Jashin Average – chapitre 18
L’entrée du donjon présente un grand hall plutôt spacieux. Il sert également de lieu de téléportation pour jeter les intrus évanouis de chaque étage, d’où l’espace généreux de la pièce. Il y a même suffisamment de place pour organiser quelque chose comme un petit spectacle. De plus, les monstres ne peuvent pas pénétrer la zone d’entrée et il paraît peu probable que des visiteurs imprudents se rendent dans le donjon la nuit, donc il n’y a aucun risque de se faire déranger à cette heure tardive.
… Cependant, ça ne signifie pas qu’il faut organiser des réunions ou des événements de ce genre ici.
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Leonora, récemment devenue mon amie, est partie pour reprendre son voyage en me promettant de revenir.
Intriguée par les rumeurs dont elle me parlait et qui circuleraient dans les rues de Rimmel, affirmant qu’une divinité maléfique venait de s’installer dans ce donjon, j’ai demandé à Tenna de faire des recherches en ville. Les résultats ont révélé que cette rumeur provient de deux origines.
– L’une d’elles concerne l’attaque de l’église de la Sainte Lumière, survenue à l’époque des anomalies du donjon voilà maintenant un mois ou deux. Apparemment, en plein jour, une terrifiante entité aurait soudainement attaqué l’église, facilement brisé la barrière sacrée censée repousser les êtres maléfiques, puis se serait éloignée en ricanant.
– L’autre découle de la découverte d’armes provenant du donjon, notamment une épée bénie par la divinité malveillante, qui semblait renfermer une puissance et une malédiction redoutables.
Ces faits ont contribué à répandre la rumeur selon laquelle une divinité maléfique résiderait dans le donjon.
… Je n’ai aucune idée de ce que ça pourrait être. Vraiment aucune.
J’ignore dans quelle mesure cette rumeur s’est répandue, mais apparemment, elle semble assez importante pour qu’un grand nombre de fidèles adorateurs de la divinité maléfique commencent à se rassembler. J’en prends malheureusement pleinement conscience en observant cette scène à travers l’écran.
Au milieu du hall, un feu crépite, sur lequel repose un énorme chaudron d’origine inconnue. Dans cette marmite, un liquide suspect bouillonne, entouré d’une légère fumée rose. Bien que je ne puisse pas sentir l’odeur à travers les images, il est facile d’imaginer l’intense parfum qui emplit la pièce.
Près de 100 personnes, dans un état de transe, dansent autour du feu, certaines se livrant à une frénésie totale, d’autres s’enlaçant étroitement, se dévorant mutuellement. Peut-être que la fumée dégage un effet narcotique, car tous arborent une expression béate.
Il s’agit véritablement d’une orgie endiablée, qu’on pourrait qualifier de banquet démoniaque. Une scène difficile à regarder en toute lucidité, mais en tant que maîtresse de ce donjon, je dois surveiller de près ce qui s’y passe. Ce n’est pas comme si j’étais curieuse.
La soirée monte en intensité avec le temps, atteignant finalement son apogée. Au milieu des cris, le seul individu vêtu de manière décente s’avance au centre de la pièce. Il s’agit d’un jeune homme blond dans la vingtaine, au visage élégant, vêtu d’habits de prêtre. Il se place devant le grand chaudron et lève la main droite face aux fidèles réunis. À ce moment-là, le banquet débridé s’arrête brusquement, remplacé par un silence tendu.
« Nous allons maintenant commencer le rituel du sacrifice ! »
À la voix du jeune prêtre qui déchire le silence, des cris de joie encore plus forts qu’auparavant retentissent. Dans une atmosphère étrange, quatre hommes costauds apportent une table en pierre et la déposent devant le jeune prêtre.
Puisque l’on parle de sacrifice, est-ce un rituel où l’on offre un sacrifice vivant? En général, les sacrifices impliquent des chèvres, n’est-ce pas ?
Je ne sais pas pourquoi, mais voir cette ambiance dans la pièce à travers les images du cristal me donne un mauvais pressentiment.
