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NORDEN – Chapitre 69

Chapitre 69 – Le pot de départ

Un soir alors qu’Ambre venait de terminer son service et s’apprêtait à partir, Stephan entra dans l’établissement.

Le scientifique affichait une triste mine et semblait nerveux ; la trahison d’Enguerrand et de Charles, ses deux acolytes anthropologues, l’avait ébranlé, au point qu’il eût vieilli d’un seul coup. Il paraissait épuisé, son visage s’était creusé et ses cheveux châtains commençaient à virer au blanc.

En voyant son état déplorable, la jeune femme le fit asseoir à une table, dans un coin. En tant que bonne commerçante et surtout avide d’informations au sujet des recherches concernant la louve, elle lui servit un verre de whisky et resta discuter auprès de lui, espérant lui soutirer des détails croustillants.

Ils passèrent un long moment à bavarder et cela l’apaisa quelque peu ; l’homme avait besoin de se vider l’esprit et de laisser s’échapper toute l’amertume et le désarroi qu’il gardait en lui. Il s’en voulait de cette sombre histoire et se trouvait fort bête de n’avoir jamais rien deviné à propos des intentions malsaines de ses confrères.

Il lui raconta qu’il venait de rendre visite à Charles en prison. Selon lui, le jeune charitéin était en grande détresse psychologique, tourmenté et dévoré par la dépression due à la perte définitive de sa chère Meredith, plus que par ses actions abominables qu’il ne semblait nullement regretter.

Agité, Stephan peinait à parler, secoué par des sanglots qu’il parvenait difficilement à maîtriser tant il se sentait en partie responsable du drame, rongé par la culpabilité d’avoir été mêlé implicitement à toute cette histoire macabre.

Il passa une main tremblante sur ses yeux mouillés de larmes.

Pour le réconforter, Ambre lui offrit un autre verre et posa une main timide sur la sienne. Elle fut prise de haut-le-cœur à ces révélations et bien qu’elle déteste le nouveau conjoint de sa chère et noble amie, elle éprouvait néanmoins une certaine jouissance à savoir son ravisseur en train de moisir et de se morfondre derrière les barreaux, seul et abandonné de tous.

Elle était d’ailleurs fortement déçue de ne pouvoir lui rendre visite en geôle et lui faire part chaleureusement de tout le bien qu’elle pensait de lui. Alexander lui avait formellement interdit, de peur que d’éventuels soupçons ne se portent sur elle.

Car, après tout, elle n’avait toujours pas été auditionnée par les magistrats lors de l’enquête et ceux-ci, majoritairement les partisans du Baron, la relançaient régulièrement pour obtenir son point de vue et sa version des faits. Ils voulaient avoir son avis afin d’étoffer le dossier et faire condamner le Duc plus aisément. Comme Ambre et Alexander le savaient, Friedrich n’avait nullement mentionné la conversation privée qu’ils avaient eue tous les trois à Eden.

La version officialisée par le rapport du tribunal, selon le témoignage de monsieur le Duc von Hauzen, avait été :

« … Après avoir été surpris à Eden avec mon complice, Charles d’Antins, en train d’enlever mademoiselle Adèle von Tassle, noréenne (…) mademoiselle Ambre Chat et monsieur le Baron von Tassle ayant découvert mon implication dans cette affaire alors qu’ils poursuivaient la louve Judith… Ayant prit juste avant, une dose de D.H.P.A., dont je suis dépendant depuis plusieurs années, je n’ai, pour ainsi dire, plus été maître de moi-même, et n’ai eu d’autre choix que de me laisser porter par mes pulsions, dues au stress de l’instant, et ai tenté de les assassiner de mes mains… »

Stephan lui révéla que c’était la première fois qu’il remettait les pieds à Varden depuis qu’il avait été auditionné des mois durant par les magistrats. Sous couvert du doute, ces derniers l’avaient mis sous surveillance ainsi que tous les autres membres de l’observatoire afin de récolter leur témoignage.

Il leur fallait donc prouver qu’ils n’étaient nullement impliqués dans cette affaire d’enlèvement ; chose relativement compliquée puisque les lieux étaient isolés et que personne hormis les deux principaux suspects, le Duc et Charles, ne pouvait légitimement les innocenter.

