NORDEN – Chapitre 128

Chapitre 128 – La Harpie brisée

Les lieux étaient parfaitement calmes, noyés de plus en plus dans la pénombre. Dehors, le silence régnait en maître. Le tumulte qui encore un quart d’heure auparavant englobait les rues agitées avait totalement disparu : plus aucun fracas, pas un cri, ni le moindre claquement de sabot ne résonnait ; Iriden paraissait comme morte.

Ambre, sonnée, était encore allongée sur le canapé, les yeux mouillés de larmes. Sa cousine se tenait auprès d’elle et caressait délicatement sa main afin de l’apaiser.

— Je n’étais pas au courant non plus de leur existence, murmura-t-elle, mais sache que le chat que tu appelais Pantoufle était le même que notre Châtaigne, disparu au même moment. Honoré veillait sur nos deux familles. De même que Aorcha, le rouge-gorge, nous sert de messager pour communiquer entre mère et moi.

Ambre s’essuya les yeux d’un revers de la main et renifla.

— Tu crois que H a choisi Erevan comme femme, car elle était fille de la Shaman ?

— C’est probable et certainement du même âge que lui.

Ses pensées se brouillaient, elle parvenait difficilement à mettre ses idées au clair tant toutes ces informations lui paraissaient insensées.

— Pourquoi se sont-ils tous transformés ? Et pourquoi nos mères ont-elles été abandonnées ? Pourquoi maman a-t-elle eu le droit de rester chez notre oncle Heifir alors que ta mère a été placée dans les institutions ? Pourquoi Medreva se faisait-elle appelé Ortenga et ne nous a jamais…

— Calme-toi, s’il te plaît. Je l’ignore également. Tout comme toi, je ne connais rien de ma mère, je ne sais rien de sa vie. Mais en tout cas, elle a une grande influence sur l’île.

— Tu crois que ce serait en lien avec les de Rochester ? Que ma mère s’est mise en couple avec mon père dans le but de s’allier avec cette puissante famille, comme ta mère l’a fait avec le Duc ?

— Oh ça oui, dit-elle en lui caressant le bras. Tout a un lien avec la Cause, voire avec Alfadir lui-même. C’est pour cela que je te dis d’être confiante envers le déroulement des événements.

Ambre renifla et dévisagea sa cousine.

— Que sommes-nous censées faire ? Quel est notre but ?

— Hélas ! Je n’en ai pas la moindre idée. Exister sans doute, laisser nos origines dans l’ombre, perpétuer la lignée de H et…

Des bruits de sabots et des hurlements résonnèrent sur les pavés, se rapprochant à vive allure de la maison. La duchesse se leva et alla en direction de la fenêtre, marchant à pas feutré sur le parquet. Elle poussa discrètement le rideau et observa attentivement le paysage avec une légère appréhension.

— Oh ! Non, ils arrivent déjà ! s’inquiéta-t-elle. Ça ne devait pas être aussi tôt !

— Que veux-tu dire ? fit Ambre, le souffle court.

Il pleuvait à verse, le ciel s’assombrissait et la brume envahissait les rues. Des silhouettes émergèrent des faibles vapeurs, Blanche remarqua une demi-douzaine de soldats qui stoppèrent leur monture et mirent pied à terre. Elle reconnut le capitaine Herbert Friedz et le tout jeune Edmund von Dorff.

« C’est bien la demeure du marquis ! » hurla quelqu’un, d’une voix trahissant un certain ravissement.

— Oh non ! Ils sont accompagnés par les von Dorff !

— Qu’y a-t-il ? s’affola Ambre qui se redressa instantanément sur le canapé, l’échine hérissée.

« Allons y faire un tour, il doit y avoir pas mal de choses à piller chez le vieux de Lussac ! »

— Je suis censée attirer Friedz et ses hommes ici pour faire diversion. L’Albatros ne doit pas prendre le large tout de suite. Au vu de la situation, mère craignait que le navire attaque la Goélette qui devait normalement revenir au port à la tombée de la nuit. Tu ne devais plus être ici ! J’avais averti Théodore pour qu’il te récupère ce soir et que vous partiez loin d’ici.

