NORDEN – Chapitre 37

Chapitre 16 – Le mystérieux cavalier

Alors qu’Ambre, déjà en retard sur ses horaires, venait enfin d’achever ses tâches et s’apprêtait à quitter la taverne, une rixe éclata entre deux hommes avinés. Les belligérants étaient engagés depuis plusieurs minutes dans une discussion orageuse dont les tensions croissaient à mesure qu’ils s’enivraient. Nul ne saisit réellement les motifs de cet affrontement précipité. On supposa toutefois que la terrible nouvelle qui s’était abattue pas plus tard que la veille dans les unes de la presse n’y était pas étrangère ; la disparition d’un cinquième enfant d’origine noréenne dont la famille vivait dans la proche périphérie de Varden, soit juste en dehors des rives du Coursivet.

Le garçon était doté d’un léopard des mers en guise de totem. En lisant la gazette, Ambre ne put s’empêcher de songer que la théorie de Charles Lebrun gagnait en notoriété.

L’annonce aussi affolante que cruelle avait ruiné le moral des citadins, désormais à cran et inquiets pour leur progéniture. Dans les rues, on criait au scandale, insultait la milice impuissante et dévisageait son voisin d’un œil mauvais comme s’il pouvait être l’auteur de ces crimes. Mais le pire était la vive scission qui commençait à opposer certains noréens à leurs confrères aranéens. Puisque tous les enfants enlevés jusqu’alors étaient d’authentiques descendants hrafn, sans distinction sexuelle apparente. Des idées complotistes germaient dans les esprits échaudés, exacerbés par le poison de l’alcool et la peur viscérale de la perte prochaine d’un être cher par on-ne-savait-qui ni quels sombres desseins on avait réservés à ces victimes infortunées.

Pourquoi seuls des enfants du peuple corbeau étaient-ils pris pour cible ? Pourquoi les forces de l’ordre ne parvenaient-elles pas à mettre un terme à ces drames ni à occire la maudite bête qui giboiyait aux alentours ? D’ailleurs, ce monstre n’était-il pas une fable destinée à effrayer la population pour mieux l’asservir et diminuer drastiquement ses libertés ? Voilà une sélection de questions qui enflammaient les discussions.

Aidé par quelques volontaires, Beyrus réussit à mettre fin au conflit et chassa les deux rivaux de son établissement avant d’alerter les autorités ainsi que les secours. Durant l’affrontement, de la vaisselle et une bouteille furent brisées. Tandis que son patron attendait la milice, Ambre encaissa les derniers clients qui s’étaient empressés de regagner leur domicile avec une fébrilité palpable, laissant leur boisson ou leur repas partiellement entamés sur la table tant la sinistre échauffourée les avait écœurés. Elle épongea par la suite le liquide et les reliquats de nourriture répandus sur le parquet puis ramassa les fragments de verre et de céramique, prenant garde à ne pas s’entailler les doigts. Pour finir, elle imbiba un chiffon de vinaigre blanc et frotta avec acharnement les traînées de sang éparpillées sur les lattes du plancher.

Dès que tout fut rentré dans l’ordre, le géant remercia puis libéra son employée qui s’enfuit aussitôt, espérant que sa petite sœur n’angoissait pas outre mesure de son retard. Heureusement, Ambre l’avait alimentée au préalable. La mouette ne mourrait donc pas de faim ni ne fouinerait dans les placards en quête de nourriture. En revanche, elle devait s’impatienter et attendre que son aînée daigne revenir pour lui conter une histoire avant de s’endormir comme elle le lui avait promis. Car la fillette, sur ordre de sa sœur, avait dû se résoudre à passer la fin d’après-midi cloîtrée dans le cottage. Adèle s’était d’abord rebiffée, trouvant cette injonction injuste d’autant que la météo était clémente. Or, elle avait fini par capituler lorsqu’elle se rendit compte que la chatte ne semblait pas plus réjouie qu’elle par cette initiative et craignait sincèrement pour sa sécurité.

Ambre franchit le pont puis marcha d’un pas vif en direction de son logis. L’altercation l’avait chamboulée et elle peinait à dissiper son malaise. D’abord ce fut la fascination morbide à l’égard de ces hommes entraînés dans un duel tels de fauves enragés, conjuguée à l’odeur ferreuse et entêtante de l’hémoglobine qui avait assailli ses narines. Son excitation des premiers instants s’était muée en aversion lorsque le monstre au visage léonin, celui de ses sombres cauchemars, avait resurgi avec fulgurance, lacérant de ses griffes acérées les lambeaux de son esprit pour la tourmenter.