Ambre apprit également au cours de la discussion, un élément qui l’avait quelque peu intriguée lorsqu’elle s’était rendue à l’observatoire ; la présence permanente de quatre militaires dans un coin si reculé et paisible d’ordinaire.

Stephan lui raconta qu’ils n’étaient pas laissés là par hasard et que cela s’était fait de manière insidieuse. En effet, l’observatoire avait été victime, trois mois auparavant, de dégradation ; un acte factice puisqu’aucun objet ne paraissait avoir été volé. Or cela avait suffi aux deux charitéins de demander l’aide de la milice pour surveiller les lieux.

Ainsi, ils avaient pu poster leurs quatre complices en tant que sentinelles, sans que personne ne se doute de rien. D’autant qu’ils avaient miraculeusement obtenu une utilité supplémentaire pour faire face à la menace du loup qui rôdait en ces lieux.

À la fin de leur discussion, Stephan proposa à la jeune femme de se revoir à la taverne afin de bavarder à nouveau. Méfiante de ses intentions, elle accepta à condition qu’il ne lui pose pas de questions indiscrètes ; la blessure causée par Enguerrand avait été trop vive pour qu’elle se laisse charmer à nouveau par un homme et un scientifique de surcroît, même si André avait réussi à faire remonter les hommes dans son estime.

***

Au fil des jours, elle nota que l’anthropologue n’avait effectivement rien à voir avec ces deux anciens collègues.

Stephan était un homme sans histoire, d’une cinquantaine d’années, de nature solitaire et doté d’un tempérament calme et posé. Il avait grandi à Varden, connaissait bien le peuple aranoréen et était également reconnu comme étant l’héritier de monsieur Florent Dusfrenes, un scientifique ayant eu pour obsession de retranscrire de manière plus abordable les œuvres du très célèbre comte de Serignac.

Peu soucieux de sa fortune, il vivait dans un modeste cottage situé au Nord de l’île, non loin de l’observatoire, et consacrait l’entièreté de sa vie à l’étude des noréens du territoire, ne pouvant, à son grand désarroi, se rendre dans le territoire des tribus du Sud afin d’en connaître un peu plus sur leurs coutumes et leurs rites.

En ce moment, il avait pour mission d’étudier la dépouille de la louve Judith pour l’analyser et en apprendre plus sur sa transformation singulière ; sa carrure de louve noire aux yeux jaunes n’avait cessé de grandir avec le temps.

Judith était finalement devenue aussi grande qu’un poney et aussi redoutable que plusieurs prédateurs enragés. Un mètre trente au garrot, voilà qui était une taille beaucoup trop impressionnante pour un loup, ajouté à cela son comportement qui n’avait presque rien d’animal.

S’apercevant qu’Ambre était intriguée par ce phénomène et connaissait certains aspects de la louve, l’ayant côtoyée de son vivant, Stephan lui proposa de venir à l’observatoire afin de travailler à ses côtés. Là-bas, elle pourrait rester la semaine et bénéficier d’une chambre privée ainsi que d’un salaire correct.

Elle réfléchit et trouva la proposition fortement alléchante, d’autant qu’André y travaillait déjà et que le travail était bien payé. Elle accepta avec joie et se laissa une semaine afin de s’organiser au mieux.

Elle fit d’abord part de sa démission à Beyrus qui lui organisa un somptueux pot de départ en son honneur, où il invita gracieusement toute sa clientèle régulière ainsi que son amie Meredith afin de célébrer noblement cet évènement.

Pour l’occasion, il fit appel aux services de Bernadette Beloiseau afin de l’aider en cuisine et de lui préparer un ultime repas digne de ce nom. La tenancière de la Mésange Galante avait, elle aussi, pris un sacré coup de vieux tant son visage était crispé. Elle était souvent étourdie, les yeux dans le vague, effectuant machinalement son travail sans réel entrain.

Ainsi, un immense buffet avait été préparé, sur lequel divers mets, autant sucrés que salés, joliment présentés étaient fièrement exposés dans la grande salle.