Ambre écarquilla les yeux, foudroyée par cette annonce.

— Que veux-tu dire par…

— Vite, cache-toi ! La coupa la duchesse.

— Mais ! objecta Ambre.

— Pas de « mais » ! fit-elle en lui empoignant le bras et en l’amenant vers l’armoire. Planque-toi dedans et ne dit rien surtout ou ils te tueront sans hésitation.

« Évitez de faire feu ! D’après Desrosiers, la duchesse doit sûrement être là-dedans ! »

— Mais et toi ? s’enquit-elle, le cœur serré.

— Friedz et le jeune von Dorff sont là ! Et si Edmund est là alors Alastair ne doit pas être bien loin ! S’ils te voient, ils te tueront et te feront du mal, alors que moi j’ai une chance de m’en tirer. Ils se rendront vite compte que quelqu’un est ici actuellement et je dois les retenir un maximum de temps ici afin de faire diversion, pour mère et pour la Cause.

Ambre s’engouffra en hâte dans l’armoire.

— Tu partiras une fois qu’ils auront quitté les lieux, chuchota rapidement la duchesse en refermant la porte, avec un peu de chance Théodore viendra te récupérer et vous quitterez la ville au plus vite par le Nord-Est. En attendant reste là, ne fais aucun bruit et surtout n’interviens sous aucun prétexte ! C’est d’accord ?

La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas, des bruits de pas résonnèrent sur le parquet accompagnés de paroles indiscernables. Blanche, dans une maîtrise superbe, s’assit en hâte sur le canapé et afficha un air digne.

Cinq des six hommes, sabre à la main et couverts de sang, pénétrèrent dans la pièce. Ils ne purent réprimer des cris et des sifflements de satisfaction lorsqu’ils virent la belle et jeune duchesse totalement à leur merci. Seul Edmund paraissait mal à l’aise devant leur comportement indigne. Friedz affichait un sourire rayonnant ; cela faisait des semaines qu’il cherchait désespérément sa promise.

Edmund s’avança timidement vers elle.

— Oh, mademoiselle Blanche, que faites-vous ici et toute seule ! C’est dangereux, venez avec moi, que je vous ramène chez Léopold.

Mais avant qu’il ne pût lui prendre la main, Herbert lui barra la route et le toisa.

— Ne la touche pas ! trancha-t-il. Blanche est à moi ! Je t’interdis de poser la main sur elle ou ne serait-ce que d’envisager quoique ce soit avec elle.

— Mais Friedz, vous n’êtes pas bien ! s’indigna-t-il. Je veux juste la ramener chez elle ! Sa place n’est pas ici, mais au manoir, auprès des siens. Imaginez que d’autres que nous l’aient vu en premier. Qui sait ce qu’ils auraient pu lui faire !

— C’est une chance que nous soyons arrivés avant, en effet ! fit-il en se frottant les mains. Maintenant, va dehors avec mes hommes et laisse-moi.

— Comment osez-vous, Friedz ! rétorqua-t-il, choqué.

— Dehors !

Herbert fronça les sourcils, montra les dents et grogna. Il était beaucoup plus grand et imposant que ne l’était Edmund, et surtout, très bon bretteur ; il pouvait aisément le tuer d’une simple estocade bien portée. De plus, les hommes présents avec eux, des marins travaillant sur l’Albatros, étaient à sa solde. Le capitaine le somma de le laisser seul et d’aller surveiller les alentours en compagnie de ses hommes, le chassant sans scrupule de la demeure.

Edmund, déstabilisé, tenta de le raisonner diplomatiquement, mais après quelques échanges houleux, le ton monta. Hargneux, Herbert se dressa de toute sa hauteur, posa sa main sur le pommeau de son sabre, prêt à le dégainer si le jeune mufle s’entêtait à s’opposer à lui. Le marquis, vaincu, baissa la tête ; la jouxte verbale ne servait à rien. Avant de partir, il regarda Blanche avec effroi. Puis il s’exécuta, scrutant d’un œil mauvais cet homme répugnant, rageant intérieurement d’être traité comme un moins que rien, lui, le petit-fils du puissant Dieter von Dorff.

