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NORDEN – Chapitre 104

Chapitre 104 – Espoir et entretien

Une fois le corbeau envolé, Alexander referma la fenêtre puis scruta Ambre, songeur ; elle était trempée, grelottante. Ses cheveux raides dégoulinaient le long de sa nuque et de son dos, se plaquant contre ses joues blêmes, dont la pâleur était accentuée par ses yeux rougis et mouillés de larmes. Ses pupilles étaient entièrement dilatées et lui donnaient un regard étrangement dérangeant. Sa chemise entrouverte lui moulait la peau et faisait ressortir la moindre de ses formes.

— Assieds-toi, je te prie, dit-il en lui tendant une serviette.

La jeune femme s’exécuta et prit place sur une chaise autour de la table. Il se posa à côté d’elle et commença à sortir le matériel de soin de la trousse.

Elle lui tendit son bras sanguinolent, tremblant sous l’effet de la douleur. Il retroussa avec délicatesse la manche de sa chemise, maculée de sueur et de sang, collée par endroit contre les marques laissées par les dents de la petite Féros.

Il lui nettoyait ses plaies, la pièce plongée dans un silence monacal où seuls les bruits des gouttes frappant contre les carreaux étaient perceptibles. Avec des gestes maîtrisés, il soignait minutieusement les incisions, assez profondes pour quatre d’entre-elles, faisant pianoter ses doigts le long de sa peau rougie.

— Elle ne t’a pas raté, finit-il par dire.

— Je me disais bien que mon bras manquait d’une petite marque, murmura-t-elle amusée, comme ça, j’ai des morsures aux deux, plus besoin de bracelet pour les égayer.

Voyant qu’il ne disait rien, elle renchérit :

— Je suis désolée pour mon emportement tout à l’heure, s’excusa-t-elle, mais je ne pouvais accepter ce que Sonjà proposait. Je trouve cela ignoble. Et même si je m’en veux de nous avoir fait perdre de l’aide aussi précieuse, cela m’était inconcevable.

Il fronça les sourcils et soupira :

— Tu n’as pas à t’excuser Ambre, objecta-t-il tout en continuant sa tâche, tu as fait ce que tu as cru juste et je dois avouer que tu as bien fait de manifester ton opinion.

— Vous ne m’en voulez pas ? s’étonna-t-elle.

— Non ! fit-il en levant les yeux vers elle. Même si je dois avouer que ton emportement et ta défiance envers moi m’a profondément agacé, je ne te le cache pas.

Il enroula, avec le plus grand soin, la bande autour de la plaie compressée d’un fin morceau de tissu.

— Mais en y réfléchissant, il était injuste de concevoir une telle demande. Cela reviendrait à dire, et tu me l’as très clairement signifié, que je ne te considérais pas moi-même comme étant mon égale, que tu étais comme ce que tout le monde peut le penser ; un être à peine plus intelligent et évolué qu’un animal. J’aurais effectivement été odieux de m’entêter à jeter en pâture ces trois Féros qui n’ont rien demandé.

Elle fit la moue et se pinça les lèvres.

— Je vous avoue que de voir que même les noréens, mes semblables, nous qualifient d’êtres inférieurs à eux m’a énormément blessé, pour ne pas dire anéantie.

Elle hoqueta et baissa la tête, les yeux larmoyants.

— J’ai toujours eu l’habitude d’être considérée comme une moins que rien par la haute, comme une miséreuse, une noréenne de Varden, tout juste bonne à travailler pour gagner sa pitance. Mais là, de voir les miens, des êtres en qui j’avais foi et confiance, nous jeter des regards de mépris à Mesali et à moi, ça me révolte et me brise.

Elle sanglota, s’essuyant les yeux d’un revers de la main.

— Le pire est que, quoi je fasse, je ne pourrais jamais changer ça ! Je ne pourrais jamais aller contre ma nature…

Elle sentit une main derrière sa nuque. Alexander la fit venir à lui et pressa sa tête contre son épaule afin de la rassurer au mieux. Elle se laissa faire et pleura de plus belle.

