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NORDEN – Chapitre 94

Chapitre 94 – Réflexions et suppositions

La pluie battait son plein lorsque le Baron et Ambre s’installèrent dans le salon afin de discuter tranquillement d’un certain nombre de points cruciaux. Une chaleur étouffante envahissait les lieux, qui obligea Alexander à aérer la pièce par la porte-fenêtre latérale, faisant traverser l’air d’une lourdeur caractéristique d’un orage de plein été. Le vent s’engouffra dans le salon par bourrasque, emportant avec lui une forte odeur d’humus et de terre mouillée. La pluie, en déluge, s’abattait sur les jardins, martelant le sol et clapotant contre les carreaux.

Ambre s’accouda à la rambarde de la fenêtre et huma ce parfum si apaisant qui lui procura un tressaillement de plaisir. Elle contemplait d’un œil doux le paysage en pleine désolation et écoutant avec soin le bruissement des feuilles agitées au vent ainsi que le grondement de l’orage, tonnant à quelques kilomètres de là. Elle prit une grande inspiration, songeant à sa petite sœur et à sa nouvelle expérience de vie qui s’ouvrait à elle, si loin de son aînée.

— J’espère qu’elle s’y sentira bien et qu’elle va s’adapter rapidement, dit-elle avec une pointe d’appréhension, elle sera vraiment loin de moi cette fois-ci et pendant si longtemps. En plus, elle n’a jamais chassé, elle qui a toujours refusé de vouloir tuer nos poules ou les crustacés, et elle va devoir vivre de manière si rude !

Alexander se tint derrière elle et l’enlaça, posant ses mains sur son ventre, la serrant contre lui.

— Cela ne lui changera pas tant de sa vie d’avant ma chère, répondit-il d’une voix emplie de cynisme, tu ne vas pas me dire que ton cottage était des plus confortables. C’est à se demander comment vous avez fait pour survivre aussi longtemps dans ce taudis sans tomber malade.

— Tout le monde n’a pas la chance de naître baron, Baron ! Murmura-t-elle en posant son crâne contre son buste.

— C’est exact, et rares sont les personnes qui ont la chance de le devenir ! Lui annonça-t-il posément.

Elle eut un petit rire.

— Après, j’espère surtout qu’elle ne deviendra pas une bête aussi sauvage et rustre que sa grande sœur… loin de moi l’idée de devoir la dresser à nouveau et de lui réapprendre toutes les convenances ! J’ai l’impression de passer une grande partie de ma vie à cela. C’est exaspérant.

— Rien ne vous y obligeait, cher Baron ! Fit-elle en le défiant du coin de l’œil. C’est vous qui avez insisté pour la prendre sous votre toi ! Vous ne lui deviez rien à ce que je sache.

Il laissa échapper un petit rire.

— Il est vrai, à croire que ma personne deviendrait réellement magnanime et généreuse.

Il palpa délicatement son ventre, glissant ses mains sous l’étoffe de sa chemise. Il caressait la chair tendre de sa peau, ressentant sa chaleur émaner sous ses doigts.

— Plus sérieusement, j’espère que ces cinq semaines de patience se dérouleront sans accroc. Car elles risquent de paraître incroyablement longues si les tensions latentes empirent, comme l’avait très fortement suggéré le marquis Desrosiers.

Il lui dévoila l’intégralité de la discussion qu’avaient entretenue les deux hommes la veille, y compris les informations relatives au sujet de Georges.

— Vous sous-entendez vraiment que je puisse être une de Rochester ? S’exclama la jeune femme.

Elle fut surprise de cette révélation, car jamais elle n’aurait pu s’imaginer que son père puisse être un espion au service d’Alfadir et, de surcroît, possiblement l’un des descendants d’une famille parmi les plus puissantes et respectables de Norden.

L’image des lettres manuscrites, codées et poinçonnées de différents sceaux, lui revint en mémoire, de même que l’écusson en forme de cerf qu’elle avait retrouvé dans la malle de son père.

Finalement j’aurais pu le deviner ! Je regrette de les avoir brûlées… elles devaient contenir des informations essentielles ! Quelle idiote !

— Je tâcherais d’en tenir deux mots à William ou à James, afin d’en avoir la certitude, l’avertit-il. Cependant, l’information est intéressante, car elle appuie d’autant plus ma théorie que ton adorable mère et cette chère Irène soient espionnes également. Il se peut que, par conséquent, tes parents se soient rencontrés en mission, d’où la discrétion au sujet de leur vie privée.

— C’est à se demander pourquoi ils ont souhaité m’avoir, murmura-t-elle, songeuse, avec une pointe d’amertume. J’ai l’impression d’être comme Adèle finalement, un enfant non désiré. Remarquez, je comprends mieux pourquoi personne ne s’occupait de moi. Du moins, pour le peu que j’arrive à me souvenir, car je ne comprends pas pourquoi mais je ne parviens pas à me remémorer de ma vie d’avant. J’ai cru comprendre d’après les écrits d’Enguerrand que ce serait dû à un traumatisme dont je ne me rappelle pas la cause, tout comme ma paranoïa qui serait issue de ça. J’ai quelques flashs de ma vie auprès de maman, mais ça reste compliqué de tout me souvenir. D’autant que plus je fouille, plus je revois des choses qui ne sont pas toujours agréables. Et pour en revenir à papa, même s’il nous aimait, cela ne l’a jamais empêché de faire passer sa vie et son travail avant la nôtre. Pourquoi n’avons-nous pas été qualifiées de Rochester s’il en était réellement un ? Avait-il honte de nous ?

Comme pour appuyer ses dires, l’orage détonna. Des hirondelles volaient bas dans le ciel, trempées, cherchant désespérément un abri parmi les arbres dont les feuillages denses et les branches foisonnantes tanguaient au vent.

— Je ne saurais te le dire. Il se peut que les lois des espions soient strictes et différentes des nôtres, étant donné qu’ils s’engagent corps et âme à Alfadir. Et je ne pense pas que ton anonymat soit en lien avec le fait que vous soyez désirées ou non, mais plutôt pour vous protéger d’éventuelles menaces qui pourraient être portées à votre égard. Tout comme le fait de vous faire vivre de manière sobre afin de ne pas éveiller de soupçons, ce qui est assez cruel compte tenu des conditions dans lesquelles vous viviez ces dernières années.

Ambre, gagnée par l’amertume, tressaillit et déglutit péniblement. Elle prit une grande bouffée d’air humide qu’elle laissa pénétrer dans ses poumons.

Alexander referma la fenêtre, quelques gouttes de pluie s’engouffraient à l’intérieur, ramenées par les bourrasques ; l’orage s’intensifiait. Puis ils se dirigèrent vers la table basse où tous deux prirent place sur le fauteuil et la méridienne.

Ambre, songeuse, contemplait la pièce, l’œil vague, balayant du regard les objets qui s’y trouvaient.

— Il reste donc à savoir qui est le fameux individu qui souhaite plus que tout vous protéger. Lucius m’a glissé un indice fort intéressant en me spécifiant que tout avait un lien avec la Cause. Il ne serait donc pas impensable que mon oncle en pleine disgrâce puisse avoir été contacté pour son navire, d’autant qu’il paraissait ignorer toute information concernant les spécimens H ou madame Hélène Hermine. Ce qui laisse à penser que l’individu en question est une personnalité engagée à la Cause. En soit, la piste des élus s’amenuise et semble converger vers deux personnalités : un membre éminent des de Rochester ou Alfadir.

À l’entente du nom du Aràn, le regard de la jeune femme se posa sur l’immense tapisserie murale, au titre d’Alfadir et le Serpent marin. Elle scruta le serpent avec intérêt, songeant aux légendes et aux histoires racontées par son père à son sujet. Elle n’avait jamais vraiment prêté attention à cette divinité-là, hormis pour l’Hydre et l’allégorie de la justice dont il était le symbole ; une entité évincée, bien souvent oubliée.

— Et qu’en est-il de Jörmungand ? Demanda-t-elle, pensive.

— Jörmungand ? S’enquit Alexander, intrigué, scrutant lui aussi la tenture d’un œil inquisiteur.

— Oui… après tout, le serpent s’est peut-être réveillé et envisagerait l’idée d’aider son frère à récupérer Hrafn ? Peut-être s’est-il rendu compte que des enfants ont été enlevés et qu’il s’en veut. Et puis ce ne serait pas si absurde qu’un membre de l’Hydre, proche de cette entité, puisse travailler à son service.

Il étudia le tissage, songeur, étudiant avec intérêt sa proposition.

— Cela me semble peu probable, finit-il par dire, car cela sous-entend que le serpent est réveillé depuis plusieurs années déjà et a laissé sciemment le Duc enlever ces enfants et les envoyer sur Charité, sans intervenir. La seule preuve que nous avons de son apparition a été le combat entre lui et Alfadir il y a cinquante ans de cela, paroles feu de Friedrich sous l’emprise de la D.H.P.A, donc peu fiables. De plus, je ne vois pas pourquoi le serpent marin porterait autant d’attention à Irène, Hélène et à leur descendance dans la mesure ou il n’entretient aucun contact depuis des siècles avec Norden. Et je ne vois pas comment un serpent marin de plusieurs dizaines de kilomètres de long, comme le mentionnent certains récits, pourrait approcher l’île sans que personne ne s’en aperçoive.

— Et pour les potentielles origines providenciennes de ma mère ? Vous laissez tomber l’idée ? S’enquit Ambre, avachie sur la méridienne.

— Tout à fait, répondit-il posément, les bras posés sur les accoudoirs. Cela fait plus de deux ans qu’il n’y a que deux voyages maritimes par an et les bateaux sont fouillés de fond en comble. Or le marquis a été contacté et de près, donc s’il existe quelqu’un d’assez puissant pour le persuader, cette personne se trouve sur Norden. Et je doute qu’un providencien, quel qu’il soit, se trouve encore sur l’île au risque d’y rester bloqué à jamais et puisse encore avoir autant d’influence, ce serait absurde.

— Êtes-vous sûr que les deux navires sont fiables en termes de navigation et d’équipages au vu des multiples scandales qui ont eu lieu ? Fit Ambre, la mine renfrognée. N’oubliez pas que von Dorff a relâché Maspero-Gavard sans la moindre peine et qu’il est encore toujours au service de votre cher oncle !

— Seule la Goélette est autorisée à effectuer les deux trajets annuels, dorénavant. L’Alouette, ne disposant plus de propriétaire légitime depuis la mort du marquis de Malherbes et de son fils, doit rester à quai. Et Desrosiers, bien qu’ayant des idéaux et des principes moraux très différents des miens, n’en reste pas moins un homme de parole et qui exècre au plus haut point de voir sa notoriété et son honneur entaché.

— Comme vous finalement ! Railla-t-elle. Dommage que je n’ai pas pu rester auprès de vous, j’aurai adoré en apprendre plus sur mon adorable protecteur.

Il haussa un sourcil et la dévisagea longuement.

— D’ailleurs, à ce propos, peux-tu me dire ce qui s’est passé pour toi hier soir ? Ton malaise, cette soi-disant odeur que tu étais la seule à sentir. Qui nous fera par la même évoquer pour la première fois ta fuite désespérée d’il y a deux ans, car j’ai cru comprendre au vu des dires de ton ancien patron, que ton emportement a été dû à cette pastille de D.H.P.A. que tu avais trouvée au sol. Était-ce vrai ?

Ambre grimaça et fronça les sourcils, attristée devant l’image de son cher Beyrus qui lui revint en mémoire. Elle soupira et lui expliqua en détail ce qu’elle savait sur cette senteur si particulière ; sur les effets que cela lui provoquait ainsi que sur les hommes sur lesquels elle l’avait sentie. Elle mentionna également, d’après les deux botanistes de l’observatoire, les deux plantes psychotropes utilisées pour la confection de la D.H.P.A.

Alexander parut troublé à cette annonce et un rictus incontrôlable se dessina sur son visage. Car il était fort probable que cela puisse être avéré et que le potentiel olfactif de sa tendre partenaire, soit en mesure de la déceler. Or, cela voudrait dire que la drogue circulait encore pleinement sur le territoire et que Desrosiers en possédait sur lui. Pourtant, au vu de son état, l’homme ne semblait pas être un consommateur.

Néanmoins, l’hypothèse que le stock provenait de la drogue perquisitionnée chez le Duc, qu’il avait dû lui-même saisir lors de l’enquête sur l’assassinat d’Ambroise était tout à fait plausible et acceptable. En revanche, il excluait l’idée que le marquis en fasse le commerce, même pour s’assurer des revenus supplémentaires. Lucius avait été tellement ébranlé par les conséquences de ce trafic et les multiples ravages que cette drogue avait causés à la population, notamment au sein de l’Élite, pendant une quinzaine d’années.

— Cela n’explique cependant pas pourquoi je puisse la sentir, alors que vous non ! Déclara Ambre, songeuse.

Elle s’allongea sur la méridienne et croisa les bras.

— Probablement dû à ton Féros, proposa Alexander, il serait intéressant de nous enquérir de ce genre de chose auprès de la Shaman Wadruna lors de sa venue.

— Si tel est le cas dans ce cas Judith a dû la sentir un nombre incalculable de fois pendant son enfance, si cette drogue a effectivement circulé à Varden et Iriden. Je crois savoir qu’elle y habitait depuis toute jeune.

— C’est exact ! Pourtant il est vrai que je n’ai jamais évoqué ce sujet-là avec elle. Je ne pense pas qu’elle avait connaissance pour son Féros, tout comme toi auparavant. Nous ne parlions jamais de notre passé, ni l’un ni l’autre. C’est ce qui nous a préservés et j’ai toujours su admirer sa sagesse d’esprit et sa discrétion là-dessus. Notre vie à tous les deux s’est construite uniquement sur les six ans que nous avons eus en commun, bien que nous nous connaissions déjà quelque peu depuis tant d’années. Le passé n’a jamais existé pour nous, trop douloureux pour elle comme pour moi. Nous préférions nous tourner vers l’avenir et de tout faire pour protéger Anselme.

Ambre soupira :

— D’ailleurs en parlant du sujet… commença-t-elle, timidement. Je tenais à vous poser une dernière question avant que vous ne vous engagiez à poursuivre avec moi.

— De quoi s’agit-il, encore ? Demanda-t-il, intrigué.

Elle se redressa, se mordilla la lèvre et le regarda du coin de l’œil, la tête basse.

— Eh bien, hésita-t-elle en se tenant le ventre, je tenais à vous repréciser un détail qui pourrait vous refroidir à mon égard.

Elle laissa un silence, mais voyant qu’il ne réagissait pas, elle planta son regard dans le sien et déclara tout de go :

— Je suis stérile.

Alexander laissa échapper un petit rire en entendant cette révélation. Il se leva et s’installa à côté d’elle.

— Ah ma chère ! Fit-il en lui tenant fermement les mains dans les siennes. Je suis au courant de cela ! J’ai lu et relu tes deux analyses, une multitude de fois. Je connais pour ton Féros, ta paranoïa, les actes odieux de ta merveilleuse mère, ta stérilité, tes manières rustres, ta défiance totale de l’autorité, tes jugements un peu trop hasardeux, ta mauvaise foi, ton arrogance, tes peurs, ta phobie de l’eau… je peux te faire la liste de tous tes défauts notables, mais j’ai d’autres choses à faire que de passer toute mon après-midi à te les lister, au risque de te courroucer par la suite.

Il approcha sa tête de son visage et déposa un baiser sur le front avant de rajouter d’un ton détaché :

— Je suis même au courant maintenant pour tes cavalcades dans les bois avec mon fils pendant que tu laissais ta pauvre petite sœur de six ans, seule, livrée à elle-même alors que des enlèvements étaient à déplorer. Ce serait finalement ce dernier point qui me choquerait le plus. J’ai bien fait de te la confisquer maudite femme, sœur indigne que tu es !

Ambre fut prise d’un fou rire.

— Et puis quel intérêt avons-nous d’en avoir un ? Ajouta-t-il, cynique. J’ai déjà assez à faire avec une gamine aussi bien éduquée que toi, qui tel un furet, connaît absolument tout ce qui se passe dans cette maison et dont, pour je ne sais quelle raison, je ne parviens jamais à m’énerver contre elle ! Et un corbeau pleurnichard qui n’est même pas capable d’accepter le fait que je puisse posséder sa fiancée ! Il devrait être heureux que je prenne soin de toi au lieu de geindre comme une pauvre victime, quelle ingratitude !

— Vous êtes vraiment horrible ! S’exclama Ambre, les larmes aux yeux tant elle ne parvenait pas à s’arrêter de rire.

Alexander sortit de sa poche le médaillon qu’elle avait arraché la veille et le lui épingla méticuleusement sur la poitrine.

— J’espère que dorénavant tu sauras me faire confiance. Que je ne sois pas obligé de me justifier sans arrêt sur le pourquoi de mes motivations ou de mes choix, mademoiselle je-doute-de-tout.

Ambre, les yeux rougis, sourit et regarda amoureusement le petit bijou qui ornait sa poitrine.

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