L’homme était triste de voir sa petite protégée le quitter définitivement après ces cinq années de loyaux services. Cela lui arracha même une larme lorsqu’à la fin de la soirée, elle lui rendit les clés de son établissement et qu’elle l’étreignit chaleureusement afin de le remercier pour tout ce qu’il avait fait pour elle. Elle lui promit de le voir régulièrement avec Adèle et de passer déjeuner au moins une fois par mois dans sa chère Taverne de l’Ours.

Au cours du repas, elle s’était éclipsée un moment avec Meredith afin de s’entretenir avec elle dans un coin tranquille et isolé. La petite duchesse avait bien changé en l’espace d’un mois ; la pauvre n’avait plus l’air aussi réjouie qu’avant. Son attitude désinvolte et son éternel visage aux yeux rieurs avaient laissé place à une certaine froideur. Elle était en proie à de multiples tourments et ressentait l’immense besoin de s’entretenir sérieusement avec son « petit chat ».

Les deux amies s’installèrent dans la remise. Ambre ferma la porte à clé et toutes deux s’assirent côte à côte, dans la pénombre, sur des caisses de rangement, au milieu des cagettes de légumes et des bouteilles d’alcool chaudement gardées. Le lieu n’était pas des plus adéquats, mais avait le mérite d’être parfaitement calme, à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes.

— Excuse-moi de t’extirper de ta célébration, murmura-t-elle la mine renfrognée et les yeux larmoyants, mais j’ai réellement besoin de te parler.

— Qu’y a-t-il ? S’enquit Ambre, voyant son embarras et son mal-être apparent.

Meredith avait la tête basse et se grattait nerveusement le bras, des plaques rouges et des égratignures commençaient à émerger.

Pour la soulager, Ambre lui prit la main et la serra.

— C’est un problème avec Antonin ? Il te fait du mal ?

La jeune duchesse hocha négativement la tête.

— Oh non ! Au contraire, Antonin est vraiment adorable avec moi. C’est un garçon terriblement gentil. Il ne manque pas de délicatesses et d’amour à mon égard. Mais il prend très à cœur ses fonctionnalités politiques et c’est ce qui pose problème…

— Pourquoi donc ?

Meredith hoqueta et des larmes, qu’elle ne parvenait plus à contenir, roulaient sur ses joues.

— Mon p’tit chat, j’ai vraiment peur de ce qui peut arriver dans les prochains mois. Je n’aime pas du tout comment se déroulent les choses… les évènements du port me reviennent sans cesse en mémoire et j’en suis effrayée. Et puis, vois-tu, le procès de papa va bientôt avoir lieu et les gens se bousculent pour décider de son cas. Il y a un profond déchirement dans la noblesse et les institutions. Les deux camps qui s’opposent sont tous deux farouchement armés et dangereux. Qui sait ce qui pourrait arriver…

— Tu crains une insurrection ? S’inquiéta Ambre, sceptique.

— Oui ! S’écria-t-elle, tressaillante, éclatant en sanglots. Et ce n’est pas le pire de l’histoire !

— Vas-y, raconte-moi, fit la jeune femme en la serrant dans ses bras et en passant une main dans ses cheveux noirs ébène.

— Comme je te l’ai dit l’autre fois, maman s’en est remise aux mains du marquis von Eyre. Or, à cause de cela, elle vient de s’attirer les foudres de l’Élite. Ma famille qui de par le titre de duc n’avait jamais rien eu à craindre, se trouve actuellement déshonorée à leurs yeux, pire que lors de notre déchéance ! Tu as entendu les paroles de Desrosiers là-dessus. Elle est considérée comme une paria maintenant, une traîtresse à la nation ! Et à cause de cela, des lettres de menaces ont été proférées à son intention ainsi qu’à celle de Blanche et à moi-même. Toute ma famille est menacée à présent, de même que celle d’Antonin… et la colère monte chaque jour.

— Tu crois vraiment que ces gens-là pourraient passer à l’acte et vous nuire volontairement ?

Elle sentait la peur monter progressivement. Elle n’était pas inquiète pour elle-même, mais pour sa petite sœur Adèle qui, toute jeune et insouciante qu’elle était, pouvait représenter une cible idéale pour des êtres malveillants.