Le froid était mordant en cette nuit de saison estivale où aucune étoile, pas même un frileux croissant de lune ne réussissait à percer le champ de nuages obscurs. Seule la cendre incandescente qui grignotait l’emboue de sa cigarette accordait un soupçon d’éclat, en écho aux réverbères de la ville qu’elle venait de quitter, dont les nitescences s’éteignaient au fil de son errance, masquées par les vallons et les frondaisons.

Pour se repérer, elle se fiait à sa nyctalopie fortement altérée au vu de la pauvreté lumineuse que la campagne offrait. Sa cigarette achevée, elle balança le mégot par delà la sente et croisa ses bras contre sa poitrine. N’ayant sur ses épaules qu’une chemise légère, elle grelottait et claquait des dents. De la vapeur tiède s’échappait de sa bouche et elle parvenait difficilement à bouger ses doigts engourdis. Dans les arbres aux branches malmenées par le froissement du vent, un couple de chouettes hululait. Des corbeaux s’invitaient à leur conciliabule.

Soudain, un bruit de sabots approchant à vive allure résonna derrière elle. Elle fit volte-face et distingua un point ocré en mouvance, révélant par intermittence la silhouette d’un cavalier qui galopait dans sa direction.

Ma parole, mais il va me rentrer dedans cet étourdi ! s’alarma-t-elle.

L’inconnu ne semblait pas l’avoir remarquée et manqua de peu de la percuter lorsqu’il arriva à sa hauteur. Au dernier instant, Ambre avait basculé sur le bas-côté afin de l’éviter. Elle se réceptionna du mieux qu’elle put sur le tapis herbeux jonché de cailloux et de flaques fangeuses puis lâcha un chapelet de jurons.

Alerté par le bruit et saisissant avec horreur que l’ombre mouvante qu’il venait de frôler était humaine, le cavalier fit stopper net son cheval puis descendit en hâte s’enquérir de son état. Pour s’orienter dans la chape ténébreuse, il érigeait à bout de bras sa lanterne à pétrole dont la flamme vacillante crépitait.

— Non, mais vous êtes fou ! Vous ne pouviez pas faire attention ! cracha Ambre, les membres frémissants et les sens embrouillés après la brusque frayeur qu’elle venait d’essuyer.

À l’image des félidés, grâce au tapetum lucidum niché derrière ses rétines, les yeux de la noréenne se firent phosphorescents face à la faible source lumineuse.

— Je vous prie sincèrement de m’excuser mademoiselle, je ne vous avais pas vue ! répondit l’homme avec empressement, sérieusement courroucé contre sa propre négligence mais aussi subjugué par ce phénomène oculaire.

— Comment ça vous ne m’avez pas vue ? rugit-elle en se redressant, incapable de maîtriser ses émotions tant ce second effroi, ajouté au précédent, avait drastiquement accru son agitation. Ce n’est pas comme si la route était suffisamment large ! C’est à croire que vous l’avez fait exprès !

Son cœur battait fiévreusement et une bile aigre stagnait à son palais. La chute avait déstabilisé son oreille interne, l’étourdissant momentanément.

— Je vous assure que je n’avais nullement l’intention de vous charger. J’étais distrait. Vous n’êtes pas blessée au moins ?

L’homme arriva à sa hauteur et éclaira sa cible qui plissa les yeux et tourna la tête, éblouie par le faisceau. Il fut aussitôt troublé par l’apparence de cette intrigante à la chevelure flamboyante et aux iris ambrés. Bien qu’il ne l’ait jamais officiellement rencontrée, cette dernière ne lui était pas inconnue. Il confirma son identité lorsqu’il remarqua le médaillon mordoré épinglé sur sa tunique où le chat-viverrin semblait le défier de sa posture offensive.

Tandis qu’il l’étudiait, Ambre époussetait ses mains souillées sur ses cuisses. Elle couina de douleur au contact de sa peau contre le tissu puis inspecta son état qui, de prime abord, n’avait rien d’affolant. Sous la flamme rousse de la lampe, ses paumes présentaient des égratignures. Sa chemise ainsi que son pantalon se couvraient de boue et de sable au niveau des jointures.

Par les bois d’Halfadir ! j’ai encore plus froid à présent ! fulmina-t-elle, les dents serrées. Quelle journée pitoyable ! Vraiment !

— Vous saignez, nota l’homme en fixant ses mains ensanglantées. Avez-vous mal, mademoiselle ?

