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NORDEN – Chapitre 153

Chapitre 153 – La reprise des hostilités

— Halte là ! hurla l’un des soldats.

Une main tendue vers l’avant, la paume grande ouverte, un homme se dressait en plein milieu du pont. Le soldat, hissé sur un imposant palefroi blanc habillé d’un caparaçon d’ornement à carreaux rouges et blancs, s’empara de son arme dans le but du stopper le cavalier engagé en plein galop, se dirigeant droit vers eux. Légèrement en avancée par rapport aux autres, il appela ses quatre acolytes qui imitèrent leur chef et mirent instantanément l’impertinent en joue, peu enclins à le laisser passer.

S’apercevant qu’ils ne s’écarteraient pas de son passage, et ne pouvant user de sa faculté pour les soudoyer, Faùn tira la bride de sa monture afin de ralentir l’allure. L’animal se braqua et fit une ruade avant de s’immobiliser quelques mètres devant eux. Désirant faire preuve de diplomatie, Faùn leva les mains et s’éclaircit la voix :

— Pardonnez messieurs, mais je désirerais entrer, j’ai une affaire urgente à régler et le temps presse.

— Il n’en sera rien noréen ! s’exclama l’un des gardes. La ville est fermée, inaccessible, ordre monsieur de La Tour.

Le Shaman prit un temps pour observer ces hommes en costumes rouge cardinal à plastron blanc galonné. Un sigle était brodé sur leur poitrail, illustrant deux fusils croisés en X, ainsi que les points cardinaux avec quatre petites tours alignées sur chacun d’eux. Il reconnut les armoiries ; celles des Gardes d’Honneur, les soldats de la ville.

— Messieurs, daignez vous écarter, je suis Faùn, Shaman de la tribu des Svingars et je souhaite récupérer ma protégée qui se trouve actuellement dans la ville.

En pleine réflexion, les cinq interlocuteurs échangèrent un regard, puis le meneur hocha la tête par la négative.

— Désolé monsieur, mais ce quartier de la ville est fermé. Qui que vous soyez, Shaman ou non, les ordres sont formels, interdiction de pénétrer dans l’enceinte de la ville jusqu’à nouvel ordre. Maintenant faites demi-tour et partez !

Voyant qu’il était inutile d’argumenter davantage, Faùn pesta et donna un vif coup de botte sur les flancs de Munkor, reprenant sa route vers une nouvelle passerelle plus au Nord. Pendant qu’il galopait sur cette route pavée à faible dénivelé ascendant, il longeait le bord au plus près, examinant la rivière du Coursivet située en contrebas.

Plus il poursuivait au Nord, plus la rivière s’élargissait et s’enfonçait. Il balaya frénétiquement le cours d’eau, zigzagant entre les gros arbres aux feuillages denses, les buissons et les arbustes ainsi que les parterres floraux qui bordaient chaque côté de la rive, cherchant désespérément un passage moins submergé par les eaux afin de le traverser. Il parvint à trouver le lieu adéquat, plus de deux kilomètres au Nord, non loin de la sortie via le pont de la Licorne. Sa vue perçante lui permettait d’observer la demi-douzaine de soldats à cheval qui y étaient postés.

— Ils ont l’air bien agités ! nota-t-il en les voyant discuter entre eux avec de grands gestes, leurs chevaux dodelinant des oreilles et piaffant d’agacement.

Il soupira et examina attentivement la rive, étudiant le moindre recoin ; la rivière devait faire dans les dix mètres de largeur et le courant était bien rapide, emportant avec lui des branches et autres objets inanimés moins habituels. L’eau se fracassait contre la surface des rochers noirs qui se trouvaient sur son chemin, agencés anarchiquement, parfois même à plus de quatre mètres d’écart les uns des autres ; trop éloignés pour tenter de les atteindre en sautant sans élan. Sur la rive d’en face, les arbres, d’imposants saules et érables, étendaient leurs branches jusqu’à la moitié du lit.

— J’aurais dû traverser avec Sonjà au lieu de vouloir prendre ce raccourci ! cracha-t-il avec aigreur. Au moins aurait-elle pu les convaincre de nous laisser passer !