— Mon grand-père en entendra parler ! marmonna-t-il, fulminant et tremblant. Vous êtes profondément abject !

— Estime-toi chanceux que je ne te tue pas pour un tel affront ! grogna le capitaine.

Dès qu’il fut parti, le visage d’Herbert se radoucit et il posa de nouveau le regard sur sa jolie créature, la contemplant de ses grands yeux sombres cernés de rides. Blanche soutenait le sien, imperturbable.

Ambre fut aussitôt envahie par une intense fureur, provoquée par cette odeur infecte venant lui chatouiller les narines et qui provenait du capitaine ; l’homme avait de la D.H.P.A. sur lui, mais ne semblait pas l’avoir consommée.

Elle eut un haut-le-cœur ; un malaise accentué par la douleur lancinante qui lui rongeait sa main meurtrie qu’elle parvenait difficilement à bouger. Pour rester maître d’elle-même, la jeune femme se résolut à ingérer une nouvelle dose de Liqueur. Elle trempa la pipette intégralement et fit glisser les gouttes sur sa langue.

Elle se sentit instantanément soulagée. Détendue, elle souffla et se concentra au mieux pour observer furtivement la scène. Elle voyait les bras de sa cousine tressaillir légèrement ; Blanche était nerveuse et faisait tout son possible pour se dominer, cela ne faisait aucun doute.

L’homme, le visage lumineux et le sourire aux lèvres, s’avança. Il lui prit délicatement la main et la baisa tendrement ; la duchesse se laissa faire, froide et rigide.

— Oh ma douce Blanche, fit-il en s’accroupissant en face d’elle, comme vous m’avez manqué ! J’ai eu si peur l’autre jour en apprenant l’enlèvement de votre mère. J’ai pensé qu’il vous était arrivé malheur à vous aussi.

Il l’embrassa à nouveau, un peu plus haut sur l’avant-bras et lui caressa le poignet de son pouce. Puis il fit glisser méticuleusement ses doigts le long des cuisses en porcelaine de sa nymphe, masquées par cette subtile étoffe si légère.

— Cette vision de vous voir disparue a hanté mes nuits, sachez-le, avoua-t-il d’une voix douce, oh ! ma belle ! Je ne pense pas m’en remettre si jamais j’apprenais qu’un malheur vous était arrivé.

Il approcha lentement sa tête et déposa un baiser langoureux au-dessus de son genou. Blanche ferma les yeux et inspira profondément afin de se dominer.

— Vous ne dites rien, ma chère. Sachez que vous ne courez aucun danger avec moi. Je suis là, je suis à vos côtés et je vous protégerai de tous ceux qui voudront vous faire du mal. Vous avez ma parole.

Toujours dissimulée dans l’armoire, à l’étroit, Ambre plaqua sa manche sur sa bouche, prise d’un relent soudain ; une horrible sensation lui piquait la trachée. Elle étouffa une toux et remarqua qu’elle crachait du sang. Regrettant amèrement son choix et, bien que cotonneuse, elle guettait la situation avec la plus grande attention.

— Je veux bien croire que vos paroles sont sincères, monsieur Friedz, parvint à articuler la duchesse, mais je n’ai besoin de personne pour me protéger, soyez-en rassuré.

Le capitaine sourit et la contempla longuement, scrutant avec attention la moindre de ses formes se dessiner sous sa robe noréenne cintrée, retroussée en partie, dévoilant ses cuisses si fines, si élancées, si harmonieuses… si irrésistibles. Elle était incroyablement attirante, désirable. Il lui caressa la jambe, palpant sa peau si douce qu’il n’avait pas touchée depuis de nombreuses années.

Il avait, depuis qu’il se souvenait, toujours eu une attirance folle, magnétique, pour cette femme-là. Sa Blanche, sa divine petite duchesse. Quinze ans plus tôt, lorsqu’il était capitaine de l’Alouette, juste avant qu’Orland ne le remplace, il habitait Iriden et, grand ami de Friedrich, il se rendait régulièrement au manoir von Hauzen. Il profitait toujours de ses passages pour apporter des cadeaux aux jumelles, souvent des viennoiseries que les enfants affectionnaient tant.