— Non, ça va ! maugréa-t-elle en tentant de maîtriser le peu de contenance qu’elle conservait. Je vais bien, mais faites gaffe quand même, vous auriez pu me tuer avec une monture aussi imposante.

D’un geste du menton, elle indiqua le sublime palefroi moreau qui piaffait à quelques mètres de là, aussi noir de crins et de robe que les ombres environnantes.

— Loin de moi l’idée de faire subir quelques souffrances à une charmante demoiselle, assura-t-il d’un ton solennel. Je n’aurais jamais imaginé qu’un tiers puisse entreprendre un tel périple dans cette obscurité presque absolue et sans lanterne pour éclairer son chemin. Surtout lorsque l’on sait quelles bêtes dangereuses rôdent dans les alentours en quête de gibier. Vous êtes fort courageuse ou bien extrêmement imprudente.

Il sortit un mouchoir de la poche de son manteau et le lui tendit.

— Tenez, pressez cela contre vos grafignes, il serait fort dommage de souiller davantage votre mise.

Elle eut un rire nerveux devant son langage châtié et accepta l’offrande. Alors qu’elle tapotait le tissu contre ses plaies, elle ne cessait de jeter des œillades à son interlocuteur.

Malgré la pénombre, elle parvenait à distinguer les traits de cet homme dans la proche quarantaine, doté d’une prestance naturelle avec son visage glabre et harmonieux, cerclé de longs cheveux bruns malmenés par le vent. Une ride du lion se dessinait entre ses sourcils froncés aussi sombres que ses iris café. Le teint de sa peau semblait pâle et dépourvu de moucheture, seulement incisé de ridules au coin des yeux et à la commissure des lèvres étirées en un pli amer. Un épais manteau cendré camouflait sa silhouette à la fois élancée et robuste.

Ambre ne sut si le choc l’avait assommée et ôté tout filtre de raisonnement logique mais elle ne resta pas indifférente à la vue de cet inconnu qui la dominait d’une tête. Pendant qu’elle estompait à la va-vite les stigmates de sa chute, l’homme demeurait aussi muet qu’immobile, les pensées traversées par de multiples questionnements mais également mortifié par cette rencontre inattendue qu’il aurait préféré entamer sous de meilleurs auspices. Quand il la vit frissonner exagérément, les poils de ses avant-bras dressés au garde-à-vous et la stature roidie, son inquiétude enfla.

— Vous ne devriez pas vous attarder céans. Vous semblez transie de froid, mademoiselle !

La noréenne aurait voulu rétorquer une réplique cinglante mais s’abstint. Elle préférait faire profil bas afin de ne pas s’attirer d’ennuis avec un individu qui n’était clairement pas de son milieu.

Et je ne prendrais certainement pas le risque d’exciter les nerfs d’un inconnu doté d’une carrure faisant le double de la mienne, et ce, au beau milieu de la nuit, au beau milieu de la lande… Je ne veux pas terminer trucidée dans un fossé à demi dévorée par ces maudits corbeaux !

— Je le sais, merci bien ! fit-elle en lui rendant son mouchoir abîmé de traces pourprées et reprenant sa route. D’ailleurs, je vais continuer ma route si vous le voulez bien. J’ai d’autres choses à faire que de discuter dans le noir avec l’illustre étourdi qui a bien failli m’écraser !

Le temps de rejoindre son cheval, l’homme chemina à ses côtés. Silencieux, il la dévisageait du coin de l’œil, tiraillé entre son devoir moral de lui venir en aide et celui, plus judicieux, de se sauver au plus vite au risque d’être reconnu par cette concitoyenne. Car, au vu de sa notoriété et de ses aspirations politiques, le portrait et les caricatures du baron von Tassle avaient plus d’une fois été diffusés dans la presse locale. C’était un miracle que cette jeune femme ne l’eût pas reconnu, surtout lorsque l’on savait le lien qui les unissait intimement.

Interloquée d’être lorgnée de la sorte, Ambre cessa son avancée. Elle releva le menton et croisa les bras.

— On ne vous a jamais dit, monsieur, qu’il était malaisant de dévisager ainsi une demoiselle esseulée et parfaitement respectable ? railla-t-elle en imitant l’accent et le parlé châtié de la haute société, les dents claquant sous le baiser de la brise mordante.

L’homme esquissa un sourire, soulagé par son anonymat préservé et amusé par le tempérament de sa vis-à-vis dont la description brossée par son fils, tant physique que psychique, se révélait d’une digne justesse.

— Veuillez m’excuser, mademoiselle, finit-il par répondre d’un ton affable. Permettez-moi de vous raccompagner jusqu’à votre logis, je tiens à me faire pardonner.

