KissWood

NORDEN – Chapitre 117

Chapitre 117 – La demande

Le soleil était bas dans le ciel, plongeant la pièce dans un joli camaïeu orangé. La fenêtre était grande ouverte afin d’aérer la chambre, baignée d’une chaleur étouffante. Dehors, le bruissement des feuilles d’arbres agitées par les vents se mêlait aux sons mélodieux des mouettes et des goélands qui rentraient au port.

Alexander était assis, confortablement installé devant sa coiffeuse, Désirée juste derrière lui en train de le brosser.

— Tes cheveux ont sacrément poussé, nota-t-elle en faisant glisser ses doigts dans sa chevelure ébène, c’est fou ce qu’ils sont doux et soyeux maintenant.

— Tu trouves ? dit-il, songeur, les yeux clos, se laissant bercer par les caresses de la brosse contre son crâne.

— Souhaites-tu que je te les attache pour une fois ? Un catogan t’irait si bien.

Il eut un petit rire.

— Ce n’est pas un peu désuet ? demanda-t-il suavement en lui jetant un bref regard à travers le miroir.

— Ça n’empêche que ça t’irait bien et tu as la longueur parfaite en plus ! assura-t-elle. Je suis sûre que ça mettrait tes yeux et ton visage en valeur.

Elle fit la moue, les yeux larmoyants.

— Et Mademoiselle sera fort conquise en te voyant ainsi, dit-elle d’une voix légèrement tremblante, une moue dessinée sur son visage.

Intrigué par son ton plaintif, il fronça les sourcils et l’observa à travers le reflet du miroir. Il fut alors peiné de voir une larme rouler sur sa joue qu’elle tentait discrètement d’essuyer d’un revers de la main.

— Tu pleures ? demanda-t-il le plus posément possible.

— Non ! rétorqua-t-elle vivement, je suis juste triste que tu t’en ailles, c’est tout.

Elle toussa et se pinça les lèvres.

— En même temps, c’est ce qu’il y a de mieux non ? parvint-elle à ajouter, tu seras loin de ce tyran désormais, à l’abri, et heureux en compagnie de la femme que tu as choisie. Protégé par tous tes nouveaux amis élitistes.

— Tu voudrais que je t’engage à mon service ?

— Non ! Je pense que j’aurais du mal à supporter d’être au service de quelqu’un d’autre…

Elle soupira avant d’ajouter plus bas :

— De te voir avec une autre…

Il sentit la respiration de son amie s’accélérer, elle hoquetait et inspirait bruyamment. Ne voulant pas accentuer son embarras, il ne lui en fit pas la remarque et la laissa continuer sa tâche.

Fébrile, les mains tremblantes, elle tira ses cheveux en arrière et les peigna avec le plus grand soin. Elle prit ensuite un ruban de soie bleu, l’enroula autour et fit un nœud ample qui lui retombait sur les épaules. Enfin, elle lui fit signe qu’elle avait terminé.

Le jeune baron se leva et contempla son reflet dans le miroir de plain-pied, situé à côté de son grand lit à plume particulièrement moelleux et confortable, à la parure si douce de laquelle émanait une enivrante odeur d’iris que la domestique appréciait tant. Ce parfum qu’elle ne sentirait plus désormais, lorsqu’il quittera les lieux pour vivre avec sa promise qu’elle n’avait encore jamais eu l’occasion de rencontrer.

Alexander s’observait sous toutes les coutures. Il portait une élégante chemise en lin blanc soigneusement rentrée sous un veston gris sombre rayé et cintré, par-dessus un pantalon noir uni, impeccablement repassé. Des souliers noirs vernis, à légers talons, grandissaient sa taille.

Il pinça le bout de ses cheveux et s’attarda sur sa nouvelle coiffure qu’il semblait apprécier.

— Comment me trouves-tu ? demanda-t-il en se tournant vers elle, un sourire esquissé sur ses lèvres fines.

Elle eut un petit rire nerveux. Elle était persuadée que ce jour-là arriverait, qu’il faudrait qu’ils se séparent définitivement ; après tout, elle était domestique et lui baron, une simple noréenne formée pour servir les nobles aranéens dont il faisait partie. Qu’espérait-elle d’autre ? Il ne lui devait rien, ils ne s’étaient rien promis, rien avoué.

Elle avait toujours pensé qu’elle serait assez forte pour encaisser le coup de cette séparation. Elle s’était imaginé cette scène de nombreuses fois, espérant secrètement être celle à qui cette bague serait destinée.

— Tu es vraiment beau ! avoua-t-elle, les yeux embués, prête à fondre en larmes à la vue de cet être si cher qu’elle s’apprêtait à perdre.

— Veux-tu que je te montre la bague que je vais lui offrir ?

Ses mots eurent sur elle l’effet d’un coup de poignard en plein cœur. Ne pouvant répondre tant sa gorge était nouée, elle se contenta d’un simple hochement de tête.

Sur ce, il se dirigea vers son bureau et sortit du tiroir un joli petit écrin noir. Il se plaça à côté d’elle, lui adressa un regard rempli de bienveillance et l’ouvrit. Enfin, il lui tendit la boite afin qu’elle observe le bijou attentivement.

Désirée le prit méticuleusement et le contempla, l’œil vide. L’anneau était magnifiquement ouvragé, sa surface extérieure, lisse et unie, brillait d’un bel éclat flamboyant inhabituel.

— De l’or cuivré ? Voilà qui est bien rare, se contenta-t-elle de dire, mademoiselle va être ravie.