Il avait quitté ses camarades peu de temps avant d’arriver devant l’enceinte de la ville de Varden car, après plusieurs minutes de concentration maximale, il avait ressenti la présence de Mesali beaucoup plus au Nord, non loin d’Iriden. Désireux de ne pas perdre de temps en conflit et altercations éventuelles au sein des ruelles, il s’était séparé de ses compagnons afin de faire cavalier seul. Malheureusement, l’infortune était au rendez-vous, comme trop souvent depuis ces dix dernières années, et l’homme regrettait son choix.

Conscient qu’il ne parviendra pas à pénétrer dans la ville autrement, Faùn mit pied à terre. Il sortit de la sacoche, accrochée à sa selle, une cordelette et empoigna une flèche de son carquois. Tout comme l’arc, celle-ci était faite en bois de cerf et possédait une pointe en iridium, extrait des carrières Sud, très aiguisée et tranchante, et se terminait avec une plume de corbeau, provenant de Hrafn lui-même ; une des dernières encore trouvables au sanctuaire d’Oraden dont lui seul avait accès.

D’un geste habile, il la noua autour de l’embout et serra. Dès que le nœud fut suffisamment solide, il se munit de son arc et le banda. Puis, avec lenteur, il inspecta les arbres et porta son dévolu sur le saule pleureur, dont les branches retombaient en cascade et se déversaient dans le cours d’eau, épousant les ondulations du courant ; une accroche idéale pour pouvoir les agripper à mi-chemin. Enfin, il décocha sa flèche qui parvint à atteindre sa cible sans peine et s’enfonça de quelques centimètres sous les écorces rêches du tronc.

Pour être le plus léger possible et éviter que la flèche ou la cordelette ne cèdent sous son poids transporté par la force du courant, Faùn se débarrassa de son carquois ne conservant que son arc qu’il enfila sur son dos et donna une légère tape sur la croupe de son destrier, lui ordonnant de rentrer à Meriden.

Il observa sa monture s’éloigner puis se retourna et analysa une dernière fois son trajet. Enfin, il soupira et se jeta à l’eau pour entreprendre sa traversée. Il fit d’abord quelques pas dans les eaux peu profondes dont le sol était jonché de galets et ressentait déjà la force du courant se plaquer contre ses jambes, manquant de le faire trébucher. Au bout d’une poignée de secondes, il fut parcouru d’un intense frisson tant l’eau était gelée. Il pressa le pas, s’enfonçant à mi-cuisse et tenant toujours fermement la cordelette, tendue à l’extrême.

Immergé jusqu’à la taille, le courant glacé l’emportait et le fit percuter contre un premier rocher. Il profita de cette prise pour se hisser et récupérer son souffle. Puis il sauta les deux rochers suivants, relativement accessibles et s’arrêta. Il passa une main sur ses yeux et essuya les gouttes perlant sur son front afin d’observer à nouveau la rive. Il tira sur la corde, vérifiant encore sa solidité, puis serra davantage son emprise, l’empoignant fermement de ses mains crispées, mordues par le froid. Satisfait, il expira longuement, tentant de calmer son anxiété naissante et reprit son chemin.

Il lui fallut pas moins de trois minutes pour atteindre la rive opposée, Trempé il arracha la flèche du tronc puis escalada le plus silencieusement possible la paroi rocheuse avant de se hisser par-dessus le muret de l’enceinte, plantant ses doigts et le bout de ses pieds dans les interstices de la roche.

— J’arrive Mesali ! pesta-t-il, grelottant.

***

Pendant ce temps, trois kilomètres plus au sud, Skand et Sonjà, chevauchaient leurs montures engagées en plein galop dans les rues agitées. Ils avançaient aux côtés des soldats de la Garde d’Honneur, le visage grimaçant et le cœur battant à tout rompre tant la nouvelle qu’ils venaient d’apprendre les avait frappés d’effroi.

En effet, lorsque les deux chefs avaient rejoint le pont, et s’étaient vus contraints de stopper net leur monture, ils avaient longuement parlementé avec le chef du groupe, un dénommé monsieur Poinsart. L’homme, peu enclin à les laisser passer, avait été grandement retourné lorsqu’un autre cavalier de la Garde, hissé sur un palefroi des plus légers et donc prompt à se déplacer à grande vitesse, avait accouru afin de les avertir qu’un événement alarmant venait de se produire sur la Grande Place d’Iriden, juste devant la mairie.

