NORDEN – Chapitre 35
Chapitre 35 – Douces confidences autour d’un déjeuner
La matinée touchait à sa fin lorsque la silhouette d’Anselme, juché sur son destrier bai, se dessina à l’horizon. Cheveux au vent, le cavalier descendait le talus sur la sente rocailleuse. Son chien trottinait à ses côtés. Velours jappait. Sa queue oscillait avec panache et sa langue pendait hors de sa gueule, heureux de la promenade qu’il avait effectuée. Affairées en extérieur, les deux sœurs le regardèrent approcher. Elles venaient de terminer leur labeur, profitant de cette matinée ensoleillée pour jardiner et entretenir le poulailler ainsi que leur poney qui fut étrillé des crins jusqu’aux sabots. Des taches terreuses et auréoles de sueur imprégnaient leurs oripeaux.
— Bien le bonjour, mesdemoiselles ! les salua-t-il quand il arriva à portée de voix.
Allongé sur une marche du perron où il se prélassait avec une désinvolture féline, Pantoufle se redressa à la vue du canidé. Son échine se hérissa et ses oreilles se plaquèrent en arrière. Il feula et fila aussitôt dans les fourrés. Le chien l’aurait volontiers coursé si un ordre de son maître ne l’avait pas forcé à demeurer au pied.
— Bonjour Anselme ! piailla Adèle dont la chevelure ébouriffée se parsemait de brins de paille. T’es très en avance dis donc, avec Ambre on est encore toutes sales ! En plus, on pue le crottin et la transpiration…
Les joues de l’aînée s’empourprèrent d’embarras tandis que le garçon éclata d’un rire franc. Une fois calmé, il tapota la sacoche sanglée qui ballottait à sa selle et justifia son avance :
— Pardonnez-moi, je pensais mettre plus de temps à effectuer mes emplettes pour le déjeuner. Mais je peux repasser plus tard si ça vous arrange !
— Oh non, ne t’inquiète pas, entre donc ! répondit Ambre en s’époussetant les mains sur son pantalon. Je vais te servir une cervoise pendant que l’on se prépare.
Il accepta la proposition et descendit de Balthazar. Sa canne sous le bras, il sortit un lourd paquetage de la sacoche et le confia à son amie qui l’emporta avec elle à l’intérieur tandis qu’il attachait les brides de l’équidé aux anneaux de l’écurie puis ordonnait à son chien de garder les lieux. Velours ne l’écouta que d’une oreille distraite, appliqué à dévorer les ultimes croquettes éparpillées dans la gamelle du greffier. À peine le garçon mit-il un pied dans la demeure qu’un rictus se dessina sur son visage.
En cinq années d’absence, le cottage avait fortement changé. La beauté rustique d’autrefois où Hélène veillait au grain avait laissé place à une maison en pleine décrépitude. La tapisserie murale avait fané, le mobilier s’était flétri, cadres ornementés et bouquets floraux avaient disparu, de même que les charmantes photos de famille qui, jadis, décoraient le buffet de l’entrée.
L’odeur aussi avait changé, la cire d’abeille et le parfum des fleurs avaient été remplacés par un désagréable remugle de renfermé. Voulant dissimuler sa gêne devant ses hôtesses, le baronnet se ressaisit et commença à déballer le sac de victuailles posé sur la table à manger.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Adèle en voyant le paquet volumineux d’où émanait un fumet fort alléchant.
— Ceci, Mouette, est notre déjeuner ! Comme j’ai cru comprendre que tu étais une fieffée gourmande, j’ai acheté quelques denrées qui, je l’espère, vont satisfaire le palais de mademoiselle.
Le paquetage effeuillé, il en sortit un plat en grès contenant un rôti de bœuf accompagné de pommes de terre, de haricots verts et d’oignons grelots. Il y avait également un morceau de tomme brebis, une miche de pain blanc ainsi qu’une tarte à la rhubarbe. Les saveurs exhalées par les aliments embaumaient la pièce.
— Wahou ! s’écria Adèle, les babines baveuses, laissant ses doigts sales traîner sur les parois tièdes. J’y crois pas ! C’est du bœuf ? Oh la la ! On en mange quasiment jamais !
— Je vois que mon choix a fait mouche, ça me rassure ! se moqua-t-il gentiment. Tout provient d’Iriden ! J’ai acheté le pain et le dessert à La Bonne Graine, une boulangerie réputée. Je ne savais pas ce que vous préfériez, j’ai hésité à prendre un entremets plus crémeux et élaboré, à base de coulis et de fruits frais mais j’avais peur qu’il supporte mal le transport.
