NORDEN – Chapitre 152

Chapitre 152 – Le dispensaire

Cela faisait une quinzaine de minutes que le groupe, à l’affût du moindre bruit suspect, avançait prudemment dans les rues silencieuses. Les sabots ferrés des chevaux résonnaient parmi les allées mortes baignées par la clarté orangée du petit jour. La brume s’était entièrement dissipée, laissant place à un ciel bleu parsemé d’imposants nuages. Le rouge dominait le sol, tant par les étendards que par les flaques de sang qui s’étendaient le long des pavés et scintillaient.

Plus rien ne semblait vivre à cette heure. La ville paraissait plongée dans une torpeur morbide ; le bilan de cette nuit sanglante et cruelle était implacable, personne n’avait été épargné. Pourtant, aucun cadavre ne souillait le pavé, pas la moindre trace de chair ou d’organe ; seule demeurait l’empreinte des victimes, gravée par leur sang et la cendre.

Guère rassurée, Ambre se pressa contre Diane qui, à l’inverse, paraissait sereine au vu de la situation.

— Nous n’allons pas tarder à arriver, chuchota-t-elle afin d’être la plus discrète possible.

Elle regarda les quatre cavaliers qui avançaient devant elles et les escortaient depuis quelques minutes ; tous portaient des armoiries et des costumes divers, parfois même provenant de camps d’ordinaire opposés.

— Où nous emmenez-nous exactement ? glissa-t-elle à son oreille.

Sa mauvaise haleine décrocha un rictus et une toux étouffée à la jeune aranéenne, qui afficha une moue de dégoût. Ambre comprit qu’elle se retenait de lui lancer une réplique cinglante et se recula légèrement, gênée.

— Au repaire, souffla-t-elle sèchement, chez le père de Victorien, le Docteur Aurel Hermann pour être plus précise. Vous serez en sécurité là-bas.

À l’évocation de ce nom, le visage d’Ambre se dérida.

— Je le connais. Sais-tu s’il pourra me soigner ? Ou du moins s’il y a des femmes médecins ? Je ne fais pas vraiment confiance aux hommes que je ne connais pas.

— Je n’en sais rien, mais il doit probablement dormir, il n’a pas arrêté de la nuit. Au pire tu peux toujours demander à Victorien, il est médecin, lui aussi, et tu peux être sûre qu’il n’aura aucun geste déplacé envers toi si c’est ça qui t’effraie.

— Pourquoi donc ? s’étonna-t-elle.

Diane réprima un rire sarcastique.

— Tout simplement parce que c’est mon mari et que le connaissant depuis des années je peux t’assurer que mon homme n’est absolument pas malsain. Tu peux lui confier ton corps sans crainte, il te réparera.

Curieuse, Ambre étudia la main de la cavalière et vit un anneau orner son annulaire. Puis elle jeta discrètement un œil en direction du garçon qui tenait toujours fermement le marquis par la taille. La tête nichée au creux de son cou, il semblait ravi de l’avoir entre les mains. Théodore, livide, affichait un faible sourire.

C’est vrai qu’il n’aime pas que les femmes. À les voir on dirait presque qu’ils sont en couple !

— Il se comporte étrangement, n’empêche, nota-t-elle.

Puis, réalisant qu’elle venait de parler à voix haute, elle se mordit les lèvres.

— Pardon, excuse-moi.

— Je sais ce que tu penses, murmura Diane, tu n’as pas tout à fait tort. On va dire que lui et Chambellan ont vécu quelques petites aventures avant que Victorien ne songe à m’épouser.

Médusée, Ambre laissa échapper un petit rire.

Chambellan, quel surnom ! Si ça se trouve il travaille au cabaret de son père… remarque c’est pas ce qui était écrit sur la porte de la pièce ? J’ai dormi dans sa chambre ?

— Pourquoi me racontes-tu cela ? Je veux dire, c’est plutôt intime et je ne te connais pas et…

— Tout simplement parce que t’es nerveuse et que tu me serres de plus en plus la taille ! la coupa-t-elle sèchement. T’es en train de me broyer les côtes avec ton bras et de me souffler ton haleine épouvantable au visage ! Alors si ça peut te permettre de te calmer un peu et d’éviter de haleter comme un chien ça m’arrangerait. D’autant qu’à l’heure actuelle il n’y a que très peu de rôdeurs dans les rues. Les seules personnes que nous croiserons en dehors des travailleurs d’utilité publique seront des soldats. Et qu’ils soient ennemis ou alliés cela ne changera rien pour nous, car même si tu es convoitée de même que Théodore, tu es escortée par des gens respectables et respectés dans les deux camps qu’ils ne prendront pas le risque d’attaquer.