Essoufflé, il leur avait relaté les faits, exigeant que son supérieur prenne une décision quant à cette situation délicate et inédite dont aucun membre de la Garde, jusqu’à présent, ne savait quelles postures adopter ni comment réagir.

Selon ses dires, Rufùs Hani s’était rendu à l’hôtel de ville aux premières lueurs de l’aurore afin de parlementer avec les nouveaux dirigeants dans le but d’éclaircir certains points quant aux accords et relations à venir que les aranoréens des carrières Nord entretiendraient avec eux. Puisque selon lui, même si Alfadir venait à les secourir, le Aràn n’exigerait en rien le retour de monsieur von Tassle en tant que maire. Ce qui signifiait que le traité mis en place entre monsieur le Baron et Hangàr le Téméraire risquait d’être compromis. Ainsi pour éviter toute guerre de territoire et épargner de nombreuses vies, le guerrier Ulfarks avait eu l’idée de régler cela par un duel diplomatique.

Aucun des membres présents sur le siège du pouvoir n’avait trouvé à objecter cette décision ; après tout, les Hani étaient craints et possédaient d’innombrables richesses, il était fort alléchant pour monsieur le comte de se laisser tenter par cette proposition ; en tant que noble et militaire fortement attaché à ses terres et à son peuple.

Après exposition et signature du contrat, l’affrontement entre Rufùs Hani et le comte de Laflégère avait fait rage dès que l’horloge avait sonné huit heures, laissant le temps aux deux adversaires de se préparer. Il avait été décidé par les juges que chacun se munisse d’un sabre en lame fait d’un alliage d’iridium et de vardium, afin d’éviter que le vaincu ne souffre plus que de raison ; une simple estocade bien placée suffisait à tuer l’adversaire sur le champ.

Le duel avait déchaîné les foules de curieux qui s’étaient ruées sur le parvis. Les termes avaient été officiellement annoncés avant le début des hostilités : si Rufùs Hani, fils de Hangàr Hani, dit le Téméraire, sortait vainqueur, il conserverait le territoire Est jusqu’aux terres des Korpr, nouvellement annexé par son père, comprenant notamment les villes de Wolden et Exaden. De plus, monsieur le comte s’engageait également à missionner certains de ses soldats afin de retrouver mademoiselle Imperà Hani, nièce du combattant, comptant parmi les enfants noréens enlevés il y a trois ans de cela.

En revanche, si monsieur le comte Albert de Laflégère était désigné vainqueur, toutes les forces Hani ainsi que le peuple des carrières Nord étant domicilié sur ses terres devraient déserter sur le champ et rendre les régions annexées aux mains du comte ; rendant caduque le contrat établi entre monsieur le Baron Alexander von Tassle et monsieur Hangàr Hani. De plus, les Hani s’engageraient à supprimer la taxe fluviale entre Wolden et Iriden, laissant les derniers rares bateaux disponibles effectuer la traversée tant que bon leur semble, puis à leur vendre à bas coût un pourcentage non négligeable de métal et d’or.

Le combat avait duré moins de trois minutes. Les deux combattants, tous deux militaires, savaient manier le sabre et, selon les dires des témoins, disposaient pleinement de leurs capacités au moment du duel. Cependant, une erreur du comte lui avait valu un coup fatal, dû à un léger retard sur son adversaire. Lors de sa parade, Rufùs lui avait transpercé le plexus d’un mouvement agile et précis du poignet.

Le comte s’était écroulé au sol, se vidant de son sang. Par l’honneur et comme il est de coutume dans son peuple, le guerrier Ulfarks s’était placé devant lui puis, d’un geste vif, lui avait tranché la tête de sa lame ; en hommage au Berserk loup Ulfarks qui avait achevé le dernier assaillant providencien de la sorte il y a plusieurs siècles. La tête du comte avait rebondi au sol avant de rouler et de s’échouer dans le caniveau, la face tournée vers le ciel.