Aussi envoûtée que sa puînée par le repas à venir, Ambre le remercia et envoya Adèle se laver. Elle fit asseoir son hôte, fouilla dans un placard à la recherche d’une bouteille et la décapsula.
— J’espère que tu aimes cette marque ! dit-elle en servant la boisson mousseuse dans une chope. C’est la seule qu’on a à la maison. Elle est trop riche en houblon pour moi mais c’est la favorite de papa. Je peux te proposer un cidre ou du vin si tu préfères.
— La bière me convient tout à fait, ma chère rouquine !
Dès qu’Anselme fut servi, elle fit tourner doucement son four et glissa le plat principal sur la grille afin de conserver le repas au chaud. Puis elle se posta face à lui et se versa une dose de cidre fermier dans sa bolée.
— J’imagine qu’il faut que je te souhaite un joyeux anniversaire ! le taquina-t-elle en trinquant.
— La tradition l’exige mais rien ne t’y oblige ! se gaussa-t-il en portant le verre à ses lèvres. Encore une dernière année avant de franchir le cap de la vingtaine. Ça me fait bizarre d’être considéré par la société comme un adulte responsable depuis deux ans maintenant. Et encore plus de pouvoir me transformer en mon animal totem depuis l’an dernier.
Il caressa le médaillon épinglé sur son veston.
— Bien que mon physique soit d’une perfection inégalée, je suis sûr que je ferais un magnifique corbeau ! Même si je doute que mon beau-père soit réjoui par cette initiative.
— Monsieur le baron n’est pas trop déçu de ne pas fêter l’événement en ta compagnie ?
— Je l’ai averti de mon absence avant de t’envoyer l’invitation et lui ai précisé que je comptais le célébrer auprès d’une amie. Je pensais qu’il allait argumenter pour me persuader de rester mais il s’est contenté de me dévisager avant de m’accorder un sourire si franc que j’en ai été déstabilisé. Il a acquiescé et m’a souhaité d’agréables festivités.
— Sait-il que tu fréquentes une noréenne de basse classe ?
— Plus que cela, il connaît l’identité de ladite noréenne. Apparemment, nos excursions en ville et nos physiques atypiques ne passent guère inaperçus. Plusieurs personnes m’ont reconnu en compagnie d’une jeune femme à la chevelure flamboyante et au visage piqueté d’éphélides.
— Ça a dû le choquer non ? Il aurait sans doute préféré que tu t’acoquines avec ceux de ta caste.
— Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ma chère féline, sache qu’Alexander von Tassle ne porte absolument aucun préjugé, que ce soit envers les noréens ou à l’encontre des gens de condition modeste. Il est au contraire extrêmement tolérant et ne me ferait aucun reproche, y compris si je décidais de me marier auprès d’une roturière sans le sou…
Il but une gorgée et prit une expression pensive.
— Quoique… il est probable qu’il défaille si j’envisageais de me lier auprès d’une chatte enragée, dotée d’un tempérament ardent et prompte à éviscérer la moitié de la population qu’elle qualifie si adorablement de « vautours indésirés ».
Il ponctua sa phrase d’un clin d’œil assorti d’un sourire. Ambre faillit s’étouffer à cette justification. Elle posa une main sur son cœur et fit mine d’être choquée.
— Un tyran tolérant ! Je ne savais pas que cela existait !
— Je reconnais qu’il est très exigeant mais en termes de mordant et de vindicte, tu lui fais largement concurrence ! Je te le présenterais un de ces jours. Je suis certain que vous saurez parfaitement vous entendre !
L’intéressée pouffa puis se dirigea vers la salle d’eau une fois Adèle revenue. La petite affichait une mine rayonnante. Elle se posta à côté du garçon et lui raconta en détail sa vie trépidante d’enfant de huit ans pendant qu’elle dressait la table. Ambre réapparut une poignée de minutes plus tard, habillée d’une chemise à carreaux et d’un jean propre, ses cheveux attachés en queue de cheval haute. Gantée de maniques, elle sortit le plat du four. Anselme se munit d’un couteau, coupa la pièce de viande rouge, aussi tendre que du beurre, et en servit un beau morceau par assiette.
— Hum ! c’est trop bon ! s’écria la petite une fois sa première bouchée avalée. Dis Ambre, pourquoi est-ce qu’on ne mange jamais de bœuf à la maison ? C’est encore meilleur que les souris d’agneau confites à l’ail de papa.
— Tout simplement parce qu’on n’a pas les moyens d’en acheter ! répliqua sa sœur. Ou alors tu n’auras droit qu’à du pain sec, des œufs, du chou, des navets et des pommes de terre tout le reste de la semaine ! Tu pourras aussi dire adieu au poisson, volaille, mouton et fromage ainsi qu’à tes viennoiseries !