Ambre fit une moue, se redressa en hâte et tourna la tête. Blessée par ses propos, elle observait le paysage, se pinçant rageusement les lèvres afin d’éviter de lui envoyer une réplique cinglante, bien mal venue au vu de la situation. Le coin de son œil capta une ombre en mouvement. Par réflexe, elle l’examina rapidement et fut prise d’un frisson, son cœur s’accélérant dangereusement. Surprise, elle cracha une injure qui fit sursauter la cavalière.

— Qu’y a-t-il ? S’enquit cette dernière, une main serrant fort sa bride et l’autre sur le manche de son arme, prête à tirer en cas d’un potentiel danger.

— Je… je ne sais pas, mais il y a de drôles de créatures dans la ruelle voisine ! s’alarma-t-elle. Des… des sortes d’hommes à tête d’oiseau tout en drapé noir sur de gros chevaux de trait.

Diane souffla et se dérida.

— Ne t’en fais pas ! La rassura-t-elle, se sont des médecins mortuaires, plus communément appelés « Charognards » dont le but est de ramasser les cadavres afin de les envoyer dans les fosses communes. Tu n’en as jamais vu ?

— Non, avoua-t-elle, qu’ont-ils au visage ?

— C’est un masque qui protège d’éventuelles maladies contagieuses que peuvent contenir les cadavres, comme le mal gris ou pire, le mal noir. La forme est particulière et ressemble à la tête d’un corbeau aux yeux verts, le bout du bec renferme un mélange de camphre, de thym et de clous de girofle, pour éviter que la maladie ne les atteigne.

— Et personne ne les attaque ?

— Oh non ! rétorqua-t-elle, outrée par sa question. Ils n’auraient aucun intérêt à le faire. Déjà parce qu’ils sont d’utilité publique suprême ; tout comme les pompiers, les médecins et la Garde d’Honneur, et ne doivent, par conséquent, pas être entravés dans leurs actions. Ils ont toute autorité dans les rues, surtout en cas de crise. Toute personne aperçue en train de gêner, molester ou tuer un des membres que je viens de te citer est passible de très lourdes sanctions, voire de peine de mort.

— Ils sont nombreux ?

— Pas tant que ça non, c’est un métier peu sollicité et ce sont généralement des fossoyeurs ou des thanatopracteurs qui s’y plient. Ils sont déployés depuis hier soir et nettoient les rues en emportant les cadavres sur leurs chars afin de les transporter au Nord, au crématorium, qui doit chauffer à plein régime à l’heure actuelle. Ils veulent éviter tout risque de décomposition de chair dans les rues, ce qui aurait des conséquences dramatiques.

— De quel genre ? s’enquit Ambre, curieuse.

— T’as jamais fait d’études à ce que je vois, ricana Diane.

— Non… merci de me le rappeler, grogna-t-elle.

— Ne te fâche pas ! C’est juste une constatation. Normalement tout le monde sait ce qu’il advient si les cadavres viennent à se décomposer dans les rues, surtout en aussi grand nombre. Les chairs pourrissent, les rats, les puces et les mouches s’agitent et les maladies transmises par ces vermines contaminent la population. Sans parler de l’eau ou de l’air qui sont souillés et peuvent également contaminer les humains et les animaux, ce qui se révélerait catastrophique, tu t’en doutes bien. Mon père et le Docteur Hermann ainsi que les directeurs de tous les hospices et autres dispensaires de la ville ont commencé à dresser le nombre de victimes et autant te dire que c’est du jamais vu jusqu’à présent depuis notre arrivée sur le territoire.

— À combien de morts le bilan s’élève ?

— Pour l’instant plus de trois mille cas ont été recensés si j’ai bonne mémoire, aranéens et noréens confondus, et c’est sans compter les quartiers portuaires, la place de la mairie, les domiciles privés et les rues hautement sinistrées qui sont inatteignables. Donc autant te dire que ce chiffre risque de tripler voire plus dans quelques jours.