— Je devrais me transformer, faire comme Judith, sanglota-t-elle, ça simplifierait la vie de tout le monde. Je pourrais non seulement protéger la ville, vous protéger, et surtout ne plus avoir à encaisser toutes ces médisances que je ne parviens plus à supporter !

— Je t’interdis de dire ça ! rétorqua-t-il sèchement. Ne serait-ce que d’y songer un seul instant ! Tu n’as pas à te sacrifier pour cela, tu as déjà bien assez fait. Il serait cruel d’exiger davantage de ta personne. Tu es à l’aube de ta vie, une jeune femme à peine sortie de l’enfance qui a jusqu’ici eu tellement de mal à trouver sa voie. Et tu serais lâche d’abandonner cette apparence pour espérer trouver mieux sous ton autre forme !

— Ce qui serait lâche c’est justement de ne pas saisir cette opportunité et de prouver que les Féros sont autant utiles et importants que n’importe qui d’autre !

Il soupira et passa une main dans ses cheveux roux.

— Calme-toi, la rassura-t-il posément, j’ai conscience que ce qu’ils t’ont dit t’a blessée et que tu te sentes injustement rabaisser continuellement. Tu n’as pas tort d’ailleurs, il est vrai que j’ai moi-même appuyé longuement sur ce fait. Mais s’il te plaît, oublie ça et ressaisis-toi, car les paroles que tu as craché tout à l’heure ont permis de nous accorder une alliance nettement plus solide que celle qu’ils avaient prévue initialement.

— Que voulez-vous dire ? murmura-t-elle mollement en levant les yeux vers lui.

— En t’écoutant parler et en voyant Mesali aussi calme auprès de toi, ils ont vu en toi un être civilisé et doué de conscience. Surtout lorsque tu t’es finalement opposée à Sonjà sans t’être laissée dominer par tes pulsions. Aucun d’eux n’avait jamais vu ça ! Après ton départ, Léopold était terriblement confus et est sorti à son tour, suivi par Rufùs. Les deux hommes restent engagés à nos côtés coûte que coûte. Je suis alors resté seul avec les noréens et ils avaient l’air stupéfaits de ton comportement, en particulier ce Faùn, qui ne parvenait pas à décrocher un son et regardait constamment auprès de sa consœur.

— Et alors, ils vous ont dit quoi ? J’ai cru comprendre qu’ils vous envoyaient du renfort malgré tout.

— C’est exact, des volontaires, des noréens assez sûrs d’eux pour oser défier Alfadir et défendre notre cause. Même si je crois, au vu des tensions actuelles, que l’Insurrection va reprendre prochainement, peut-être même y aura-t-il un coup d’État demain, voire même ce soir.

— La D.H.P.A. circule en ville, fit Ambre en se redressant, j’ai vu des militaires, des hommes de Laflégère précisément, qui en avaient consommé. C’est pour cela que Mesali est devenue folle et que nous avons dû prendre cette Liqueur.

— Comment te sens-tu ? s’enquit-il en scrutant son visage.

La jeune femme avait les pupilles encore dilatées et la commissure de ses lèvres tressaillait avec énergie.

— Je ne sais pas trop, je me suis tellement sentie mal d’en avoir pris, mais je n’ai pas pu résister, l’odeur était épouvantable. Le remède est douloureux, j’ai l’estomac en feu et je commence à avoir mal au crâne. J’en ai été jusqu’à vomir, prête à m’évanouir.

Il libéra son étreinte puis, après un temps, posa les deux coudes sur la table, la tête enfoncée contre la paume de ses mains.

— Vous pensez que tout est fini, que nous avons perdu la partie ? demanda-t-elle avec amertume.

— Hélas, je ne saurais te répondre, dit-il après un soupir, probablement oui, nous n’avons plus vraiment de troupes. Et les forces des Hani et de Léopold ne suffiront pas à contrer celles de von Dorff et de Laflégère, surtout si le peuple se révolte à son tour.

Il pesta puis frappa du poing sur la table.