Ambre haussa un sourcil et grimaça.

— Me raccompagner ? Ma foi oui, pourquoi pas. Ce serait la moindre des choses si vous ne désirez pas que je vous prenne pour un rustre !

Le baron atteignit son cheval en quelques enjambées. Il agrippa les rênes d’une main et, le pied à l’étrier, grimpa en selle avec grâce. Ambre le rejoignit d’un pas moins audacieux, peu à l’aise à l’idée de chevaucher une telle monture.

— Montez derrière moi si vous le voulez bien, la conseilla-t-il en notant son hésitation. Vous aurez un bien meilleur appui. À moins que vous ne souhaitiez vous tenir devant moi ? Je pourrais plus aisément vous réchauffer.

Ambre eut un rire nerveux devant ce dilemme grotesque. Sa bouche exhala un filet de vapeur tiède tandis que ses tremblements s’intensifiaient.Vaincue par son état, elle accepta la seconde proposition, davantage séduite par la perspective d’être réchauffée, qu’importe la posture inconfortable qu’il lui faudrait adopter les prochaines minutes. Le cavalier tendit la main et l’aida à se hisser devant lui. Dès qu’elle fut assise, il lui transmit la lanterne dont la flammèche léchait agréablement ses doigts gourds. Puis il passa ses bras autour de sa taille et reprit les rênes.

Une fois paré, le baron se pencha vers elle puis demanda :

— Pouvez-vous m’indiquer où vous habitez, je vous prie ?

Ambre sentit le souffle chaud de son haleine caresser sa nuque et ne put réprimer un frisson, grisée également par son parfum d’iris fort enivrant.

— Mon cottage est à environ deux kilomètres, au trente-neuf chemin des dunes précisément, vous n’avez qu’à suivre la route.

Le baron talonna les flancs de l’équidé qui partit au galop. Pour éviter que sa protégée ne tombe, il gardait une main appuyée sur son ventre, la pressant contre lui de sa poigne virile. Ambre fut déconcertée par cette situation, ne sachant si elle était en colère contre cet énergumène ou, au contraire, amusée par son comportement des plus singuliers.

Arrivés aux abords du cottage dont des filets de lumière perçaient à travers les volets clos, l’homme descendit de sa monture. Il tendit une main à son invitée et l’aida à mettre pied à terre.

— Tout ira bien pour vous, mademoiselle ?

— Je pense que oui et puis, si je meurs d’une pneumonie dans les jours à venir, je saurais à qui la faute !

Un fin sourire étira les lèvres du noble qui, par politesse avant de la congédier, lui demanda simplement :

— Comment vous nommez-vous, mademoiselle ?

— Je m’appelle Ambre. Et vous monsieur le tête-en-l’air ?

Le baron n’eut pas le temps de lui répondre qu’Adèle, telle une apparition providentielle, ouvrit la porte à la volée. Pieds nus et en chemise de nuit, elle sortit sur le perron. La fillette échevelée paraissait passablement énervée.

— Ambre ! qu’est-ce que tu fais encore dehors ! Il est tard et j’ai sommeil moi ! Tu m’as promis de me lire au moins une histoire ! Et puis c’est qui ce monsieur avec toi, d’abord ?

Son aînée la mira avec stupeur. Elle aurait souhaité lui répondre avec assurance mais les mots peinaient à s’enchaîner de manière cohérente dans son esprit embrumé.

— J’a… J’arrive ma Mouette ! balbutia-t-elle. Rentre et ferme la porte veux-tu, tu vas laisser entrer tous les insectes !

L’enfant fronça les sourcils puis s’exécuta de mauvaise grâce. La porte d’entrée claqua. Ambre soupira puis reporta son attention sur le cavalier qui s’était remis en selle et s’apprêtait à partir.

— Rentrez donc, mademoiselle. Je ne souhaite pas vous faire perdre votre temps. D’autant que vous êtes glacée et que le devoir vous attend ! annonça-t-il de sa voix suave dans laquelle transparaissait une pointe d’amusement.

Elle opina du chef et lui rendit sa lampe. Leurs doigts s’effleurèrent. L’homme l’étudia une dernière fois et ajouta :

— Prenez soin de vous !

Il pressa les flancs de l’animal qui s’élança au trot pour s’enfoncer dans l’immensité nocturne. Encore fébrile, l’organisme perturbé par une myriade de sensations nouvelles, Ambre le regarda s’éclipser, ne sachant si elle avait rêvé ce qu’elle venait de vivre.

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