Elles poursuivirent leur chemin, silencieuses.

Soudain, les éclaireurs arrêtèrent leur monture. Les chevaux, dociles, stoppèrent le pas et s’immobilisèrent, regardant devant eux de manière impassible ; un bruit de sabot et de roues cahotant contre les pavés de la chaussée se fit entendre, provenant d’une ruelle annexe et se rapprochant d’eux. Aucun des membres de l’escorte ne semblait nerveux et tous s’écartèrent du passage, se plaquant un maximum contre les parois des habitations. Ils observaient avec une certaine réjouissance le cortège qui arrivait au petit trot.

Il s’agissait d’un immense fiacre blanc sur lequel un étendard lilial flottait à la brise, suivi d’une calèche, le tout escorté par une demi-dizaine de cavaliers armés. À bord des deux véhicules, des civiles de tout âge étaient assis.

La jeune femme remarqua que les soigneurs portaient tous un brassard rouge sur lequel deux licornes argentées en position cabrée se tenaient la patte, formant ainsi un « M », étaient brodées. Elle reconnaissait vaguement ce sigle ; celui de la corporation médicale. Celle-ci se composait d’hommes et de femmes, majoritairement aranéens, travaillant au service de l’hospice de la ville.

Intriguée, Ambre plissa les yeux et scruta avec intérêt le fiacre dont l’intérieur était garni de vivres, de seaux d’eau et de matériels de soins ainsi que de nombreuses cagettes d’armes et de couvertures.

Et bien ! Je n’aurais jamais cru capable une telle entraide. En même temps, ce sont des soignants, je doute qu’ils laissent les gens livrés à leur sort sans agir. Remarque, ça confirme ce que m’a dit Edmund hier, ils se fichent totalement de la nature des gens qu’ils sauvent. Une vie est une vie.

Elle eut un effroyable rictus et fronça les sourcils.

Dire qu’ils doivent même sauver les plus horribles et les plus dangereux d’entre nous ! Ça me dégoûte ! Rien que d’y penser.

Les éclaireurs échangèrent quelques mots avec le cocher puis reprirent leur route. Il leur fallut moins de cinq minutes de marche, sillonnant les ruelles situées à la limite entre Varden et Iriden pour atteindre un imposant portail en bois sombre et solide. Le portique joliment ouvragé, sur lequel les initiales du médecin étaient gravées, était surveillé par deux gardes. Les hommes saluèrent les cavaliers et ouvrirent la voie afin de les laisser passer.

Alors que Diane et Victorien engagèrent leur monture, le reste du groupe, ayant terminé leur mission d’escorte, repartit immédiatement. Ambre observa les lieux, à la fois intriguée et stupéfaite. Ils se trouvaient dans une immense cour bordée tout du long par trois bâtiments, situés derrière des rangées d’arcades : une écurie, un grand corps de logis et une loge. Les murs étaient propres, d’un blanc cassé rythmé par des poutres de bois plus sombre et par des rangées de fenêtres à carreaux dont aucune ne semblait brisée.

Deux grosses charrettes étaient garées sous les arches, juste devant la porte laissée grande ouverte. Médecins et infirmiers, tous vêtus de blanc, déchargeaient soigneusement les derniers blessés qui se trouvaient à bord tandis que les cochers, épuisés par leurs allées et venues incessantes, fumaient adossés à leur monture, s’accordant un faible instant de repos avant de repartir.

Au centre une fontaine d’ornement faisait office de rond-point. Elle représentait un lézard la tête dressée et la queue enroulée autour d’un cartouche sur lequel était écrit : Dispensaire A. Hermman, petit hospice. Contrairement à son habitude, le reptile ne crachait plus d’eau.

Le groupe descendit de cheval et se dirigea vers le corps de logis. Une fois à l’intérieur, Ambre écarquilla les yeux. Elle se tenait dans un vaste hall s’ouvrant de chaque côté par deux grosses portes doubles ainsi que par deux imposants escaliers donnant accès à chacune des deux ailes de l’étage. En face, une rangée de quatre fenêtres bordées de rideaux blancs s’ouvrait sur l’extérieur, dans un patio végétalisé bordé d’arcades et encerclé par l’intégralité du bâtiment construit en carré et érigé sur deux étages. Le sol, continuellement emprunté par le personnel qui allait et venait avec dextérité, était d’un dallage noir et blanc barbouillé de terre et de poussière.