Pendant qu’elle dégustait en toute innocence ses délicieuses gâteries, il prenait la fillette à la peau opaline sur ses genoux, la serrant fort par la taille, pressant contre lui ce petit corps si doux et chétif. À cette époque, sa petite Blanche riait beaucoup, surtout lorsqu’il l’embrassait dans le cou et la chatouillait avec sa barbe, ravi de la sentir gigoter et se tortiller sur lui telle une anguille. Elle riait aux éclats et, comme n’importe quel enfant insouciant et heureux d’être au centre de l’attention, l’embrassait à son tour sur la joue.

Bien sûr, sa mère, cette satanée Irène, n’était pas au courant et il faisait cela uniquement lorsque Friedrich, submergé par le travail, lui laissait récupérer les filles à l’école avant de rentrer chez lui.

Herbert était l’homme le plus heureux en ces instants, il savait qu’il ferait d’elle sa promise, qu’importe leurs trente-sept années d’écart ; l’amour n’avait pas d’âge selon lui. Ils s’étaient même promis tous les deux de rester ensemble « pour la vie », avait déclaré la petite un après-midi alors qu’il se baladait et jouait avec les deux filles.

Il les avait ramenées chez lui et leur avait offert un goûter digne de ce nom. Tandis que la petite brune s’amusait avec son chien, il avait chuchoté quelques mots à l’oreille de son adorable Blanche qui, trépignant d’impatience, le suivit, voulant absolument voir la surprise qu’il avait pour elle et qui l’attendait dans sa chambre.

Quand la petite Blanche, six ans, rejoignit sa sœur en bas une quinzaine de minutes plus tard, tenant la main d’un Herbert rayonnant, elle affichait un visage grave et des yeux voilés.

La jeune duchesse n’avait, jusqu’alors, jamais rien dévoilé de leur « petit secret », cette « jolie confidence », ce « beau moment de complicité » comme disait l’homme, pas même à sa mère. Cependant Irène, cette garce, fut troublée par l’attitude de Friedz envers ses deux filles et, soucieuse du bien-être de sa progéniture, mit fin à cette relation idyllique.

Il ne comprenait pas pourquoi elle était autant folle de rage envers lui ; après tout, ils s’étaient bien dit ouvertement qu’ils se promettaient l’un et l’autre, ce n’était qu’un avant-goût de leur mariage. Mais cela, il ne pouvait l’avouer à la duchesse mère. Pourquoi devait-il attendre encore onze ans ? Lui qui était encore si vigoureux.

Enfin, Friedrich le condamna à l’exil, sur ordre de sa femme, plus que méfiante à son égard, et lui ordonna de quitter les lieux au plus vite. Il dut alors s’exiler à Wolden, où il rejoignit les ordres du comte de Laflégère et fut nommé capitaine de l’Albatros ; si loin de sa Blanche, si malheureux, sans avoir eu la chance de lui dire au revoir.

Mais là, à présent, ils étaient réunis ; elle était majeure, elle était libre et pouvait s’offrir à lui sans être nullement entravée.

Herbert se releva et fit glisser ses doigts le long du bras de sa promise afin de la faire se lever à son tour. Debout, il ne la dépassait que d’une seule tête dorénavant, elle qui jadis ne lui arrivait qu’au bas ventre. Il lui prit son autre main et les serra fortement dans les siennes.

— Ma magnifique Blanche, voulez-vous, je vous en prie, faire de moi votre homme ? Honorer votre serment fait il y a si longtemps lorsque vous et moi nous nous sommes engagés ? J’ai fâcheusement appris que le jeune marquis von Eyre vous courtisait, lui, votre futur beau-frère ! Une relation incestueuse, quelle infamie ! Je n’ose imaginer la disgrâce que cela puisse vous apporter à l’avenir s’il s’avérait que vous vous engagiez auprès d’un homme de sa veine ! Ainsi j’ai pris quelques dispositions concernant ce Théodore, afin qu’il ne vous importune plus. Wolfgang von Eyre est un traître, sa tête est mise à prix et sa réputation vient de s’écouler comme celle de votre mère, je le crains.

