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NORDEN – Chapitre 158

Chapitre 158 – Le Lion et le Moucheron

Mesali parvint à gagner les toits sans peine. Perchée en haut de l’un d’eux, elle s’arrêta et observa la scène effroyable qui se tenait en contrebas. Le lion avait changé de direction, lui aussi avait senti l’odeur de la Féros rousse… la Ketta était dans cet étrange monstre noir bien plus gros qu’un auroch, elle en était sûre et certaine ; son odorat ne la trompait jamais. De plus, jamais le Berserk n’aurait changé de direction pour s’en prendre à quelqu’un d’autre qu’elle, qu’importe si le monsieur à cheval l’avait attaqué et blessé.

Le « Starkr » était attiré par les phéromones de la Féros rousse ; cet appel sexuel primitif incontrôlé que les Féros Ardents désiraient tant et auquel ils ne pouvaient résister. Il fallait que Mesali fasse quelque chose pour l’aider, mais quoi ? Elle était si petite, très rapide et agile certes, mais elle ne disposait pas de moyen de lutte efficace pour le défier ; sa seule chance était de parvenir à capter son attention pour le dévier de sa proie.

Pendant qu’elle réfléchissait, le lion, après avoir chargé le soldat qu’il avait tué d’un simple coup de crocs placé à la nuque, se redressa. Submergé par ce parfum alléchant d’une femelle Féros en chaleur, il leva la patte et urina pour marquer son territoire, déversant une large flaque fortement odorante. Puis il poursuivit son chemin et se rua en direction du gros monstre noir inerte, tombé sur le côté et dont plus aucun bruit ne se faisait entendre à l’intérieur. Il se frotta nonchalamment contre les parois, effectuant des vas-et-viens successifs, ronronnant ardemment.

Avec aisance, il escalada l’armature et se posta au-dessus du véhicule. Il ouvrit sa large gueule ensanglantée et renifla longuement ; les yeux fermés et le corps traversé par un spasme. Son sexe s’érigea, se dressant fièrement et se plaquant contre son ventre, terriblement excité par cette senteur enivrante. Dans un instinct pulsionnel et qu’importe la douleur de la balle ayant percé son épaule, il donna un violent coup de patte et brisa la vitre. Avec une emprise solide, il arracha la portière et remarqua la femelle juste sous lui, inconsciente.

Il approchait sa patte lorsqu’un hurlement strident résonna à travers les airs qui paralysa instantanément le félin, captant son attention. Ce dernier leva la tête, encerclée par sa foisonnante crinière brunie, balayant le paysage de ses yeux noirs desquels émanait une aura maléfique.

Là-haut, dissimulée en partie par les nuages, une grande harpie arpentait le ciel. D’un mouvement vif et alerte, elle replia ses ailes et se laissa tomber en piqué sur sa proie, fondant sur le félin, les serres déployées à l’extrême, révélant de fines aiguilles aiguisées.

Sans qu’il n’eut le temps de réagir, le lion reçut l’oiseau de plein fouet, propulsé à toute vitesse telle la flèche d’un harpon. L’oiseau visa son œil et parvint à y enfoncer ses serres, le crevant net et déversant un liquide translucide mêlé de rouges sur la peau ocrée de son adversaire. Le lion rugit de douleur et se cabra. Il gigotait en tous sens, assénant de puissants coups de patte afin de se défaire de son emprise. Incapable de s’en débarrasser, il sauta de son promontoire et plongea au sol la tête en avant ; le corps du rapace percuta directement le pavé, produisant un craquement sec. Puis il plaqua ses deux pattes sur le corps de l’oiseau, l’immobilisant d’une poigne solide et lui écrasant rageusement les membres.

N’ayant pu réagir, la harpie entravée encaissa douloureusement le choc, la moelle épinière touchée et les ailes entravées par la force impressionnante de son assaillant Berserk. Elle couina d’un cri suraigu et donnait de nombreux coups de serres, tentant de se débattre en lacérant le visage de la bête, ne pouvant nullement se défaire de son étreinte. Le lion borgne la dominait de tout son être ; les deux ennemis, le rapace et le félin, se toisaient avec férocité. Le fauve rugit et montra les crocs, désireux de dévorer cet animal infortuné, entièrement soumis à lui.