— Oh, ça non jamais de la vie ! Plutôt mourir ! se défendit la mouette, outragée à l’idée d’une telle perspective.
Le repas se déroula dans une liesse partagée. La viande et les légumes furent rapidement dévorés. Puis Anselme découpa la tomme de brebis dont la saveur boisée se mariait avec le pain de froment encore frais. Quant au dessert, la tarte fut exquise ; la pâte était croustillante et les lamelles de rhubarbes fondantes, caramélisées dans un alliage de beurre doux mêlé de sucre roux. Adèle aima tellement la pâtisserie qu’elle en reprit une part, sous les yeux ahuris des deux aînés qui se demandaient comment un corps si chétif pouvait ingurgiter tant de nourriture.
En fin de repas, alors qu’ils se vautraient sur le dossier de leur chaise et massaient leur ventre arrondi, Ambre offrit la tablette à son invité. Comme la chatte l’espérait, le corbeau saisit immédiatement l’allusion puis narra l’anecdote, ce qui fit rire la cadette.
Le temps de digérer ce copieux déjeuner à l’aide d’une tisane, on bavarda sereinement, la conversation entrecoupée par les aboiements de Velours. Le canidé alertait les pensionnaires de la présence d’étrangers qui passaient non loin de la maison.
Dès que la boisson fut achevée et que tous furent suffisamment reposés, Anselme proposa une balade équestre jusqu’au vieux phare tant que la météo demeurait clémente. Adèle enfila ses bottes et alla chercher Ernest dans sa stalle. À l’instar du chien, le poney était excité et fanfaronnait. La fillette le monta à cru tandis que le baronnet enfourcha Balthazar et aida son amie à se hisser derrière lui. Une fois en selle, Ambre ressentit une pointe d’appréhension ; cela faisait des années qu’elle n’avait pas chevauché, encore moins un destrier d’une telle envergure.
Durant le trajet, elle ceignait la taille du cavalier, le ventre plaqué contre son dos et la tête nichée proche de son cou duquel émanait une délicieuse senteur de bleuet mêlé à ses fragrances corporelles qui la replongèrent en enfance.
Il leur fallut moins d’un quart d’heure pour parvenir à destination. La mer dormait dans un calme immuable et la brise légère transportait un air saupoudré d’embruns. Sur la plage, des phoques prenaient leur bain de soleil, étendus sur les galets. Le petit phocidé au pelage blanc reposait parmi eux. Adèle abandonna Ernest et partit le rejoindre, suivie par Velours. Anselme et Ambre mirent pied à terre et marchèrent jusqu’au muret situé à proximité du phare.
Une fois installés, le dos calé contre la pierre effritée, la chatte se mit à l’aise. Elle ôta ses chaussures et glissa ses pieds nus dans le sable froid parsemé de touffes d’herbes. Ils restèrent plusieurs minutes à contempler l’horizon en silence, se laissant bercer par le froissement de la végétation et le roulis des vagues. Des oiseaux, grisés par les effets euphoriques du printemps, entamaient leurs parades amoureuses, entraînés dans une valse aérienne.
— Dis-moi, ma chère rouquine, tu as quelqu’un dans ta vie ? s’enquit le garçon, captivé par ce spectacle.
Ambre réprima un rire à l’entente de cette question inopinée puis admira les deux goélands qui volaient côte à côte, se frôlant subtilement du bout de leurs ailes.
— Je pensais que c’était évident, mais la réponse est non ! affirma-t-elle d’un ton léger où transparaissait une note d’amertume. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque mais tous les hommes que je croise me sont parfaitement indifférents.
— Pourquoi cela ? fit-il en haussant un sourcil.
Le visage de la noréenne s’assombrit. Gênée par l’aveu qu’elle s’apprêtait à faire, elle chassa les mèches rousses indomptables que le vent malmenait.
— Franchement Anselme, je n’imagine pas me marier à quelqu’un de mon milieu. Je refuse de vivre une existence morne et sans saveur en gagnant tout juste de quoi subvenir à mes besoins et entourée d’enfants à élever. Ce n’est pas fait pour moi !
— C’est-à-dire ? demanda-t-il, ému qu’elle ose se confier. Tu ne souhaites pas quitter ton cottage pour fonder ta propre famille ?
Elle prit une longue inspiration puis soupira bruyamment.