— Et ce couard de von Eyre, comme s’il espérait sauver sa femme en se livrant à l’ennemi. C’était une belle occasion pour lui de se dédouaner et d’abandonner le navire afin de sauver sa peau avant qu’il ne soit trop tard !

En repensant à la duchesse, les yeux de la jeune femme s’ouvrirent en grand.

— Blanche ! s’exclama Ambre.

— Plait-il ?

— Blanche et Irène ! renchérit-elle en se redressant sur sa chaise. Elles savent ce qui va se produire, ou du moins, elles devraient intervenir dans peu de temps !

— Et puis-je savoir d’où tu tiens ce genre de propos qui te font déclarer ceci aussi sûrement ? demanda-t-il, les yeux plissés en deux fentes et un rictus au coin des lèvres.

— Je dois retrouver Blanche cet après-midi, elle a quelque chose à me dévoiler. Sur moi. Elle m’a prise à part au manoir, hier après mon entrevue avec Meredith et m’a invitée à la rejoindre discrètement chez les de Lussac.

— Et je suppose que tu ne voulais pas me parler de cela !

— Blanche m’avait fait promettre de ne rien vous dire.

— Dans ce cas, puis-je savoir comment oses-tu faire confiance aveuglément à cette femme ? s’enquit-il en croisant les bras et en se redressant sur le dossier de sa chaise.

Ambre se pinça les lèvres et déglutit.

— Blanche n’est pas ce qu’elle semble être, elle joue un rôle et protège sa mère. Elle n’est pas la femme froide et impitoyable qu’elle laisse paraître. C’est une calculatrice qui fait tout pour défendre sa sœur et honorer sa mère. D’après elle, Irène serait celle qui nous défendra. Notre sauveuse de l’ombre. L’ennui est que je ne sais pas comment elle compte s’y prendre. Elle n’a pas d’armée, elle est cachée on ne sait où et je ne vois pas ce qu’elle pourrait faire.

Alexander se pinça les lèvres, pensif.

— Desrosiers, murmura-t-il au bout d’un long moment, bien sûr, c’est évident.

Il embrassa le crâne de sa partenaire et se leva afin de faire les cent pas, parcourant la pièce de long en large, d’un pas assuré.

— Irène est chez le marquis, leur alliance est liée à la Cause. Je serais prêt à parier que la duchesse s’est servi de la notoriété de Wolfgang afin de s’assurer une protection en apparat, dans le but d’approcher Lucius dans l’ombre et de s’allier avec lui sans que personne ne s’en aperçoive. Si notre seconde théorie au sujet d’Hélène et d’Irène tient la route, alors elle est encore et toujours engagée à la Cause et donc de mèche avec les de Rochester et surtout au service d’Alfadir lui-même.

— Cela expliquerait pourquoi le marquis doit nous défendre à tout prix Adèle et moi.

— Et surtout pourquoi il semblait être aussi formel en nous annonçant que notre parti serait l’avenir de l’île. Avec les forces de Desrosiers, et bien que la Goélette soit partie en mer, cela nous donne près d’une centaine de têtes supplémentaires. C’est peu, mais non négligeable.

— Et la D.H.P.A., comment allons-nous rivaliser si des gens consomment cette saloperie ?

Alexander écarquilla les yeux et fut soudainement parcouru d’un frisson.

— Espérons que cette saloperie de drogue comme tu dis, soit en quantité limitée et que les effets s’estompent au plus vite.

Ambre regarda l’horloge ; il allait être quinze heures et il lui fallait partir afin de gagner le domicile le plus discrètement possible en passant par les ruelles annexes. Elle se leva à son tour. Alexander s’approcha d’elle et l’enlaça.

— Surtout, sois prudente, annonça-t-il.

— J’y veillerais, murmura-t-elle, qu’allez-vous faire ?

— Rester ici, protéger le siège de la mairie coûte que coûte. Je dois écrire une lettre à l’intention de mon oncle et je missionnerai James de la lui apporter.

Ils défirent leur étreinte et s’échangèrent un baiser langoureux.