Cependant, l’idée que des hommes, même fervemment engagés à la cause ennemie s’abaissent à attaquer des enfants dans le but de déstabiliser leur adversaire, lui paraissait peu probable, voire impensable.

Après… avec l’Élite, je peux m’attendre à tout de leur part !

— Un jour ou l’autre, c’est sûr ! Ce n’est qu’une question de temps, quelques mois peut-être… Tu as vu ce qui s’est passé sur le port… ce n’est qu’un début !

— Que comptes-tu faire ? Demanda-t-elle le plus posément possible afin de ne pas l’inquiéter davantage.

Elle hoqueta et s’essuya les yeux d’un revers de la main.

— Nous allons nous isoler quelque temps chez les parents d’Antonin, quitter le centre d’Iriden. Ils habitent un manoir loin de la ville et ont à leur solde pas mal de domestiques qui savent chasser. Blanche viendra avec nous et je pense que maman fera de même de son côté. Von Eyre a lui aussi ce qu’il faut pour tenir tête à ses assaillants. Et ce qui est troublant c’est de voir à quel point maman semble sereine au vu de la situation, comme si elle n’avait rien à craindre de personne !

— Dans ce cas, qu’est-ce qui te chamboule autant si tu sais pertinemment que tu pourras faire face à une potentielle attaque ?

Meredith eut un frisson et se pressa davantage contre son amie, enfouissant sa tête dans son cou et s’affalant sur elle de tout son être.

— Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète mon petit chat, mais pour toi ! Tu es la protégée du Baron von Tassle, une cible à abattre ou à capturer.

Ambre eut un petit rire en repensant aux affiches avec les doux noms d’oiseaux qui la caractérisaient. Cela décontenança son amie qui se redressa instantanément.

— Qu’est-ce que tu trouves de drôle dans ce que je te raconte ! Tu n’es pas bien ! Lança-t-elle, choquée.

— Ne t’en fais pas pour moi Meredith, je doute fort que je craigne quoi que ce soit. Ils ne font cela que pour m’intimider. En plus, je passerai l’entièreté de ma semaine à l’observatoire dorénavant et je doute d’être embêtée une fois là-bas. La plupart des scientifiques ne prennent pas parti dans ce genre de cause. Et si tel était le cas, je pense qu’ils pencheraient en faveur du Baron, plus en accord avec leur volonté de rencontrer le peuple noréen. Quant à mes fins de semaine, je les passerai capitonnée au manoir avec ma petite sœur. Je doute qu’Adèle craigne quelque chose, finalement. Du moins, j’ose espérer qu’ils ne s’abaisseront pas à prendre pour cible une enfant innocente. Car, malgré toute la haine que ces gens-là peuvent m’inspirer, ils sont pour la plupart des hommes fidèles à leurs convictions, avec un code d’honneur strict. Au pire, je lui demanderais juste d’être extrêmement prudente et de ne pas sortir du domaine avant que la tension ne retombe.

— Et pour le Baron ? Il ne peut se permettre de rester cloîtrer chez lui au risque de perdre le contrôle du pouvoir et de se voir déchoir. Tu n’as pas peur qu’il se fasse attaquer et tuer ?

Ambre eut un rire nerveux qui fit sursauter la duchesse.

— Ma chère Meredith, si tu savais comme je n’ai que faire de cet homme ! Répondit-elle avec arrogance. Qu’il crève j’en ai rien à foutre, mon seul regret serait qu’il n’aurait pu mettre à exécution le programme appétissant qu’il désirait instaurer. Mais à part cela, je n’ai que faire de lui et de sa personne.

Meredith déglutit péniblement, la regardant avec effroi, hébétée par cette franchise et la sincérité de ses propos acerbes.

— Tu es sérieuse ? Fit-elle, outrée. Je pensais que tu l’aimais bien avec le temps que tu as passé chez lui ! Cela fait plus d’un an maintenant que tu vis à ses côtés. J’étais persuadée que tu t’étais un peu attachée à lui. Surtout que, d’après ce que Antonin me rapporte quotidiennement à son sujet, il m’a l’air d’être un homme bon. Dangereux et impitoyable, certes, mais bienveillant et généreux.