— Non, avoir Adèle sur le dos est déjà suffisamment épuisant et m’a ôté toute envie d’avoir des enfants un jour ! J’aspire à plus que devenir une mère et une femme dévouée à son mari ! Je rêve de voyage et de liberté ! Toutefois, je ne peux nier avoir un faible pour les gens instruits, notamment ceux qui aiment partager leur savoir et sont sans cesse en quête de découvertes. L’ennui est qu’un intellectuel sera nettement plus exigeant qu’un simple prolétaire et ne verra en moi qu’une piètre partenaire inculte avec trop peu de ressources pécuniaires pour compenser par l’argent ses nombreuses lacunes.
Ambre enroula ses bras autour de ses jambes repliées contre son buste puis jeta une œillade en bas de la falaise et désigna sa sœur, les rétines voilées de tristesse.
— En plus, à cause des absences prolongées de mon père qui, jamais et ce même sous la torture, ne quittera son travail, j’ai Adèle à charge pendant encore une dizaine d’années. Quel homme voudrait gaspiller près d’une décennie de sa vie à s’occuper d’un enfant qui n’est pas le sien ?
— Mon beau-père y arrive ! Donc si le baron von Tassle parvient à verrouiller son orgueil pour élever un infirme de ma veine, c’est qu’il doit en exister d’autres. Tu sais, je suis sûr que tu ne laisserais pas indifférents certains aranéens de bonne famille, que tu sois riche ou non, si tu prenais le temps de t’intéresser un tant soit peu à eux au lieu de les dénigrer sans arrêt. Si l’on met de côté les élitistes ou les pervers de la trempe d’Isaac, la plupart ne sont pas différents des noréens que tu croises à Varden. Certes, ils n’ont pas de taches sur la peau ni de totem mais ils ont une éducation et des coutumes similaires aux nôtres, y compris les membres de la noblesse !
Ambre émit un rire bref.
— Arrête un peu ! Jamais je n’accepterais de partager ma vie avec un aranéen et encore moins un nanti ! Ils sont tous tellement méprisants et imbus de leur personne.
— Je t’assure, ils ne sont pas si horribles, tu sais ! objecta-t-il en la couvant d’un air narquois. Sauf si tu me prends pour exemple.
— Pour moi tu as été et tu seras toujours Anselme mon voisin noréen, le mirifique corbeau boiteux aux yeux de chien battu.
— Le fameux couard empaffé ! souffla-t-il d’une voix melliflue.
Ambre blêmit et ses billes s’arrondirent.
— C’est Adèle qui t’a dit ça ?
Il acquiesça puis, du bout de l’index, traça des formes abstraites dans le sable.
— Ne t’inquiète pas, je ne t’en veux pas. Il est vrai que tu n’as pas tout à fait tort. Contrairement à mon père, je n’ai jamais été réputé pour ma vaillance.
Consternée, elle se pinça les lèvres puis marmonna gravement :
— Je suis désolée. Si j’avais eu connaissance de ce que tu traversais, crois-moi que je ne t’aurais jamais dénigré de la sorte. J’ai été égoïste d’imaginer que j’étais la seule à souffrir de notre séparation. J’étais loin de penser que tu avais été obligé de tirer un trait sur ton passé pour te permettre de t’intégrer dans ton nouveau milieu et surmonter ton deuil. J’ai été idiote !
— Arrête de t’apitoyer, ma rouquine, ou je risque de verser une larme devant ce florilège d’excuses ! Je t’ai connue plus cinglante avec ton tempérament de feu ! À croire que le temps t’ait assagie.
— Monsieur ne manque pas de cynisme à ce que je vois ! nota-t-elle en lui assénant un coup d’épaule. D’ailleurs, puisque tu abordes le sujet, tu as quelqu’un dans ta vie ? Une future madame von Tassle ? Tu dois en croiser de belles perruches d’apparat lors de tes soirées mondaines. Au vu du statut et de la renommée de ton père, je serais très étonnée que tu ne sois pas courtisé.
— Mon tableau de chasse est encore vide mais, rassure-toi, tel un coq dans une basse-cour, les oiselles tombent en pâmoison devant ma verve et ma prestance ! Et mon charisme les fait fondre aussi aisément qu’un carré de chocolat sous la chaleur estivale.
Ils rirent à gorge déployée puis se turent et profitèrent du silence ambiant. Assoupie, Ambre posa sa tête sur l’épaule du garçon et ferma les paupières. Anselme fut réjoui par ce contact qui le replongea plusieurs années en arrière. Il cala son crâne contre la pierre dure du muret et contempla l’horizon, progressivement envahi par des nuages obscurs transportés par les rafales venteuses qui s’intensifiaient. Sur la plage, les éclats de voix de la fillette et les jappements excités de Velours résonnaient.
