses yeux étaient dénués de vie.
Je lui donnais dans les dix ans et il possédait des oreilles de chien.
Malgré le fait que c’était un garçon, il était assez mignon. Il était typique des petits garçons qui ressemblaient à des filles à cet âge-là.

— Qui êtes-vous ?
— Cette voix…
— C’est qui ?
— Tu le connais ?
— Oui. Keel, c’est toi, n’est-ce pas ?
— Qui êtes-vous ? Comment vous connaissez mon nom ?
— Est-ce que tu m’as oubliée ? J’ai quelque peu grandi depuis notre dernière rencontre. C’est moi, Raphtalia.
— Quoi ?

Keel releva la tête, surpris.

— Impossible. Raphtalia est plus petite que moi. Elle n’est pas du tout une grande et jolie jeune femme. Je veux dire, elle était mignonne, mais…

Keel marmonnait quelque chose pour lui-même, à l’image d’un mourant.

— Vous essayez de vous faire passer pour une amie ? Pourquoi ? À quoi ça vous avance de me piéger ?

Ses yeux étaient baignés de larmes. Le désespoir le submergeait. Il était exactement comme Raphtalia lorsque je l’avais rencontrée.

— Alors, je vais te le prouver. Deux mois avant l’arrivée de la vague, tu t’es rendu à la plage à la recherche d’un joli coquillage. Tu voulais faire une surprise à ton père pour son anniversaire. Mais tu as failli te noyer et Sadina a dû intervenir pour te sauver…

Il parut sourire à l’évocation de ce souvenir, comme si cela le réjouissait.
Cela ressemblait au genre d’anecdote que seule la véritable Raphtalia pouvait savoir.

— Comment est-ce possible ? Raphtalia…

Il la dévisagea très attentivement.

— C’est moi… Est-ce que tu te rappelles ce champignon vénéneux que tu as mangé dans les champs ? Tu es tombé malade et tu as voulu rester caché pour que personne ne le sache ! Je t’ai trouvé ce jour-là et tu m’as demandé de garder le secret. Tu tremblais tellement…
— Aaaah ! Oui ! Je te crois ! C’est bien toi, Raphtalia !

Finalement, l’esclave du nom de Keel la reconnut.

— Raphtalia ? Pourquoi tu es si grande ? Et si jolie ?

Même en sachant que les demi-humains grandissaient en engrangeant des niveaux, le constater de ses propres yeux demeurait une expérience en soi.
Raphtalia était si petite quand je l’avais vue pour la première fois. J’avais été choqué de voir à quel point elle avait changé quand je m’en étais rendu compte.
Et si j’avais également grandi à ses côtés, la surprise aurait été encore plus grande.

— En réalité, je suis l’esclave de M. Naofumi… du Héros Porte-Bouclier, je veux dire.
— Quoi ?

Keel, lui-même esclave demi-humain, me fixa du regard.
Toutefois, il était si affaibli qu’il ne parvint pas à maintenir son attention sur moi. Je devais lui paraître flou.
Je fouillai ma poche pour prendre un onguent et m’en servis pour traiter ses plaies.

— Ne me touchez pas !
— Tout va bien, détends-toi. C’est un remède.

Par la suite, il allait avoir besoin de soins nutritifs. Je savais bien que je ne devais pas vraiment l’employer dans une telle situation, mais je ne pouvais pas ignorer la gravité de son état. Il fallait que je l’aide.
Je n’étais pas un saint doté d’un bon cœur, non, c’était simplement un ami de Raphtalia.

— Ugh…

Il tenta tout d’abord de résister, mais il finit par comprendre que je n’essayais pas de lui faire du mal, alors il but lentement le breuvage. Mon bouclier était doté de bon nombre d’étranges pouvoirs. L’un d’eux augmentait l’efficacité des remèdes. Dans un moment pareil, j’étais reconnaissant de l’utilité d’une telle propriété.
Il semblait déjà aller un peu mieux. Ses joues avaient repris des couleurs.
Je n’étais pas très doué dans la magie de guérison. J’étais parvenu à soigner ses blessures, mais il était encore très faible. Réalisant qu’il était désormais en sûreté, il s’affala vers l’avant, épuisé, et se mit à sangloter.

— Je ne puis croire que mon pays permette ce genre d’exactions.

Melty se murmura ces paroles.

— J’ai observé ma mère travailler dans d’autres pays, alors je pensais comprendre les demi-humains et les humains. Mais ceci… c’est… c’est impardonnable.
— Sois un peu plus hystérique, veux-tu ? Tu pourrais crier : « C’EST IMPARDONNABLE ! » Ça te ressemblerait plus.
— Non, je ne suis pas comme cela ! Pour quel genre de personne me prenez-vous ?

Melty prit soudain conscience de sa réaction et porta ses mains à sa bouche.

— Parfois, tu piques des crises et tu deviens toute rouge. C’est bien toi, Melty.
— Je vous demande pardon ?
— Bon, allez. On ne va pas s’éterniser ici. Partons.

Le Mec Sympa saisit Keel et le porta sur ses épaules. Nous fîmes demi-tour et sortîmes du sous-sol.
Nous discutâmes tout en remontant les escaliers.

— D’abord, on doit se focaliser sur notre fuite de la ville. On ne peut pas vraiment tous grimper sur le dos de Filo.

Nous tenions déjà à peine à trois, alors, à cinq, inutile d’espérer.

— Pourquoi ne pas laisser Filo s’occuper du noble, de Keel et de Melty en premier ?
— Bonne idée.