Mesali, alarmée, s’empara de l’une des tuiles qui se tenaient à ses pieds et la jeta de toutes ses forces sur le félin situé juste au-dessous d’elle. Celle-ci atterrit sur la tête de sa cible et explosa à son contact.

Interrompu dans son élan, le lion grogna et montra les crocs afin de l’intimider, mais la petite, désireuse de sauver la Ketta et le Adler ne se démonta pas et lança à la chaîne toutes les tuiles qui se trouvaient à proximité, visant à chaque fois la tête. Pour accompagner son geste, elle montra les dents et hurla, ses yeux ambrés s’embrasant telles des flammes. En répétant inlassablement son geste, touchant sa cible à chaque reprise, elle parvint à capter son attention ; le félin n’ayant d’œil que sur elle dorénavant.

Pour répondre à son arrogance, il rugit férocement, incapable de poursuivre sa volonté de saillie ou de meurtre tant sa fierté d’être ainsi rabaissée par cette chétive créature, aussi ridicule qu’un moucheron, venait d’être mise à mal ; lui, ce Berzerk Ardent, ex Ulfarks, devenu présentement le prédateur alpha par excellence, vénéré sur Charité.

Bouillonnant de rage, les muscles tremblants et tendus à se rompre, l’animal hurla. Et, d’un bond que sa colère décupla, se hissa au sommet d’une des bâtisses, atterrissant juste à côté de sa proie, les griffes farouchement plantées sur les rigoles afin de ne pas tomber.

Dans un souci de provocation, la petite jeta alors une dernière tuile avant de courir à toutes jambes, poursuivie par le félin furieux, tandis que la harpie aux ailes blessées déploya ses ailes et s’envola péniblement dans les cieux.

Après une dizaine de minutes à être pourchassée par l’animal enragé qui avait manqué plusieurs fois de la mordre, Mesali commençait à souffrir. Elle errait dans ces villes sans fin, traversant d’interminables rangées de toits successifs qui se ressemblaient étrangement. Elle se faufilait à travers les fenêtres, s’immisçant dans les petits interstices, claquant les portes derrière elle, arpentant des chemins étroits et hasardeux.

Le verdict était sans appel ; elle se révélait incapable de se débarrasser de cet immense félin, dix fois plus lourd qu’elle, enivré par la rage bestiale du Berserk. L’écume aux lèvres et les griffes sorties, il avançait tout croc dehors, la dardant de son regard infernal ; c’était une course à l’épuisement, qui de la proie ou du prédateur gagnerait cette chasse sans fin ?

Pourtant, la petite ressentait les symptômes de la fatigue ; épuisée et le corps perclus de douleurs, elle peinait à garder les yeux ouverts. Ses tripes étaient broyées, la famine la rongeait tant l’effort consommait ses réserves déjà si peu nombreuses pour un être aussi insignifiant. Vacillante, elle voyait les formes floues, analysant difficilement les distances ainsi que les obstacles se dressant sur son chemin.

Elle se retourna en hâte et vit que l’animal la pourchassait encore, près de trois cents mètres derrière elle, lui laissant seulement une maigre avance.

Alors qu’elle sautait pour atteindre le toit de la maison d’en face, son pied glissa sur une des tuiles et, perdant pied, elle trébucha pour atterrir au sol, sept mètres plus bas. Sa chute fut amortie par un amas d’ordures, néanmoins, l’impact lui décrocha un cri.

Elle se redressa péniblement, mais, malheureusement pour elle, s’aperçut que sa jambe était tordue. Apeurée, la petite Féros regarda au-dessus d’elle et aperçut le lion qui la lorgnait de son œil inquisiteur tout en se léchant les babines. Haletant, il sauta à terre et avança avec une extrême lenteur, foulant le pavement de ses larges pattes puissantes ; enfin, ce chétif moucheron était à sa merci !