— Au fait, j’ai repensé à ce que tu m’as dit au sujet de ma mère, finit-il par révéler. Et tu as l’air d’avoir raison… je crois qu’elle est toujours vivante.
Sortie de sa rêverie, son amie redressa la tête et le regarda avec stupéfaction.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Ne souhaitant pas impliquer les inquiétudes et les suppositions de son père dans la discussion, Anselme broda une histoire mêlant vérité et fabulation enjolivée.
— Je me suis baladé aux alentours de la forêt l’autre soir. Cette histoire de loup couplée à la disparition de ma mère m’obsédait. J’étais en proie à une insomnie et j’ai fui discrètement le manoir pour arpenter la campagne à cheval. J’étais sur le point de rentrer quand j’ai vu une silhouette quitter la sylve pour venir à ma rencontre. Je n’ai d’abord rien pu distinguer hormis deux gros globes lumineux, d’un doré éclatant, qui se rapprochaient dangereusement. Le plus étrange était que Balthazar n’était nullement effrayé. Il n’a pas henni ni piaffé et est resté immobile y compris lorsque la bête lui a fait face.
Un frisson d’excitation saisit sa vis-à-vis, suspendue aux lèvres de son interlocuteur.
— Les rumeurs sont fondées, il s’agit bien d’un loup… Un loup noir énorme ! L’animal s’est approché, il n’était ni apeuré ni menaçant. Il m’a simplement observé pendant un moment puis est reparti. J’étais littéralement pétrifié et fasciné.
— C’est étrange comme comportement ! réfléchit Ambre, les sourcils froncés. Il aurait dû vous attaquer ou du moins vous défier. Même Balthazar aurait dû éprouver des signes de nervosité devant un tel prédateur.
— Oui, il est clair qu’un loup ordinaire n’aurait pas eu un tel sang-froid. D’où l’hypothèse qu’il ne serait pas impossible qu’il s’agisse bel et bien de ma mère. Cela expliquerait la sérénité de Balthazar qui aurait reconnu en la louve le portrait de sa fille.
— Balthazar est ton grand-père ? s’écria Ambre, éberluée.
— Bien sûr ! Tu ne t’en souviens pas ? Ça fait plus de dix ans qu’il s’est transformé car il devenait sénile et il ne voulait pas être un fardeau pour la famille. Il était le destrier de ma mère avant de devenir le mien quand le baron lui a offert Voltaire. Je ne sais pas combien de saisons supplémentaires sa transformation lui a accordées, mais il se rapproche de l’âge canonique de soixante-dix ans.
— J’avais totalement oublié ! admit-elle en se grattant la nuque.
Un silence méditatif s’ensuivit puis Anselme poursuivit :
— Quoiqu’il en soit, je tiens à ce que tu saches que ma mère était bizarre la semaine précédant sa disparition. Elle et mon beau-père étaient allés à une soirée au manoir von Hauzen. Je ne sais pas ce qui s’est passé là-bas, mais le lendemain, Judith paraissait distante et troublée. Elle ne mangeait presque rien et ne cessait de se quereller auprès d’Alexander. Ils se lançaient des piques acides et allaient même jusqu’à s’insulter ! Heureusement, ils n’en sont pas venus aux mains mais je ne les avais jamais vus faire preuve de tant de violence auparavant, surtout la veille de l’incident. D’ordinaire, ils étaient toujours mesurés et courtois l’un envers l’autre.
— Tu penses que le baron aurait pu lui nuire ? Qu’il projetait d’assassiner sa femme car elle aurait découvert quelque chose de compromettant à son sujet ou bafoué son autorité ?
Anselme eut un rire outragé.
— Ambre, tu vas trop loin dans tes réflexions là ! Il est vrai que mon beau-père n’est pas l’homme le plus tendre du monde mais il n’en reste pas moins quelqu’un d’honorable. Il n’était pas un amant parfait mais il respectait ma mère et l’aimait à sa manière. Jamais il ne l’aurait assassinée !
— Dans ce cas, pour quelle raison se serait-elle transformée ?
— Je n’en sais rien, mais je compte bien le découvrir !
Ne sachant que répliquer, à court d’arguments, Ambre n’objecta rien. Un nouveau silence s’instaura, plus orageux que le précédent, à l’image de la pluie qui commençait à clapoter. Ne désirant pas rentrer trempée, la chatte se leva et tendit une main à son ami pour l’aider à se relever. Ils hélèrent Adèle et le canidé puis le trio et leur ménagerie regagnèrent le logis sous la tempête naissante.