Ils pouvaient sauter au-dessus de l’enceinte et s’enfuir facilement.
L’entrée du village semblait toujours en proie à un soulèvement. Que se passait-il ?
Je m’interrogeais là-dessus lorsque je remarquai des traces de sang sur les marches. Je les suivis et m’aperçus qu’elles menaient à la cour intérieure, aboutissant à…

— Quoi ?
— Qu’y a-t-il ?

Je désignai la cour en silence. Raphtalia comprit et acquiesça.

— Ha ha ha ha ! Je détiens enfin le moyen de vous tuer !

L’aristocrate qui était tombé du premier étage, celui que nous pensions mort, se tenait là, hilare.
Merde ! Et puis quoi, encore ?
Son épaule saignait abondamment. Il faisait face au rocher en forme de pierre tombale, ânonnant une sorte d’incantation.
Ce n’était pas bon signe. Keel était toujours son esclave, ce qui signifiait qu’il pouvait utiliser son sceau pour le tuer.

Que devrions-nous faire ? Nous venions tout juste de sauver l’ami de Raphtalia. S’il mourait maintenant, tout cela aurait été vain.
Cependant, la malédiction d’esclave ne requerrait aucun sort pour fonctionner. Il pouvait très bien se contenter de lui ordonner de mourir ou de choisir cette sentence grâce à sa magie de statut.
Donc, entreprenait-il… autre chose ?

— Il est… Nous devons l’arrêter !

Le Mec Sympa se tourna vers moi en criant.

— Que se passe-t-il ?
— Héros Porte-Bouclier, connaissez-vous la légende de cette ville ?
— J’ai entendu dire qu’ils avaient chassé un truc puis l’avait scellé. Et cette chose est toujours là.

J’eus tout à coup un mauvais pressentiment.

— Est-ce que par hasard…
— Absolument. La pierre de scellement a été protégée par la noblesse de cet endroit depuis des générations. Et désormais…

Je pouvais deviner la suite. L’homme replet tentait de briser le sceau.

— Reculez.
— D’accord.

Le Mec Sympa attrapa Keel et courut se mettre à l’abri tandis que le reste du groupe s’approcha du noble, qui poursuivait son sort.

— Enfin te voilà, Démon Porte-Bouclier !

Il vociférait à présent comme un fou.

— Je ne sais pas ce qui est contenu par ce machin, mais vous feriez mieux d’arrêter tout de suite ce que vous faites.

Raphtalia et Filo se préparèrent au combat.
Nous étions de retour à l’extérieur, il serait donc plus aisé de se battre que dans la pièce exiguë de tout à l’heure.

— Vous arrivez trop tard. Sans vous, cette ville serait toujours en paix !
— En paix ? Si vous n’aviez pas enlevé Melty en l’amenant ici, rien de tout ça ne serait arrivé !
— C’est entièrement ta faute, Démon Porte-Bouclier !
— Je n’ai pas le temps d’écouter se plaindre un lâche qui prend son pied en torturant des enfants.

J’ignorais ce qui était scellé là-dessous, mais je devais trouver un moyen de l’empêcher d’aller plus loin.
Plus nous attendions, plus la situation s’aggravait.
Les autres héros se réjouiraient probablement d’un tel combat à venir. Ils désireraient sans doute affronter un monstre pareil pour obtenir des objets rares et de l’expérience. Mais, comme je le disais, il valait mieux ne pas réveiller le chat qui dormait.

— Je ne suis pas un lâche ! Je purge ce monde de ses formes de vie inférieures ! Je suis habité par la justice !

Bordel… impossible de le raisonner.
Je savais bien comment éprouver de la joie face à la souffrance de ceux que l’on haïssait, alors je me disais que l’on pouvait aboutir à un accord. Toutefois, je me trompais. Je n’avais jamais réellement souhaité la mort de qui que ce soit.
Peut-être était-ce plus compréhensible par rapport à un individu en particulier, mais exécrer une catégorie entière de personnes n’avait aucun sens !

Bref, allez savoir tout ce dont ce type était capable.
Le simple fait de regarder la pierre de scellement me rendait nerveux. Il fallait l’arrêter.
Je fis un pas en avant et commençai à préparer une compétence qui restreindrait l’aristocrate.
Néanmoins, avant que je puisse m’en servir, le rocher se fendit et tomba en morceaux.

— C’est terminé. Si je peux tuer le Démon Porte-Bouclier, ma place au sein du paradis sera assurée ! Ha ha ha !

L’homme laissa échapper un rire saccadé, tel un jouet cassé. Le sol se mit à trembler. Des fissures apparurent dans la terre.

— Que se passe-t-il ?
— Oui ! Détruis tout ! Le monstre scellé va anéantir le Démon Porte-Bouclier !

Le ciel au-dessus du manoir s’emplit d’une lueur violette.
Je levai les yeux pour voir d’autres fissures se matérialiser dans les airs, formant une sorte de carapace de tortue. Ce fut à cet instant précis que la créature fit son apparition.

— Maître !

Toutes les plumes de Filo se dressèrent. Elle fixa le ciel du regard.

— Quoi ?

Deux larges pattes de reptile, terminées par de grandes griffes affûtées, émergèrent d’une faille. Elles furent suivies d’un immense corps musculeux, puis d’un énorme œil, et enfin d’une mâchoire massive, affichant un alignement de dents si aiguisées et imposantes qu’on les sentait capables de déchiqueter du métal. Je vis à quoi ressemblait le monstre.
Il faisait dans les vingt mètres de haut, et c’était… un dinosaure carnivore.

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