Ils prirent l’escalier de droite et longèrent un long couloir. Victorien soutenait Théodore passant son bras par-dessus son épaule. Diane, devant, toqua à la seconde porte. Ils patientèrent un instant puis une femme d’une cinquantaine d’années leur ouvrit.

— Ah ! Te voilà enfin ma chérie ! fit-elle en l’embrassant sur la joue. Avec ton père on commençait à s’inquiéter de ne pas vous voir revenir.

— Bonjour mère. Oui, on a eu quelques imprévus.

— Alors les avez-vous retrouvés ?

Pour toute réponse la jeune aranéenne s’écarta. À la vue du marquis au teint blême et en sueur, la mère afficha des yeux ronds et s’approcha de lui.

— Oh bon sang ! Mais que vous est-il arrivé ? fit-elle, choquée. Vous êtes aussi livide qu’un mort ! Vite Victorien, aidez-moi à le poser sur le lit que je m’en occupe.

Puis elle tourna la tête et aperçut Ambre.

— Oh, mademoiselle est là elle aussi ! Vous êtes blessée mon enfant ?

Ambre hocha légèrement la tête et lui montra son poignet blessé. Intriguée, la femme l’examina rapidement puis, trouvant que la plaie et son état n’étaient pas des plus préoccupants, demanda à sa fille de l’emmener dans la salle d’attente située au fond du couloir.

Diane acquiesça, mais fit fi des conseils de sa mère et l’accompagna dans une autre pièce ; une petite chambre aux murs blancs dont un pot de chambre, des serviettes et du linge propre trônaient sur la chaise, mis à disposition pour le nouveau résident. La von Dorff la fit s’asseoir et lui demanda de patienter quelques instants, le temps qu’elle aille prévenir le docteur Hermann de son arrivée.

À son départ, Ambre se mit à son aise et enleva lentement sa veste militaire. Puis elle se leva et ouvrit la fenêtre, profitant de l’air frais, du calme ambiant et de la vue que le lieu lui offrait. Le patio, bordé par des arches en pierres polies et aux toits faits d’ardoises, présentait en son centre une multitude de parterres floraux, aux fleurs variées de toutes les couleurs, accompagnant des statuettes d’animaux en marbre blanc finement ciselées.

C’est absolument magnifique ! Je n’aurais jamais cru qu’un tel lieu puisse exister en plein cœur de la ville. Je n’imagine même pas la vue au second étage. Je vois un bout d’une tour, certainement la Tour des Sentinelles, ça doit pas être si loin de l’herboristerie de Judith ! À moins que ce ne soit celle des Remparts… ou celle de la Haute ? Mince je n’arrive vraiment plus à savoir où je suis !

La porte derrière elle s’ouvrit. Ambre, sortie de sa rêverie, se retourna. Elle esquissa un sourire à la vue de l’homme qui venait d’entrer et salua chaleureusement le Docteur Hermann.

— Bien le bonjour mademoiselle, fit-il en déposant son matériel de soin sur le matelas.

Après avoir étudié l’étendue de sa plaie, il sortit de sa mallette une trousse de soins et déplia une serviette sur ses genoux où il posa délicatement la main de sa patiente. Puis il lui donna une ampoule à avaler afin d’apaiser la sensation de brûlure interne qu’elle lui décrivait.

Pendant qu’il s’activait à la soigner, Ambre le dévisageait. Le médecin, comme n’importe quelle personne qu’elle avait croisée jusqu’alors, paraissait totalement éreinté ; ses yeux sombres, dissimulés sous ses lunettes rondes, étaient voilés et cernés, contrastant avec la pâleur maladive de son visage crispé. Ses cheveux blond terne étaient ébouriffés et sa longue chemise blanche était ouverte, dévoilant une tunique bleue délavée et tachée.