— C’est exact, ça coûte même extrêmement cher ! assura-t-il, le sourire aux lèvres. J’y ai même fait graver des inscriptions à l’intérieur afin de sceller à jamais le nom de ma douce promise et de faire augmenter son prix.

Elle approcha le bijou de son œil, tentant d’imprimer qui serait l’élue, puis, à la lecture de l’inscription, demeura interdite, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte sous l’effet de la stupeur.

Alexander lui prit l’alliance et, comme il est de coutume dans les nobles familles aranéennes, se plaça devant elle, mit un genou à terre et la contempla droit dans les yeux.

— Ma chère et tendre Désirée, souhaitez-vous devenir ma charmante épouse ? demanda-t-il suavement, les yeux rieurs devant la réaction qu’il espérait.

— Mais… mais comment ? parvint-elle à articuler.

Il se redressa et posa délicatement une main sur sa joue.

— Tu n’espérais tout de même pas que je t’abandonne si facilement, ma friponne ? dit-il, cynique.

Désirée, submergée par l’émotion, le gifla avec violence. La claque le fouetta en plein visage, produisant un claquement sec et résonnant. Il la regarda, hébété, devant cet acte si vif, se massant vigoureusement la joue.

La jeune domestique, tremblante de la tête aux pieds, craqua et se jeta dans ses bras, la tête appuyée contre son torse, pleurant à chaudes larmes.

— T’es un idiot ! Mais quel idiot ! marmonna-t-elle, la voix étranglée par ses innombrables sanglots.

Il laissa échapper un petit rire.

— Tu pourras donner une gifle à ton frère et à ta mère qui étaient également dans la confidence ! assura-t-il tout en lui caressant les cheveux. Je voulais te faire la surprise. Ça m’a peiné de te voir si mal en point et déconfite ces derniers temps. Il a fallu qu’on soit discrets pour ne pas éveiller tes soupçons.

— Mais pourquoi t’as fait ça ? s’indigna-t-elle.

— Je voulais savoir si ce que j’éprouvais à ton égard était réciproque et je dois t’avouer que je ne suis pas déçu de ta réaction. Ajouta-t-il, mesquin.

— T’es ignoble ! pleura-t-elle, comment t’as pu croire un instant que je n’éprouvais rien pour toi ?

— Je ne voulais pas te faire tant de peine, ma douce. Je voulais être sûr et certain que tu serais capable de me suivre à l’avenir. Car, je le crains, ma décision de t’épouser ne va certainement pas plaire à père.

— Par Alfadir ! Mais que va dire le maître s’il l’apprend ! s’offusqua-t-elle, terrifiée.

— N’aie crainte, j’ai pensé à tout. Toi et moi quitterons le manoir après lui avoir annoncé, j’avais assez d’argent de côté pour nous permettre de vivre convenablement dans un petit domaine à la campagne. J’en ai pris un assez grand pour y accueillir ta mère et ton frère et même Pieter afin que père ne se défoule pas sur eux en notre absence.

— Tu es tellement gentil Alexander, fit-elle d’une voix étranglée, comment se fait-il qu’un tyran comme lui puisse être le père d’un être si adorable.

Elle resserra son étreinte, sanglotante, puis marmonna quelques paroles inaudibles.

— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda-t-il, amusé devant sa jolie créature tout ébranlée.

Elle déglutit péniblement et s’éclaircit la voix :

— Tu es sûr de vouloir être avec moi ? Je veux dire, je suis qu’une domestique, je suis à demi noréenne, j’ai pas d’argent, pas de titre. Tu vas perdre toute crédibilité au sein de la noblesse à être avec quelqu’un comme moi et je sais que t’as besoin de notoriété pour appuyer ta personne en politique.

Alexander soupira et fronça les sourcils. Il s’assit sur le lit et l’invita à le rejoindre.

— Désirée, je connais parfaitement les risques et les blâmes que j’encoure à me marier à quelqu’un de ta condition. J’ai tout analysé avant de trouver le bon moment pour sauter le pas. Et quant à l’Élite, le fait de savoir le maire von Hauzen marié avec une noréenne me rassure. Les choses sont en train de changer et je pense que je ne prendrais plus trop de risque à l’idée de me marier avec une aranoréenne.

Il lui donna un baiser sur le front et essuya sa larme.

— Je préfère mille fois diminuer mon train de vie en vivant auprès de toi, que d’assurer mon titre, ma fortune et ma renommée au sein d’une Élite que je déteste. Aucune aranéenne de haut rang n’est digne de toi, elles sont toutes aussi fausses les unes que les autres et ne me convoitent que pour mes biens.

Il lui adressa un sourire si franc qu’elle en fut totalement désarmée :

— Alors que toi au moins tu m’as toujours accepté, tu m’as supporté, relevé, soutenu, réconforté un nombre incalculable de fois. Tu es la seule à pouvoir supporter mon caractère de chien, à me secouer les puces et à pouvoir t’opposer à moi lorsque tu trouves la chose légitime.

Elle laissa échapper un petit rire.

— Après, murmura-t-il, je ne crois pas avoir entendu ta réponse. Peut-être que mademoiselle n’est pas encline à passer sa vie aux côtés d’un homme torturé au corps meurtri et plus jeune qu’elle.

Elle gloussa et le regarda intensément.

— Aurais-je le droit à mon petit déjeuner au lit ?

— Tous les jours si telle est la volonté de madame la Baronne.

Sur ce, elle avança sa main en sa direction. Il la lui prit délicatement et y glissa l’anneau à son annulaire.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :