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NORDEN – Chapitre 81

Chapitre 81 – La Bête du Haut Valodor

Un soir, juste avant d’aller dîner en compagnie de son hôte, Ambre se tenait au chevet de sa petite sœur afin de lui souhaiter une bonne nuit. La cadette lui avait demandé à ce qu’elles lisent une histoire ensemble, comme autrefois. Il était vrai qu’elle était grande à présent pour ce genre de chose, mais l’aînée se souvint qu’à son âge, elle aussi lisait quotidiennement des histoires en compagnie de sa mère Hélène ; c’était encore un des rares souvenirs qu’elle conservait d’elle.

La jeune femme accepta volontiers et Adèle partit dans sa bibliothèque chercher un livre. Elle en attrapa un à la couverture vieille et cornée qu’Alexander lui avait offerte quelques mois auparavant afin de l’occuper au manoir lorsque Varden et Iriden étaient menacées.

Le livre, d’une centaine de pages, s’intitulait La Bête du Haut Valodor et était écrit par madame Clotilde de Lavriers, une Fédérée ayant vécu quatre siècles plus tôt.

— Je ne le connais pas celui-là, murmura Ambre en l’examinant, c’est bien ?

— J’ai beaucoup aimé oui ! C’est un conte, il est pas très original, mais je peux te raconter le résumé et on le lira ensemble si ça te plaît ? J’en ai plein d’autres sinon. Mais celui-ci est de loin mon préféré.

— Vas-y, raconte-moi ma Mouette, annonça-t-elle, réjouie de la voir autant vive et enjouée.

La petite se leva, s’éclaircit la voix et commença à faire des gestes pour épouser son discours.

— Le conte raconte l’histoire, qui n’a absolument rien à voir avec un quelconque fait réel, d’une jeune et douce paysanne du nom de Pauline qui travaille sans relâche et qui subit de nombreuses disgrâces de la part d’un loup monstrueux qui sévit dans la région. Il est affamé et a tué année après année toute sa famille pour assouvir son immense appétit. Elle le hait alors plus que tout au monde et veut sa mort.

Elle fit la moue et posa une main sur son cœur :

— Mais un jour, un incendie éclate chez elle et elle devient aveugle. Pourtant, elle ne se laisse pas abattre et continue de mener sa vie au mieux. Ce qui est très dur, car elle est seule et malheureuse, abandonnée de tous, car elle est défigurée et inutile. Des années après, le loup, de nouveau affamé, revient en ces terres afin de la dévorer, car elle est toute chétive. Mais il est ému par cette pauvre femme et tombe éperdument amoureux d’elle malgré son infirmité. Il sait qu’il est effrayant et repoussant. Il cherche alors un stratagème pour la séduire et décide de l’aborder gentiment. Il la complimente d’une douce voix et lui demande de le suivre en son domaine, le Haut Valodor afin de s’occuper d’elle pour le restant de ses jours et de la combler de bonheur. La femme est alors charmée par ses manières, car personne avant cela ne lui avait accordé autant de sympathie.

Adèle se redressa et pointa du doigt sa sœur. Puis elle s’éclaircit la gorge et prit une voix grave :

— Or, la Bête émet une condition ; « Jamais tu ne dois me toucher, car sinon malheur t’arrivera ». La paysanne accepte sans une hésitation, car elle sent que cet être ne peut pas être malfaisant, vu qu’il est si gentil et bienveillant. La Bête l’amène alors à son domaine et vient la voir chaque jour afin de satisfaire tous ses désirs. La paysanne finit par tomber amoureuse de lui, émerveillée par son intelligence et son dévouement plus que par tous les cadeaux qu’il lui offre…

La petite laissa sa phrase en suspens, fronça les sourcils et poursuivit de manière menaçante :

— Un soir, alors que la Bête dort, la paysanne se lève et recherche la Bête en ces lieux. Elle la trouve profondément endormie. Elle fait parcourir ses doigts le long de son pelage allant jusqu’à toucher ses crocs. Là, elle se rend compte de la nature effroyable de son hôte et se met à crier, car elle a peur. La Bête se réveille et menace de la tuer, furieuse d’avoir été démasquée. Elle ne peut se résigner à la perdre à jamais s’il lui prend l’idée de le fuir.

Son visage se radoucit et elle continua plus joyeusement :

— La paysanne regagne son calme. Elle ne le fuit pas et lui fait face, car son amour pour la Bête est plus fort que tout. Elle a su deviner que cette créature hideuse et méchante n’est qu’une façade. La Bête ne bouge pas et elle attend son verdict. Alors, la paysanne s’avance vers elle et l’embrasse. Ils deviennent alors les maîtres du Haut Valodor, unis et heureux jusqu’à la fin de leurs jours.

Adèle fit face à Ambre et la salua avec une courbette :

— Voilà, c’est fini ! S’écria-t-elle, joviale.

L’aînée, muette, l’observait avec des yeux plissés. Elle était assise sur le rebord du lit, les bras croisés, pensive. Puis elle se mit à rire nerveusement. Sa cadette, postée devant elle, droite comme un I, affichait un sourire radieux.

— Dis-moi, petite fouine, tu ne serais pas en train d’essayer de me manipuler ou de me mettre des choses dans la tête afin de m’influencer sur mon affliction à propos d’une quelconque personne dont je ne citerais pas le nom ?

La petite fit la moue, regarda ses pieds et entortilla une mèche de cheveux autour de son doigt.

— Non, je t’ai juste raconté cette histoire parce que je la trouvais jolie, marmonna-t-elle, elle est jolie non ?

Ambre l’étudia puis porta son regard sur Anselme.

— Elle est jolie oui, mais dommage que la paysanne soit aussi crédule. Qui se laisserait charmer aussi facilement ?

Elle avança sa main en direction du corbeau et le caressa avec amour, lui grattouillant le dessous de son cou.

— Et puis… ajouta-t-elle songeuse, ta douce paysanne n’était pas engagée auprès d’un autre.

La cadette soupira et contempla son aînée, peinée :

— Peut-être est-ce justement grâce à cela qu’elle est devenue heureuse. Qu’elle a su pardonner et aller de l’avant afin de vivre pleinement sa vie et de ne pas rester sur des éléments négatifs ou mélancoliques de son passé.

Adèle s’avança vers sa sœur, s’installa sur le rebord du lit et lui prit ses mains dans les siennes.

— Tu sais, je ressens beaucoup de choses maintenant et tu ne peux pas rester éternellement triste ! T’as pas le droit de mettre de côté ta vie. Je sais qu’Anselme comptait énormément pour toi mais, s’il te plaît, il faut que tu tournes la page.

La petite prit sa sœur dans les bras et l’enlaça avec force.

— Il y a d’autres gens qui tiennent à toi maintenant, des hommes qui pourraient t’apporter ce qu’Anselme ne peut plus t’accorder. Tu n’es plus seule Ambre ! Ouvre les yeux, je t’en prie !

À ces mots, l’aînée sentit les larmes lui monter. Elle était à la fois choquée et bouleversée par ces paroles prononcées si crûment par une enfant ; submergée par un flot de sentiments et de pensées qui se bousculaient en elle.

Et dire que la Shaman disait vrai, Adèle est vraiment particulière. Que vais-je bien pouvoir faire… D’ailleurs… l’a-t-il averti de ce qu’elle était ? Que vais-je faire sans elle si elle décide de partir ?

Ambre se leva, embrassa le front de sa sœur et sortit de la chambre, complètement chamboulée, la tête basse et les yeux perdus dans le vide.

Elle descendit les marches, tentant vainement de se calmer avant d’arriver dans la salle ; elle était déjà suffisamment en retard et ne voulait pas en plus énerver son hôte quant à son état. La tête haute et la démarche décidée, elle entra dans la salle à manger puis elle s’installa juste à droite du Baron. L’homme l’attendait, posé calmement, le regard serein, un verre de vin rouge entre les mains.

Avant qu’il ne lui fasse la moindre remarque, elle s’excusa et commença à manger le repas qui venait tout juste de leur être servi, dégageant un agréable fumet de viande marinée. L’estomac noué elle était incapable d’avaler les morceaux qu’elle mettait à sa bouche, pourtant tendres et tranchés finement.

Alexander, la trouvant étrangement silencieuse depuis ces quelques semaines de dîners animés, la dévisagea et, non dupe, comprit qu’elle n’allait pas au mieux.

— Souhaitez-vous me faire part de quelque chose, Ambre ? Demanda-t-il tout en continuant d’avaler son repas.

La jeune femme, démasquée, fit la moue et posa ses couverts, incapable de pouvoir manger davantage. Elle se redressa sur le dossier de sa chaise et se frotta les mains.

— Monsieur, commença-t-elle à voix basse, je sais que vous êtes au courant pour Adèle, mais je voudrais en avoir le cœur net. L’avez-vous mise au fait de ce qu’elle était et de la proposition de la Shaman Wadruna ?

Il eut un rictus, posa ses couverts à son tour et finit son verre de vin encore rempli de moitié. Puis il se leva et lui proposa son bras.