— Prenez-soin de vous, annonça-t-elle.

Sur ce, elle prit sa veste, tourna les talons et sortit en hâte.

Alexander se retrouva enfin seul. Il s’en alla en direction de la fenêtre, prit une grande inspiration et soupira en regardant la silhouette de sa tendre acolyte s’éloigner d’un pas hâtif à travers la brume naissante. Il profita de ce point de vue pour scruter les environs, gagné par une certaine appréhension. Les rues semblaient parfaitement calmes, les cavaliers et soldats avaient quitté la grande place et les quelques citadins qui traversaient la place se pressaient de rentrer chez eux.

Il sortit de la pièce et se dirigea d’un pas décidé en direction de son bureau. Il s’y installa et sortit une feuille. Puis il se munit d’un stylo et commença à rédiger une lettre à l’attention du marquis, désirant s’enquérir au plus vite de ses motivations et d’éteindre le doute qui le rongeait.

Il alluma sa lanterne, la pièce plongée dans la pénombre naissante. La flammèche crépitait, la rousseur de la flamme ondoyante lui rappelait la chevelure de celle qui partageait sa vie et dont il était fier.

Comment en étaient-ils arrivés là tous les deux ? Comment avait-il pu, lui, ce grand solitaire manipulateur se laisser à ce point désarmer ? Une noréenne, la troisième avec qui il partageait sa vie, toutes si différentes et pourtant si attachantes à leur manière. La perdrait-il, elle aussi ? Le destin serait fort cruel de le terrasser à nouveau. Il ne pouvait s’infliger encore une fois une telle blessure, si vive, si douloureuse. Les deux chiennes avaient succombé, la chatte sera-t-elle plus résistante ?

Il soupira une nouvelle fois, las et désespéré face à cette situation qui lui échappait et dont il n’avait plus aucun contrôle. Il posa les coudes sur son bureau puis se frotta les yeux et contempla quelques instants la page blanche, réfléchissant à ce qu’il allait écrire. Son oncle était-il au courant de la situation ? Était-il vraiment de mèche avec cette énigmatique Irène et le clan de Rochester ? Ou nourrissait-il de faux espoirs ?

Il resta un long moment pensif, ne sachant que faire. Quand il porta à nouveau son regard sur l’horloge, celle-ci indiquait dix-sept heures.

Il s’apprêtait à écrire lorsque James entra dans le bureau, trempé et fatigué.

— Bonsoir Alexander, dit-il en s’avançant vers lui et en s’installant sur le siège d’en face.

— Bonsoir James, fit-il en se redressant, vous tombez bien, j’ai à vous parler.

— Je vous écoute, dit-il en ôtant sa veste et en ébouriffant ses cheveux roux mouillés.

— Une simple question, maîtrisez-vous la situation ?

— Nos hommes patrouillent dans la ville, nous avons effectivement pu interpeller les trois consommateurs de D.H.P.A. que mademoiselle Ambre avait aperçus.

— Je ne parle pas de ça !

Il lui sourit, dévoilant une large fossette.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que nous jouons autrement ?

— Je vous en prie James, veuillez ne pas me manquer de respect ! Vous savez très bien ce que je veux dire.

Il eut un petit rire nerveux et le dévisagea, amusé.

— La situation est sous contrôle monsieur, soyez-en rassuré. Je vois que vous adressez une lettre à votre oncle, fit-il en observant le papier, ce ne sera pas nécessaire, sachez-le.

— Pourquoi donc ? fit-il, surpris.

— Tout simplement parce que je suis déjà là ! déclara une voix grave et posée.

Alexander leva les yeux et remarqua deux silhouettes qui se tenaient devant lui. La première était le marquis Desrosiers, intégralement vêtu de noir, sa canne à pommeau de serpent fermement tenue entre ses mains. La seconde était une femme, l’une des plus belles et intimidantes de l’île, la plus impitoyable d’entre toutes. Elle s’approcha de sa personne, la démarche gracile.

— Bonsoir, monsieur le maire, dit Irène von Hauzen.

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