À ces paroles, le visage d’Ambre devint grave. Elle fronça les sourcils, faisant apparaître une effrayante ride du lion, et la gratifia d’un regard noir.

— Meredith, je n’aime pas cet homme, sache-le ! D’accord, je n’éprouve plus envers lui la haine que j’avais à l’époque. Mais je ne vis auprès de lui que pour assouvir mon besoin de connaître la vérité au sujet de mes origines et d’espérer, un jour, entrer en contact avec les noréens des tribus. De voir notre peuple et le vôtre vivre avec plus d’équité, c’est tout. Je n’ai que faire de cet homme qui, bien qu’il se montre clément envers moi à présent, m’a tellement rabaissée et blessée par le passé que je ne serais jamais capable de pouvoir ressentir pour lui ne serait-ce que la moindre once de sympathie.

Elle soupira, agacée, et ajouta d’un ton cinglant :

— Suis-je bien claire ?

La jeune duchesse, perturbée et peinée, se contenta de hocher la tête en silence, ne sachant quoi répondre.

— Mes mots te choquent j’ai l’impression, ajouta-t-elle, dédaigneuse, en croisant les bras.

— Un peu oui, avoua-t-elle timidement, je pensais qu’il te traitait bien, que tu étais considérée et libre.

— Oh, mais c’est le cas ! Je suis très bien nourrie, j’ai une magnifique chambre et de beaux habits. Et il est vrai qu’il est nettement moins cynique et mauvais envers moi, ça, je peux te l’avouer sans peine. Il est même plutôt… avenant et… gentil parfois !

Elle repensa à la gentillesse et à la patience dont il avait fait preuve envers elle après son altercation au port. Il l’avait traitée avec beaucoup plus de respect et de bienveillance que d’ordinaire.

— De même qu’il fait, on va dire, de son mieux, pour que je me sente bien chez lui et me permette de m’épanouir.

— Dans ce cas, pourquoi es-tu toujours si froide ? Objecta Meredith. Je ressens en toi une profonde colère ! Tu ne vas pas encore me dire que c’est à cause de lui !

— Je ne suis pas courroucée à ce point, la rassura-t-elle d’une voix plus posée, mais j’ai tellement souffert. Tu ne peux pas savoir toutes les souffrances que j’ai subies. Tu ne pourras jamais te rendre compte de ce que j’ai vécu alors que toi-même tu n’as jamais connu de sentiments si forts. Je reconnais qu’actuellement, pour toi, la vie est chienne, mais ce n’est que passager et tu as des gens aimants sur qui compter.

Elle prit une grande inspiration et contempla devant elle. Puis elle soupira, les yeux perdus dans le vide.

— Moi, toute ma vie j’ai souffert, je n’ai jamais eu de chance. Et à part toi, Adèle et Beyrus, je n’ai plus personne. J’ai tellement été abusée par les hommes, que ce soit physiquement ou psychologiquement, que la carapace que je me suis forgée est devenue tellement solide qu’elle ne pourra dorénavant jamais être détruite, voire même fissurée !

— Tu devrais apprendre à pardonner, murmura la jeune duchesse, peinée, en lui prenant la main. Tu deviens impitoyable, c’est dangereux de se laisser dominer par ta colère et ta paranoïa. Il y a d’autres gens qui tiennent à toi et tu as des alliés parmi le peuple qui seraient prêts à donner leur vie pour pouvoir t’épauler dans ta cause.

— Je suis obligée de me comporter comme ça, si je ne veux pas perdre les quelques rares personnes encore vivantes et qui me sont chères ! S’indigna Ambre en haussant la voix et en retirant sa main. Et ce n’est pas parce que tu as l’incroyable capacité de pouvoir pardonner aussi facilement à tous les enfoirés de cette île que je dois être obligée de faire de même. L’Élite ne mérite pas d’être pardonnée, d’aucune sorte ! Je veux les voir crever jusqu’au dernier !

— C’est très aimable à toi, chuchota la jeune duchesse d’une voix plaintive, je te signale que je fais partie de cette Élite que tu veux voir réduite en poussière et disparaître à jamais.

Voyant qu’elle était allée trop loin, Ambre s’excusa.