Blanche paraissait tétanisée, les poils de sa peau se hérissaient au contact des doigts du capitaine qui les remontait lentement le long de son bras. Il alla jusqu’à toucher ses épaules, s’humectant les lèvres sous le coup de l’excitation.

Il était encore plus intimidant qu’il ne l’était jadis avec ses grands yeux noirs aux pupilles dilatées à l’extrême, luisant d’une flamme ardente qui la dévorait entièrement. Il était ivre de cette extase bestiale, provoquée par la présence de sa proie tant convoitée ; un mâle dominant en rut devant cette jeune femelle si appétissante ayant conservé toute sa fraîcheur et sa candeur.

Saisie de peur, regrettant de s’être livrée à lui et de ne pas être capable d’assurer sa mission, la jeune duchesse ne bougea pas, se contentant de plier sous ses gestes de plus en plus fougueux, sentant ses mains avides d’étreintes parcourir l’intégralité de sa chair nue. Elle se comportait en une bête docile, attendant sagement le moment venu pour mener son assaut, la terreur au ventre.

— Ma douce Blanche, liez-vous à moi, un avenir glorieux nous attend. J’ai de la fortune, de l’influence et je pourrais aisément vous offrir tout ce que vous n’auriez jamais espéré avoir. Je prendrai la défense de votre mère lors du procès, elle sera épargnée soyez-en rassurée. Et demanderai grâce à von Dorff afin qu’il ne condamne pas votre sœur et la famille de Lussac. Je vous en donne ma parole.

Il palpa sa nuque, la pressa délicatement puis, sentant son pouls rapide et son corps devenu froid, l’attira violemment et vint la plaquer contre lui, l’enlaçant entre ses bras.

— Oh, mais vous êtes glacée ma Blanche, collez-vous donc à moi que je vous réchauffe.

La duchesse se laissa faire, sentant le membre proéminent de cet homme se presser fougueusement contre sa robe au niveau de son nombril.

Ambre, alarmée, commença à entrebâiller la porte ; elle voulait se ruer sur lui afin de le neutraliser malgré la brûlure qui lui piquait la bouche, descendant progressivement le long de sa trachée.

Mais Blanche, d’un subtil geste de la main adressé en sa direction, lui fit comprendre de ne surtout pas intervenir ; après tout, elle aussi, attendait ce moment depuis si longtemps.

Elle s’était d’ailleurs vêtue ainsi pour lui, elle savait qu’il viendrait, qu’il serait le premier sur les lieux et qu’il empêcherait quiconque de s’approcher de sa personne et de la toucher. Son piège fonctionnait à merveille. Il était à sa merci, seul et vulnérable.

Dans un élan de courage, souhaitant se libérer de ce fardeau et de l’emprise de cet homme, elle s’était confiée à sa mère. Avide d’obtenir justice par elle-même, elle désirait être son exécutrice et lui faire amèrement payer cette souillure dont elle portait encore la marque ; une graine néfaste brûlant à l’intérieur de son être, logée dans son cerveau, et qui ne cessait de revenir éternellement la persécuter. Irène, anéantie par cette vérité qu’elle n’aurait jamais pu concevoir en son sein, n’objecta pas.

— Ma merveilleuse Blanche, poursuivit Friedz, vous ne parlez pas et je sens que vous tremblez, dois-je comprendre que vous me craignez à présent ? Serait-ce possible ? Cet odieux marquis vous aurait-il malmené ?

— Je ne vous crains pas Herbert, murmura-t-elle.

— Dans ce cas, épousez-moi ! déclara-t-il, en défaisant son étreinte et en la contemplant longuement. Épousez-moi et je vous protégerai, vous l’avez vu, l’ennemi est partout, si je leur dis que vous êtes mienne ils ne vous toucheront pas, je vous en fais la promesse.

Voyant qu’elle ne répondait pas et que le silence devenait pesant, il commença à la déshabiller, attiré par ce corps ravissant, si près de lui. Il haletait, sa belle promise le grisait de son odeur, de son être. Il approcha sa tête de la sienne et l’embrassa dans le cou à maintes reprises. Il s’enivrait de caresser cette peau si glacée qui lui brûlait la paume. Puis il fit parcourir sa main derrière la robe et la délaça.