— Venez avec moi, ce n’est pas un lieu très propice pour discuter de ce genre de choses.

Elle le suivit puis ils se dirigèrent vers l’entrée.

Quelques minutes plus tard, tous deux marchaient tranquillement dans les jardins en direction de la roseraie ; le lieu idyllique pour une conversation privée. Ils se déplaçaient accoudés l’un et l’autre, sous le voile céleste constellé d’étoiles. Le bruit de leur pas effleurant le seul rocailleux offrait un son régulier et relaxant, accompagné par le chant des grillons et le hululement des chouettes qui résonnaient à travers le domaine. L’air était frais, sans vent.

Ils arpentaient en silence le domaine, foisonnant de multiples fleurs tout juste écloses, plongées sous une teinte bleutée émanant de lumière de la lune.

La chienne Désirée, heureuse de voir son maître, venait de les rejoindre et gambadait autour d’eux, la queue battante.

— Veuillez m’excuser de vous avoir coupé de votre repas, bien que j’ai pu remarquer que vous n’aviez pas faim, annonça-t-il tout en contemplant devant lui le paysage, l’allure digne. Mais je préférais vous parler de ce sujet à l’abri des oreilles indiscrètes. D’autant que je vous sens angoissée, un peu d’air frais vous fera du bien pour calmer vos ardeurs.

Ambre ne dit rien, profitant de cet instant de sérénité. Ils venaient de passer le somptueux rosier blanc, dont les fleurs liliales attiraient le regard, et le vieux noyer afin d’entrer dans la roseraie, si paisible à cette heure où les oiseaux dormaient. Même les statues animalières, disséminées un peu partout sur des colonnettes, bordées par les boutons de rose et leurs branches épineuses, paraissaient dormir.

Seules celles du cerf et de la licorne, représentées assises la tête baissée, situées de part et d’autre d’un arceau de fleurs recouvert de roses trémières, semblaient poser leur regard insondable sur eux.

— Pour répondre à votre question, sachez que je n’ai jamais évoqué le sujet avec Adèle. Je sais pertinemment que j’ai toute autorité sur elle, mais je ne pouvais me résoudre à lui en parler seul. Vous êtes tout autant concernée par son avenir et au vu de ce que la petite provoque à votre moral, il est bien évident que vous avez besoin de sa présence.

Il s’arrêta net et la contempla.

— Ce n’est donc pas à moi de décider de son avenir, mais à vous. Je pense avoir déjà bien assez fait pour elle.

— Vous parlez sérieusement ? Fit-elle, stupéfaite. Vous ne verriez pas d’inconvénient à ce qu’elle reste ici ?

— Non, sa présence ne me dérange nullement. Bien que si vous voulez mon avis là-dessus, il serait préférable de l’envoyer en territoire Korpr au plus vite. Iriden et Varden ne sont guère sûres en ce moment et je trouverais souhaitable qu’elle gagne au plus vite les terres noréennes où elle sera en sécurité auprès de ces gens-là. Il y a un conseil dans sept semaines, Wadruna et Skand seront présents, nous la leur confierons après la réunion. Si bien sûr, vous décidez de l’en informer.

La jeune femme soupira et hocha la tête :

— Je l’avertirais demain de la proposition dans ce cas et je la laisserais décider de son avenir. Je ne peux la retenir égoïstement à moi… il faut que j’apprenne à me débrouiller seule et à dompter mon mal.

Elle déglutit et ajouta un peu plus faiblement :

— Et si elle décide de partir, laissez-moi quelques jours pour me trouver un logement également, s’il vous plaît.

Il lui prit délicatement sa main qu’il glissa et pressa entre les siennes. La jeune femme se laissa faire devant ce geste anodin qui lui sembla si naturel.

— Votre présence ici ne me dérange pas non plus, ajouta-t-il, posément. J’ai appris à vous supporter depuis le temps et comme vous le savez mon domaine est vaste.

Il lui adressa un sourire en coin, jubilant intérieurement de ne plus être repoussé par elle, puis déclara de sa voix grave :

— Vous serez davantage en sécurité ici plutôt qu’ailleurs, car, je suis désolé de vous l’apprendre, mais vous êtes une cible dorénavant. Qui sait ce qu’ils seraient capables de vous faire dans le but de m’atteindre personnellement.

Ambre sentit son cœur s’emballer et la chaleur lui monter tandis que, à l’écoute de ces paroles bienveillantes prononcées d’une voix douce qu’elle ne lui connaissait pas, elle ne semblait pas remarquer que leurs mains restaient liées et que leurs regards, brillants par le pâle halo de lune, ne se quittaient plus.

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