Pétrifiée, Mesali grogna et montra les dents. Elle tenta de se redresser, mais retomba mollement et son os fragile se brisa, produisant un craquement sec qui la fit hurler. Dans un dernier élan, elle fit face à son assaillant, dressant ses bras devant elle, prête à se défendre, tremblant de tout son être.

L’imposant fauve, guère intimidé, approcha sa tête de celle de sa proie et la huma longuement, soufflant son haleine putride de charogne en plein nez. Puis il lui lécha le visage de sa langue râpeuse, goûtant avec délice à cette chair tendre dont il ne fera qu’une bouchée, et déposa de larges traînées de bave.

Avant qu’il ne la dévore, elle planta une dernière fois ses grands yeux ambrés dans l’œil unique du Berserk. Cette action lui raviva à l’esprit l’image de ses parents qui, pour la sauver, n’avaient pas hésité à se ruer sur la bête enragée qu’était Faràs. Pourquoi fallait-il que les Berserks mâles soient aussi méchants ? Serait-elle ainsi plus tard en tant que femelle ? Mesali ferait-elle du mal aux autres ? Cette pensée la terrorisa ; jamais elle ne voudrait devenir un monstre si cruel. Soumise, elle ferma les yeux et finit par baisser la tête, acceptant son verdict de la manière la plus digne qui soit.

Un long moment s’écoula sans que rien ne se passa. Cependant, le lion était toujours là, juste devant elle, continuant de lui souffler son haleine au visage. La petite ouvrit timidement un œil, interloquée par cette attente interminable. À son grand étonnement, le lion ne bougeait pas et se contentait de regarder devant lui, par-dessus elle, parfaitement immobile.

Choquée, Mesali se retourna et un immense sourire s’afficha sur son visage ; Faùn était juste derrière elle, à quelques mètres de distance, et mettait le lion en joue, une flèche pointée en sa direction. Le Shaman se tenait debout, dressé de toute sa hauteur et observait le Berserk Ardent de ses yeux bleus perçants.

Le lion lâcha sa proie et avança jusque devant l’homme. Il s’arrêta puis poussa un rugissement féroce qui résonna à travers les allées, le défiant à son tour. Mais Faùn, imperturbable, conservait son arc braqué sur lui, la flèche de Hrafn pointée sur sa poitrine.

— Va-t’en ! ordonna-t-il à l’animal.

Le lion gonfla ses poumons et rugit à nouveau, hérissant son poil et sa crinière afin de paraître plus intimidant.

— Va-t’en ! insista Faùn en montrant les dents.

L’animal plissa son œil et grogna. Le Shaman expira longuement, se concentrant au mieux pour tenter de le soudoyer par le biais de sa faculté ; il fallait qu’il réussisse, cette fois-ci au moins, la vie de Mesali et la sienne était en jeu.

— Je te l’ordonne ! Vas-t’en d’ici, quitte ces terres et ne revient jamais plus sur ce territoire !

Le fauve rugit une dernière fois puis, se sentant vaincu, braqua les oreilles et, la queue basse, poursuivit son chemin en s’en allant vers l’Est.

Dès qu’il fut suffisamment éloigné, Faùn rangea son arc ainsi que sa flèche puis s’approcha de sa protégée et se baissa à sa hauteur. Avec douceur, il avança sa main en direction de sa joue et la caressa. Mesali, les yeux larmoyants, ronronna et avança ses bras afin qu’il la prenne.

Il eut un petit rire et la souleva, prenant soin de ne pas blesser davantage sa jambe cassée. Il la maintint le plus confortablement possible et déposa un baiser sur sa joue afin de la rassurer.

— Ça va aller, assura-t-il, je suis là… il ne t’arrivera plus rien, je te le promets !

Le ronronnement de la fillette s’intensifia et, les yeux clos, elle resserra davantage son étreinte.

— Mer-ci, fit-elle en enlaçant ses bras autour de son cou.

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