Blanche restait étonnamment calme et scrutait attentivement le bas de l’armoire, faisant toujours signe à sa cousine de ne pas esquisser le moindre mouvement et la gratifiant d’un sourire malin.

Une fois le laçage défait, la robe chut à ses pieds, dévoilant un corps de nymphe d’une blancheur tranchée par quelques taches plus sombres sur les seins et le ventre ; une silhouette élancée, sans rondeur. Une mince flanelle recouvrait son bas ventre et Ambre, bien que cachée à trois mètres d’elle, put distinguer très nettement une broche d’argent en forme d’oiseau accrochée à celle-ci.

Herbert, subjugué par ce spectacle, se mordit les lèvres et sentit un désir ardent poindre en lui. Il s’approcha à nouveau et palpa son dos de sa poigne virile.

— Que répondez-vous, ma douce ? chuchota-t-il à son oreille, comme ils le faisaient tous les deux autrefois lorsqu’ils échangeaient un secret.

— Votre proposition est fort tentante, mon cher Herbert, si j’avais été une aranéenne, je l’aurais très certainement acceptée.

L’homme fit glisser ses doigts et attrapa délicatement sa taille qu’il pressa de sa paume, ses doigts crispés s’enfonçant dans la chair de son ventre.

— Mais l’ennui mon cher Herbert, poursuivit-elle en fermant les yeux, c’est que je suis également noréenne.

— Cela ne me dérange pas ma belle Blanche, susurra-t-il en lui embrassant la joue. Tu n’en seras que d’autant plus attrayante à mes yeux. Ma rareté, mon bel oiseau.

Il ferma les yeux et se laissa bercer par l’étreinte de sa promise, échangeant avec elle un baiser langoureux. Pendant qu’elle l’embrassait, elle retira la broche de son étoffe et s’en empara telle une dague.

— Dans ce cas, murmura-t-elle, j’espère que vous avez bien profité de cette vision, mon cher Herbert, car ce sera la dernière que vous verrez.

— Que dites-vous ma…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’une lame foudroyante le frappa à la nuque. Assommé par cette piqûre virulente qui lui transperça la peau de part et d’autre, manquant de peu la carotide et la trachée, il plaqua une main contre sa nuque. Deux larges gerbes de sang s’échappaient des perforations. Il tourna la tête par réflexe, songeant avoir été attaqué par autrui.

À sa grande stupeur, il ne vit personne. Alors, gagné par un intense frisson, une pensée effroyable lui traversa l’esprit. L’homme, abattu par ce coup du sort, s’immobilisa et son cœur cessa de battre. Désemparé, il n’eut pas le temps de se retourner pour faire face à sa magnifique et impitoyable exécutrice qu’un hurlement strident parvint à ses oreilles, suivi d’une violente griffure qui lui lacéra le visage.

Soudain, tout devint sombre ; ses yeux le brûlaient, il pensait les avoir ouverts, mais tout demeurait noir. L’homme hurla de toutes ses forces et s’effondra au sol, hurlant et gémissant, sentant un liquide ferreux s’engouffrer dans sa bouche. Il se tordait de douleur, le corps traversé par une souffrance aiguë qu’il n’avait jamais connue.

Devant lui, sans qu’il ne puisse le voir, un immense oiseau au plumage blanc et gris et au bord des ailes noir l’observait de manière impassible. Il avait un port majestueux, accentué par un bec noir effilé et par sa tête cernée d’une imposante houppette ébouriffée. Ses longues serres tranchantes, où des lambeaux de chair restaient accrochés, dégoulinaient de sang, se répandant sur le dossier du canapé.

Alertés par le vacarme et par les hurlements, les hommes de Friedz ainsi qu’Edmund se précipitèrent dans la pièce. Ils furent alors choqués de voir le capitaine gisant à terre, poussant des gémissements plaintifs et gigotant dans tous les sens.

Devant leur air hébété, l’immense harpie féroce gonfla son plumage et poussa un cri strident. Puis elle prit son envol et quitta la pièce, s’engouffrant à travers la porte d’entrée et se perdant dans les cieux embrumés.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :