NORDEN – Chapitre 93

Chapitre 93 – Mystères et vertus de la Sensitivité

Les premiers rayons du jour perçaient à travers les vitres recouvertes de buées. Ambre ouvrit un œil et, avec une extrême lenteur, se redressa. Le réveil de la chambre indiquait à peine six heures. Elle passa une main sur ses yeux et étudia la pièce, cotonneuse, les membres engourdis.

La chambre était spacieuse, lumineuse et bien rangée. Tout comme celle d’Adèle, elle s’ouvrait sur l’entrée du domaine et possédait une petite salle d’eau. Elle ne disposait que de peu de mobilier, dont une très grande armoire et un miroir de plain-pied. Ambre remarqua cinq petites photos disposées sur toute la longueur du bureau, joliment encadrées. Elle se leva en toute discrétion et effleura le sol pour aller les observer de plus près.

La première représentait Alexander et Judith lors de leur mariage. Les deux époux étaient en tenue d’apparat et se tenaient sur le parvis de la mairie, au pied de l’une des statues de lion. Leurs visages étaient graves, ni l’un ni l’autre ne semblait ravi de leur sort.

Sur la deuxième, Ambre reconnut Anselme. Elle esquissa un sourire à la vue de son éternel fiancé vêtu de son costume universitaire bleu marine, avec le blason de la licorne et son médaillon fièrement visible. Un léger sourire se dessinait sur ses lèvres, dévoilant sa douce fossette si caractéristique et il tenait à la main ce qui devait être son diplôme.

La troisième fut celle qui l’intrigua le plus. Elle représentait une jeune femme, d’environ vingt ans, aux cheveux châtain clair bouclés et coupés en carré jusqu’aux épaules. Elle avait des formes plutôt généreuses et un corps harmonieux, tout en courbes. Elle se tenait assise de profil sur la rambarde de la roseraie, en plein milieu des fleurs, donnant un baiser sur le museau de la statue de licorne. Elle revêtait une robe légère à motifs floraux et regardait l’objectif du coin de l’œil en souriant.

Qui ça peut bien être ? Sa sœur ? Non, elle est trop différente de lui. Une amie ou une ancienne compagne ? Peut-être, après tout, il a près de quarante ans, il a dû en avoir des relations dans sa jeunesse. Surtout que la photo semble datée.

Elle décrocha son regard et porta son intérêt sur la photo suivante. La quatrième était en noir et blanc et représentait un homme, d’aspect sévère, en buste. La jeune femme reconnut Ambroise. Il devait avoir une trentaine d’années. L’absence de couleur accentuait son teint pâle, contrastant avec le noir intégral de ses habits, de sa barbe et de ses cheveux noirs ainsi que ses yeux sombres. Il portait sa tenue de domestique sur lequel étaient épinglées les armoiries von Tassle et son médaillon ; trop petit et décoloré pour être réellement visible.

La cinquième illustrait une femme d’une trentaine d’années également, qu’Ambre devina être la mère d’Alexander, Ophélia, la rapprochant du tableau se trouvant dans le hall d’entrée. Contrairement à bon nombre d’aranéennes hautaines et froides, la baronne affichait un sourire radieux.

Son visage, d’une incroyable beauté, était d’une douceur comme rarement il était possible d’en voir. La jeune femme avait de grands yeux sombres bordés de longs cils, en accord parfait avec ses longs cheveux bruns bouclés ondulant de chaque côté de son visage. Un léger grain de beauté, situé juste au-dessus de sa lèvre, venait lui rajouter une touche de charme. Elle était représentée dans le salon, en somptueuse robe de bal typiquement aranéenne, assise devant l’imposant piano à queue et serrant amoureusement dans ses bras son fils âgé d’environ sept ans.

Le tout jeune Alexander paraissait si petit et chétif, avec son teint blême et sa silhouette aussi fine qu’une brindille. Ses yeux sombres brillaient d’un éclat chaleureux, accentué par l’immense sourire affiché sur son visage juvénile.

Dès qu’elle eut terminé son inspection, Ambre se mordilla la lèvre, troublée et songeuse.

C’est vrai que je n’ai jamais vu ses parents et qu’il ne m’en a jamais parlé, c’est à croire qu’ils sont morts. Remarque, c’est ce qu’il m’a semblé comprendre hier lorsqu’il m’a dit que le marquis était son plus proche parent. Je me demande vraiment qui est la fille et pourquoi Ambroise est là lui aussi. D’ailleurs, pourquoi n’y a-t-il pas non plus de photo de son père ?

Elle tourna la tête et porta son regard sur l’homme qui se tenait auprès d’elle, encore profondément endormi. Il était allongé sur le ventre, le dos et les bras en dehors des couvertures. Elle se pinça les lèvres et s’approcha afin de l’examiner de plus près. Le dos était tout aussi meurtri que le ventre. Plusieurs cicatrices et coupures de différentes profondeurs, souvent bénignes, parsemaient son corps zébré et une autre balafre de quatre griffes le parcourait de haut en bas.

À sa vue, les larmes commencèrent à lui venir aux yeux. Elle sentit son estomac se nouer, envahie soudainement d’un sentiment d’angoisse et de culpabilité. Cet homme avait essuyé pire douleur qu’elle, elle s’en rendait bien compte. Pourtant, il semblait parvenir à masquer cette souffrance aux autres. Combien savaient pour lui ? Et surtout, qui étaient les coupables de cet acte monstrueux ?

Par Alfadir ! Mais qui a pu vous faire ça ? Je comprends mieux pourquoi le Féros ne l’effraie pas… pourquoi Je ne l’effraie pas…

Elle enveloppa grossièrement sa robe sur elle, prit ses chaussures et s’en alla à pas de velours rejoindre sa chambre. Puis elle descendit les escaliers quelques instants plus tard, vêtue d’un simple jean et d’un pull moulant afin de prendre l’air.

Le temps était relativement lourd, l’orage menaçait. Les pâles rayons du soleil se diffusaient à travers la brume, rehaussant l’éclat des gouttes de rosée déposées sur l’herbe.

Séverine était présente sur la terrasse, une cigarette à la main, contemplant calmement le domaine, la chienne Désirée dormant à ses pieds. Ambre, muette, la rejoignit et se posa sur une marche encore humide. La domestique lui tendit une cigarette, qu’elle accepta avec plaisir et porta à ses lèvres. La chienne renifla et, voyant la jeune femme à sa hauteur, avança tranquillement vers elle. Elle posa sa tête sur ses genoux et l’admira amoureusement de ses grands yeux marron aux longs cils. Ambre passa timidement sa main sur la tête de l’animal et la gratta.

— Vous sentez l’odeur du maître à ce que je vois, nota Séverine, amusée.

— C’est à croire que tout se sait ici, répondit-elle posément en tirant sur sa cigarette.

— Oh ! Ce n’était plus vraiment un secret, il faut dire que l’on attendait que cela depuis qu’il vous a ramené. Votre petit jeu de chien et chat ne dupait personne. C’était mignon de vous voir vous tourner autour ces derniers temps.

— Vous nous épiez ? ricana nerveusement la jeune femme en expirant une grande quantité de fumée.

— C’était inutile, on vous voyait de loin. D’autant que cela faisait des années que je n’avais pas vu Alexander aussi enjoué. Il ne peut plus rien cacher à une vieille femme comme moi.

— D’ailleurs à ce propos…

Ambre laissa sa phrase en suspens. Séverine écrasa sa cigarette, croisa les bras et porta sur elle un regard sévère :

— Une bien sombre histoire, oui. Il n’y a que Pieter et moi-même qui sommes au courant ici et je compte sur votre discrétion afin de ne pas ébruiter cette découverte. Sachez que cela fait près de quarante ans que je travaille pour la famille von Tassle, je l’ai vu grandir, s’émerveiller… souffrir.

Elle fronça les sourcils et se pinça les lèvres.

— Que s’est-il passé exactement ? s’enquit Ambre en arrêtant de caresser la chienne.

La domestique eut un petit rire rauque et la dévisagea.

— Je ne vous le dirais pas, ce n’est pas mon rôle. Et je vous conseillerai de ne jamais rien lui demander là-dessus. Laissez-le venir vers vous. Un jour, peut-être, il se sentira de vous en parler. C’est déjà un miracle qu’il ait pu se montrer à vous, il ne l’avait jamais fait jusqu’alors ! Du moins, pas ces vingt dernières années.

— Judith n’a jamais rien su là-dessus ? s’étonna-t-elle.

— Si, bien sûr ! Puisque c’est elle qui lui confectionnait ses onguents et ses cachets lorsque la douleur lui était insupportable. Mais je doute fort qu’il lui ait montré. Vous savez, Judith et Alexander se connaissaient depuis tant d’années avant qu’ils ne soient mariés. Tous les deux avaient fini par s’aimer d’une étrange manière, mais ils ne se sont jamais dévoilés l’un à l’autre, trop pudiques au vu de la situation ridicule de leur mariage forcé. Friedrich a été abominablement cruel d’avoir exigé d’eux pareil sacrifice.

— Que voulez-vous dire par là ?

Un rictus se dessina sur le visage de la domestique. Elle se pinça les lèvres puis, sentant la colère lui monter, elle s’alluma une nouvelle cigarette afin de défouler ses nerfs.

— Je ne vous le dirais pas ! Je n’ai pas le droit de vous en dire davantage bien que ce ne soit pas l’envie qui m’en manque, mademoiselle ! Sachez juste que je suis liée au maître et lui devrai allégeance jusqu’à la fin de ma vie, je ne trahirai pas sa volonté de vous cacher un nombre incalculable de faits nous concernant. Il a déjà tant souffert… nous avons tant souffert !

Ambre baissa la tête et fit la moue. Désirée émit un grondement, pressant sa truffe contre sa main afin qu’elle continue son geste.

— Je comprends pourquoi il était si dur et exigeant avec Anselme, murmura-t-il en caressant à nouveau la chienne. Il devait très certainement se retrouver en lui. Je me sens tellement mal rien que d’y penser. Je m’en veux de l’avoir aussi mal jugé ; d’avoir pensé pendant tout ce temps qu’il n’était qu’un tyran orgueilleux et narcissique.

— Ne vous y trompez pas, mademoiselle, c’est effectivement un tyran orgueilleux et narcissique, mais il a juste un motif pour pouvoir se comporter ainsi ! rétorqua la domestique. Ne sombrez pas dans l’apitoiement à son égard, il détesterait ça et il vous en voudrait. Il faut que vous lui teniez tête, que vous soyez celle qu’il a vue en vous. Vous vous ressemblez sur de nombreux points. Vous êtes deux passionnés, fermement engagés pour vos convictions et vous trimballez de lourds fardeaux. Mais vous tentez malgré tous les obstacles qui se dressent sur votre chemin de garder la tête haute et de ne jamais flancher. C’est un noble exploit que beaucoup d’entre nous ne peuvent accomplir.

Le ciel s’assombrissait, d’épais nuages gris masquaient les rayons dorés, emportant avec eux quelques gouttes éparses. La jeune femme demeura songeuse, profitant de ses dernières bouffées de cigarette avant de rentrer. La chienne, quant à elle, était affalée à ses côtés, la langue pendante et le ventre tendu vers elle. Devant son insistance, Ambre se mit à la gratter, faisant parcourir ses doigts dans son pelage dru de lévrier deerhound.

— C’est parce que je sens l’odeur de ton maître que tu te comportes ainsi toi ? T’es pas triste de devoir le partager ?

Pour toute réponse, l’animal jappa et remua la queue avec vigueur, ce qui eut don de décrocher un subtil sourire sur le visage de Séverine.

Une fois sa cigarette achevée, Ambre se leva et alla rejoindre la salle à manger afin de déjeuner. Alexander était déjà présent, les cheveux détachés et habillé sobrement. Comme chaque matin, l’homme lisait tranquillement le journal, dont le gros titre du jour était : « dimanche 18 juin 310 : départ annuel de la Goélette la veille au soir. » Il la salua et lui adressa un regard entendu.

La jeune femme s’installa à sa place et prit entre les mains une tasse de café chaud que lui tendit Émilie. Elle porta le breuvage à son nez et huma son arôme puissant, puis elle prit une tartine de pain beurré et la croqua avec avidité.

Adèle entra dans la pièce, tapant des pieds sur le parquet. Ambre fut prise d’un fou rire en la voyant ; la petite paraissait épuisée, elle avait les cheveux totalement ébouriffés et les yeux rougis bordés de cernes. Pourtant malgré cette mine épouvantable, la fillette affichait un visage rayonnant, avec un large sourire franc. Elle s’assit à sa place puis gloussa en regardant tour à tour les deux amants.

— Je vois que l’atmosphère est bien sereine ici ! annonça-t-elle tout en portant un morceau de croissant à ses dents.

Alexander posa son journal, fit pianoter ses doigts contre sa tasse et le regarda avec un certain amusement.

— Je pense qu’il est fort inutile que l’on t’annonce la nouvelle mademoiselle je-ressens-tout ? commença-t-il d’un ton calme.

À ce moment-là, Émilie, les yeux rieurs, arriva dans la pièce afin de ramener un chocolat chaud à sa jeune maîtresse.

— Alors c’est vrai ? Vous allez vous marier ? hurla Adèle de joie tout en se redressant et levant les bras au ciel, ce qui décrocha un rire à la domestique.

— Parle plus fort, je crois que tout Iriden ne t’a pas entendue ! avertit-il, médusé par son attitude.

Adèle, tout heureuse de l’annonce, se leva et alla enlacer chaleureusement sa sœur, tout en plantant son regard bleu perçant dans celui de son père.

— Oh ! Comme je suis contente pour vous ! déclara-t-elle, réjouie. Tu entends Émilie ? J’ai gagné mon pari ! Tu me dois une semaine de pâtisserie !

La domestique, confuse, devint rouge comme une pivoine et esquissa quelques pas en arrière afin de regagner les cuisines au plus vite, sous le regard réprobateur de son maître.