La foule, fiévreuse, s’était offusquée de voir un tel traitement infligé à un homme de l’Élite. Ce geste irrespectueux avait sonné comme une provocation aux yeux des citoyens et soldats de Wolden qui, furieux par ce traitement, s’étaient rués sur le guerrier afin de le tuer. Ce débordement causa une nouvelle altercation, beaucoup plus vigoureuse que la précédente, engageant les forces de Laflégère contre celles des Hani ; soit plus de quatre mille hommes, dont une grosse majorité de militaires, contre cinq cents. Les combats se déroulaient en plein dans les rues de la ville et ne semblaient pas s’estomper.

Bien que Hangàr le Téméraire possède sur ces terres plusieurs milliers de soldats près à déferler sur Iriden s’il en donnait l’ordre, les hommes de Laflégère ne semblaient nullement se soucier de créer un conflit permanent contre ce dirigeant que personne ne semblait plus craindre.

Grisés par la frénésie et l’émulation collective, les soldats et hommes du comte engagèrent les hostilités contre leur nouvel ennemi ; après tout, la poignée de soldats Ulfarks présents en ville était prise en étau par les Gardes d’Honneur qui bloquaient chacune des issues. En conclusion, il ne serait pas compliqué pour les soldats Woldiens d’exterminer ces sauvages jusqu’au dernier, sans la moindre pitié. Il en allait de la notoriété de leur supérieur, décédé valeureusement au combat en défendant ses droits, et dont la mort et l’honneur venaient d’être piétinés par ces bêtes sans foi ni loi.

Monsieur le lieutenant Poinsart, après un long moment de réflexion, avait décidé de déserter son poste et de porter secours aux éventuels blessés ou familles encore présentes en haute-ville, livrées à elles-mêmes dans ce nouvel affrontement encore plus sanglant que ceux de la veille.

— Pourquoi faut-il que ces gens-là règlent leur conflit chez nous ! avait-il pesté, sans trop savoir que faire.

Il s’était retourné vers les deux noréens et leur avait demandé :

— Vous ne comptez pas intervenir là-dessus j’espère ?

— En tant que chefs et noréens, c’est évident qu’on est alliés aux Ulfarks, avait répondu Skand. Mais on a une grande mission, on peut pas intervenir !

— Sahr, vrai ! avait approuvé Sonjà. Surtout que les Ulfarks ne voudront pas notre aide, c’est sûr ! ils ne supporteront pas de nous être redevables ! Ils n’aiment pas les dettes, ceux-là !

Un compromis entre les noréens et le lieutenant venait d’être établi, Sonjà exigeant que les gardes les escortent jusqu’à la grande place de Varden, leur promettant en contrepartie de ne pas intervenir dans les combats en cours. Le lieutenant, soulagé par ces paroles, avait accepté de bonne grâce sa proposition.

L’écume aux lèvres et les naseaux soufflant une énorme quantité de vapeur, les chevaux avançaient avec fougue s’enfonçant au cœur de Varden en formation serrée, Sonjà et Skand protégés de toute part par leur escorte.

— J’aurais jamais cru une situation pareille ! réfléchit le chef Korpr, regardant avec dépit les soldats Ulfarks se faire massacrer par leurs adversaires bien plus nombreux.

— Vrai ! cracha-t-elle, fulminante. C’est vrai que ça me démange ! Pauvres Ulfarks ! Mais faut qu’on soit discrets, protéger Hrafn est notre mission. Alfadir compte sur nous ! Lui seul mettra fin à ce conflit.

Arrivé à un carrefour, le lieutenant Poinsart tira sur la bride et arrêta son cheval, imité par ses subordonnés. D’un mouvement vif, il se retourna vers les deux noréens et leur proposa de se séparer. Il leur indiqua la direction à suivre pour regagner la Mésange Galante puis partit rejoindre la haute-ville avec ses hommes. Tous se saluèrent et prirent leur itinéraire respectif.

Sonjà et Skand trottèrent encore cinq minutes dans ces ruelles sinistrées relativement calmes. Le pavement de la chaussée était défoncé de toute part, des trous béants germaient au sol, s’étendant parfois sur plusieurs mètres et entraînant avec eux la chute de maisons totalement détruites dont seule restait généralement la cheminée. Lampadaires et poutres barraient la voie, les obligeant à quitter leur monture afin de poursuivre leur chemin à pied.

Lorsqu’ils arrivèrent sur la place, ils se dirigèrent vers les allées d’arcades, attirés par cette façade bleue sur laquelle l’enseigne tant recherchée était écrite.

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