— Écoute-moi, tu es l’une des seules personnes de cette caste envers qui j’ai un profond respect et une réelle sympathie. J’ai bien conscience que vous n’êtes pas tous ainsi, mais c’est très difficile pour moi de ne pas éprouver de rancune et de haine vis-à-vis de vous. Je t’ai raconté pour ma mère, des hommes qu’elle avait engagés, ils faisaient tous les trois partie de l’Élite. Les dirigeants de la Goélette, le bateau sur lequel travaillait mon père et qui l’ont laissé dépérir sans rien faire, eux aussi appartenaient à l’Élite. Ton très cher Antonin et ses amis, qui ont manqué de me violer et qui ont tabassé Anselme, en font partie. Et même si ton homme et l’autre abruti tentent de se racheter, cela n’y changera rien à mes yeux… Le Baron qui, lui aussi a tenté de me violer et m’a rabaissé comme une pauvre chienne, Élite ! Et je ne parle pas de ton père, le Duc, qui a failli m’assassiner, Élite également !

Elle planta son regard ambré aux reflets embrasés, dont la pénombre accentuait l’éclat, dans celui de son amie et pressa fermement ses mains dans les siennes :

— Alors comment veux-tu, avec tous les exemples que je viens de t’énoncer et qui ne sont là que ceux qui me touchent personnellement, que je ne sois pas furieuse envers vous !

Meredith détourna le regard et baissa la tête, tremblante.

— Je comprends oui, mais tu commences à me faire peur. Finalement, tu te révèles aussi impitoyable et dangereuse que le Baron. Tu n’es pas si différente de lui !

— Ne me compare pas à cet homme ! Je n’ai rien à voir avec lui, tu m’entends ! Pesta Ambre, à cran. Tout ce qu’il fait n’a uniquement pour but que de servir son propre intérêt. Je ne sais pas pourquoi il cherche à s’opposer à ses pairs, mais crois moi qu’à mon avis ce n’est pas par bonté ou magnanimité ! C’est un homme calculateur, ne l’oublie pas, et sa volonté de fer n’est uniquement due qu’à son côté pervers et manipulateur. C’est un dominant assoiffé de pouvoir !

— Mais Ambre ! Objecta la jeune duchesse, jamais il ne se démènerait autant si sa volonté était purement personnelle ! Il risque sa vie quotidiennement, défiant ses pairs comme tu dis, pour mettre à bien son programme et faire ce qu’il trouve juste pour notre avenir à tous ! Alors, je sais très bien que tu le détestes et à l’entente de tes propos je crois que jamais je ne parviendrais à te faire changer d’avis là-dessus, mais au moins, aies le courage de reconnaître qu’il a la qualité d’être un homme engagé pour son peuple et que ses motivations vont au-devant de ses intérêts personnels !

Ambre jura et fit la moue, piquée au vif. Elle resta un long moment les bras croisés, fulminante, réfléchissant à ce que son amie venait de dire.

Suis-je donc devenue à ce point paranoïaque et aigrie ? Putain… il va falloir que je me calme si tel est le cas, il ne faut surtout pas que je bascule comme maman ! Je vaux tellement mieux que cela !

Elle soupira, agacée de se voir s’emporter aussi rapidement.

— Tu as peut-être raison, finit-elle par répondre en grognant.

Meredith posa sa main sur son épaule.

— Je comprends que ce soit difficile, mon petit chat. Pour nous tous en ce moment, d’ailleurs. Mais s’il te plaît, fais attention à toi, d’accord ? Tu sais, je tiens toujours énormément à toi. Souffla-t-elle en lui adressant un faible sourire.

Elles s’étreignirent et restèrent ainsi plusieurs minutes ensemble, enlacées dans les bras l’une de l’autre et bercées par leur respiration mutuelle ; elles allaient devoir se séparer pendant de longs mois. Ambre tentait de la rassurer au mieux.

Meredith s’était remise à pleurer. La petite duchesse, dont la vie l’avait préservée de la peine et de la peur, se trouvait actuellement en proie à un violent sentiment de détresse et de désarroi qu’elle n’avait, jusque-là, encore jamais connu.

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