— Vous avez parié quoi exactement ? s’enquit l’aînée, moqueuse, la tête posée juste à côté de celle de sa sœur.

La petite gloussa :

— Vendredi soir, alors que vous dansiez dans le salon, j’ai soudainement ressenti d’intenses vibrations au niveau de mon ventre, comme si des papillons venaient de s’engouffrer en moi. C’était tellement extraordinaire !

À ces mots, Alexander et Ambre devinrent livides, se regardant dans un silence gênant.

— Co… comment ? balbutia l’aînée, l’estomac noué.

— Oh bah ne faites pas cette tête ! rassura Adèle en lâchant son étreinte et en se resservant une viennoiserie. C’est pas la première fois que je ressens ça. Ça fait très longtemps que je ne l’avais pas ressenti cette sensation d’ailleurs !

— Comment ça t’as déjà ressenti ça ? s’indigna l’aînée, les yeux grandement écarquillés.

Adèle croqua goulûment dans son croissant, renversant quelques miettes sur le sol.

— Les fois d’avant, c’était quand tu partais jouer avec Anselme en forêt et que vous reveniez débraillés tous les deux. Je sais pas ce que vous faisiez mais j’avais d’étranges picotements dans le ventre, c’était bizarre mais très agréable… répondit-elle, la bouche pleine.

Elle eut un petit rire en les voyant soudainement blêmes et gênés.

— Je comprenais pas pourquoi à l’époque, car moi ça ne me faisait jamais ça quand je jouais. Mais maintenant c’est bon, je sais et hier soir quand vous avez…

— Adèle ! la coupa sèchement Alexander en se frottant le front, tout aussi embarrassé qu’Ambre sur les facultés sensorielles de celle qu’il considère comme sa fille et qui, de plus, n’était qu’une enfant de même pas dix ans !

— Ta faculté, annonça Ambre en tentant de trouver les mots, tu ne pourrais pas la canaliser un peu ?

— Euh… je ne sais pas trop… fit-elle en mouillant son doigt afin d’attraper toutes les miettes qui se trouvaient sur la table pour les porter à sa bouche.

— Je ne sais pas, tu ne peux pas fermer une valve dans ton cerveau comme pour un robinet ? proposa l’aînée.

— C’est pas dans le cerveau que je ressens ça, c’est dans le ventre, comme pour toutes les vibrations d’ailleurs. Il n’y a que lorsque je communique avec Anselme que je me sers de mes pensées dans ma tête.

— Dans ce cas, si tu pouvais faire un effort et éviter d’écouter ou de ressentir tout ce qui se trouve autour de toi, au moins jusqu’à ce que tu sois assez grande, cela nous arrangerait ! conseilla Alexander d’une voix aussi calme que possible.

Adèle gloussa :

— Je peux essayer, je sais pas trop comment ça marche, mais il n’y a qu’avec vous deux que j’éprouve ça, du moins de manière aussi forte. Après, si ça peut vous rassurer, ce n’est pas vous qui m’avez empêché de dormir hier soir, mais Anselme.

Le cœur d’Ambre cessa de battre instantanément, elle commença à trembler.

— Comment va-t-il ? demanda-t-elle timidement.

La cadette fit la moue.

— Le pauvre, il n’a pas arrêté de pleurer de toute la nuit ! Il était si triste ! J’avais beau le caresser il ne parvenait pas à se calmer. J’ai même cru qu’il pleurait vraiment tant ses yeux étaient tout humides. Je crois que c’est un peu compliqué pour lui de voir sa fiancée volée par son père… il était pas encore prêt, je pense.

Alexander eut un rire nerveux et Ambre, ébranlée, devint aussi livide que la nappe qui se trouvait sur la table. Elle regardait devant elle, les yeux écarquillés, perdus dans le vide et les oreilles bourdonnantes. Comme elle les voyait troublés, Adèle grimaça et s’excusa vivement, pensant une nouvelle fois en avoir trop dit sur ce qu’elle ressentait. Elle se pressa contre sa sœur et l’enlaça avec vigueur.

— Oh je vraiment suis désolée ! Je ne voulais pas vous embarrasser encore. Je vous promets que je vais faire tout mon possible pour apprendre à me canaliser et à dompter ma faculté. C’est promis !

— Ne t’inquiètes pas Adèle, lança Alexander pour la faire déculpabiliser, ton séjour en territoire Korpr avec la Shaman Wadruna va te permettre d’en savoir plus sur ton effet de persuasion et de ressenti. Et un grand bol d’air loin du tumulte et de la tension des villes te fera le plus grand bien. Et même si cette faculté est assez gênante, du moins pour l’instant, pour toi comme pour nous, elle n’en reste pas moins fort utile et ce serait effectivement salutaire que tu puisses la maîtriser.

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