— J’ai l’impression qu’à chaque fois que je vous vois vous ne cessez de repousser les limites de votre corps ! ricana-t-il, une fois qu’elle lui eut raconté en détail sa blessure et son intoxication. Je suis toujours subjugué par votre faculté de rémission. Vous êtes prodigieusement rapide pour vous soigner. Le Féros est décidément un excellent atout.

— Vous pensez vraiment que c’est lié à cela ?

— Je n’en suis pas sûr, malheureusement puisqu’aucune étude n’a été faite là-dessus, mais c’est fort probable. Vous auriez déjà dû mourir plusieurs fois depuis que je vous connais et les doses que vous m’avez décrites sur votre flacon, si tant est que vous ayez exactement retenu tous les chiffres, sont démesurément élevées. Aucun être vivant normalement constitué ne pourrait encaisser une telle dose de Liqueur sans mourir empoisonné juste après.

— Pourtant je ne me sens pas au mieux, avoua-t-elle.

L’homme, amusé, laissa échapper un rire.

— J’ai envie de vous dire que c’est tout à fait normal ! Vous m’auriez dit l’inverse je vous aurais fait immédiatement signer un document à l’académie des sciences afin d’étudier personnellement votre dépouille.

Ambre fit la moue, choquée.

— Je plaisante mademoiselle. Veuillez m’excuser, je suis simplement exténué et j’ai besoin de décompresser comme je le peux. La nuit a été chargée et le travail ne diminuera pas de sitôt.

— Je m’en doute bien, marmonna-t-elle.

— Pour vous rassurer, sachez que la blessure de votre poignet a l’air de se résorber assez vite, vous ne mettrez pas longtemps à guérir malgré le léger gonflement de la peau dû à une infection bactérienne. Je vais vous donner un antibiotique afin de la traiter.

Fatiguée, elle passa une main sur son visage, épousant sa cicatrice d’un mouvement du doigt.

— Je voudrais vous demander, lança-t-elle timidement, puisque vous me dites que je guéris vite, comment se fait-il que la cicatrice sur ma joue ne disparaisse pas ? Je veux dire ce n’est jamais qu’une chevalière qui m’a fait ça, certes tranchante, mais la blessure n’était pas si profonde, si ?

Le médecin arrêta son geste et la dévisagea, passant son pouce sur l’entaille afin de l’examiner.

— Hélas ! Ce n’est pas une simple chevalière qui vous a provoqué cela, mademoiselle. Voyez-vous, les chevalières, médaillons ou bijoux de nobles, ou du moins des gens aisés, sont faits avec un alliage de deux matériaux rares et prisés nommés l’iridium et le vardium. Ce sont des minerais que l’on retrouve en petite quantité sur Norden et qui ont notamment donné leurs noms aux villes que nous habitons.

— Qu’ont-ils de si spécial ?

— L’Iridium est un minerai extrêmement résistant et tranchant qui, allié avec le vardium, une roche trouvable uniquement dans les carrières Nord, donne un alliage indestructible. Cet alliage crée des motifs naturellement argentés voire damassés pour les plus précieux d’entre eux et est donc particulièrement prisé en bijouterie ou en coutellerie pour les lames de luxe. Néanmoins, il se trouve que le vardium, lorsqu’il entre en contact avec l’hypoderme et les tissus musculaires, provoque une réaction infectieuse qui ne permet pas à la peau de se régénérer totalement, et ce, même si la blessure est superficielle, ce qui est le cas pour votre entaille. Vous porterez cette marque à vie je le crains.

— Comme pour les blessures de mains prédatrices… réfléchit-elle.

— C’est exact, j’ai en effet pu comprendre que vous vous apprêtiez à devenir baronne, mademoiselle. Donc je suppose que le corps de monsieur von Tassle ne vous est pas étranger. Certaines mains prédatrices ont été forgées avec ce matériau, pour les plus nobles d’entre-elles.

— Puis-je vous montrer quelque chose monsieur ?

Sans attendre de réponse, Ambre attrapa sa veste pour en sortir la broche en forme de rapace de la poche qu’elle lui tendit. L’homme étudia l’objet sous tous les angles.

— C’est bien l’alliage en question, ou du moins cela y ressemble, affirma-t-il après un temps, à qui appartient ce bijou ? Est-ce un médaillon noréen ?

La jeune femme, gagnée par l’émotion, sentit les larmes lui monter.

— Tout à fait, il appartenait à mademoiselle Blanche von Hauzen. Elle… elle s’est transformée.

— J’ai cru comprendre, en effet. Diane me l’a annoncé cette nuit lorsqu’elle a croisé mon collègue Edmund. Savez-vous ce qui lui est arrivé pour qu’elle en vienne à prendre sa nouvelle forme ?

Comme elle l’avait fait pour Théodore, Ambre lui raconta brièvement la scène dont elle avait été témoin, sans entrer dans les détails. Le médecin ne dit rien et se contenta de l’écouter tout en reprenant ses soins.

— En tout cas, le bijou est d’excellente facture, conclut-il, gardez-le précieusement afin de le remettre à sa sœur. Et surtout prenez garde à ne pas vous entailler ou vous piquer avec. Une incision ou une perforation avec une telle lame, même aussi fine que celle-ci, peut totalement aboutir à une hémorragie.

— Vous avez des nouvelles de Meredith ? s’enquit-elle.

— En effet, elle est au manoir de Lussac en compagnie de la famille du marquis. Un de leurs hommes est passé ce matin afin de venir aux nouvelles. C’est dommage, vous l’avez manqué de peu.

Méticuleusement, elle reprit le bijou et le rangea juste à côté de son arbre généalogique, chaudement conservé dans la poche avant, à l’abri des regards.

— Avez-vous mal autre part ? demanda-t-il posément une fois qu’il eut terminé de la soigner. Maintenant que votre poignet est soigné, je vais vous donner un autre cachet, afin que vous dormiez un peu. Par contre vous devrez l’avaler crûment, je le crains. Car nos stocks d’eau potable sont encore assez limités, nous attendons un ravitaillement dans quelques petites heures. Après si vous avez vraiment soif je peux vous rapporter un verre.

— Non merci, c’est inutile. Je ne souffre pas vraiment et il faut que je rejoigne le Baron au plus vite. Je ne compte pas rester ici et me reposer.

— C’est un tort mademoiselle, vous êtes pâlotte et un peu de repos vous ferait le plus grand bien ! Certes je conçois que vous désiriez rejoindre votre amant au plus vite, mais, s’il vous plaît, veuillez ne pas faire de folie. D’autant que nul ne sait où monsieur le Baron se trouve. Et le médicament que je m’apprête à vous donner est redoutablement efficace et va vous rendre somnolente pendant un moment. Il serait dangereux pour vous de vous déplacer avant les cinq prochaines heures.

— Pourtant je le dois, monsieur, je ne peux rester ici alors que le maire est possiblement en danger. Je sais qu’il n’est plus à la mairie, mais je tiens à me rendre en basse-ville pour le rejoindre et m’assurer qu’il ne soit pas capturé et qu’il ne court aucun danger.

Aurel laissa échapper un petit rire :

— C’est étrange de vous entendre vous inquiéter pour sa personne, vous qui ne cessiez de le descendre chaque fois que je vous soignais.

Ambre baissa les yeux et se mordilla les lèvres.

— Patientez au moins jusqu’au début d’après-midi, l’avisa-t-il, car, même si peu de monde arpente les rues à l’heure actuelle, c’est le marquis Dieter von Dorff ainsi que le comte de Laflégère qui siègent à la mairie présentement. Beaucoup de leurs soldats patrouillent encore et patrouilleront jusqu’à mettre la main sur lui et le forcer à capituler.

— Vous en êtes sûrs ? s’inquiéta-t-elle. Il n’y a aucun moyen de rejoindre Varden sans encombre ?

— Malheureusement non, du moins pas pour l’instant. Surtout que vous risquez d’errer pendant un temps infini avant de retrouver sa piste. Les seules informations qui nous ont été rapportées sont qu’il se trouve en compagnie de monsieur James de Rochester, de madame la duchesse von Hauzen ainsi que du marquis Lucius Desrosiers. Et que tous auraient pris la direction de Varden cette nuit avant que le séisme ne fasse rage.

Ambre ouvrit la bouche et écarquilla les yeux. Elle voulut en savoir davantage là-dessus, mais le médecin se montra ferme et l’obligea à se reposer. À contrecœur, elle prit le cachet qu’il lui tendit, se glissa sous les couvertures et s’endormit presque aussitôt.

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