Comme pour confirmer mes craintes, on amène une jeune fille d’environ huit ans, vêtue d’une simple tunique, ses cheveux châtains clairs tombant jusqu’aux épaules. Elle se fait traîner de force avec les mains attachées devant elle et un bâillon sur la bouche. Consciente de son terrible destin, elle pleure de terreur tout en luttant de toutes ses forces, mais sa résistance reste faible face à des adultes.
Une fois amenée à l’autel de pierre, ses vêtements lui sont retirés et elle se retrouve immobilisée avec des cordes passant sous l’autel, les mains et les pieds solidement attachés.
« …Mmmph ! Mmhm ! »
La jeune fille se débat désespérément, mais les cordes la maintiennent fermement et elle ne peut bouger que légèrement. Tandis qu’il la regarde de haut, le prêtre sort un poignard de sa poche. Bien qu’elle secoue la tête en signe de refus face à cette arme brillante, personne dans l’assemblée ne semble s’en soucier.
« Ô notre divinité, acceptez notre offrande. »
À cette annonce, le jeune homme abat sans hésiter son poignard vers le cœur de la jeune fille… ce n’est pas une blague !
J’étais absorbée par cette scène anormale, sans aucun sens de la réalité, mais je reprends subitement mes esprits et active immédiatement le téléporteur en direction de l’autel pour transférer la jeune fille près de moi.
Après un éclair de lumière, je la trouve allongée à mes côtés, bâillonnée, les mains et les pieds attachés. Inquiète à cause du timing délicat, je vérifie son état, mais je ne vois aucune trace de sang à l’endroit où devait s’abattre l’arme. Je pose ma main sur sa poitrine et, bien que son cœur bat fort à cause de la peur de cette mort imminente, il bat encore.
Apparemment, j’ai réussi à intervenir à temps.
Je soupire de soulagement, mais un bruit de verre brisé retentit soudain à mes oreilles. Surprise, je me retourne pour voir Tenna debout à l’entrée de la pièce, entourée de morceaux de vaisselle éparpillés à ses pieds. Apparemment, elle a fait tomber le service à thé alors qu’elle venait pour me servir une tasse. Je m’apprête à lui dire de nettoyer, mais je me retiens en voyant son expression.
« Oh, An-Anelie-sama… »
Elle me fixe, affichant une expression mêlant surprise, colère, tristesse et désespoir. Je ne vais pas la réprimander juste pour avoir cassé un service à thé, mais elle semble complètement figée en me regardant.
« Eh, euh, qu’est-ce que… cette fille… ? »
A ces mots, je me rends compte ne pas être la seule sur laquelle elle pose les yeux, et je me tourne vers l’autre présence dans cette pièce, la fillette. Elle me regarde les larmes aux yeux, avec une expression terrorisée.
Je retrouve mon calme et essaie d’observer objectivement la situation dans laquelle nous nous trouvons. Une jeune fille d’environ huit ans se tient là, nue, attachée, bâillonnée et pleurant de terreur. Et je me retrouve penchée au-dessus d’elle, une main posée sur sa poitrine fine.
Heh, je ne suis pas une perverse… ça n’a rien à voir !
Comprenant comment elle doit me percevoir, je me précipite pour dissiper le malentendu avec Tenna.
« Si tu m’écoutes, tu comprendras que… »
« ──── ! »
Avant que je ne puisse dire un mot de plus, Tenna quitte brusquement la pièce en pleurs.
Attends s’il te plaît. Ne t’enfuis pas ! Au moins, aide-moi à nettoyer la vaisselle cassée !
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La situation devient compliquée. Il faut absolument dissiper le malentendu avec Tenna, sinon elle pourrait me cataloguer comme ayant des penchants pédophiles en plus de mes préférences pour le yuri. [1] Il faut aussi trouver une solution pour cette jeune fille qui gît ici, toujours attachée. Mais le plus pressant pour le moment reste de gérer le chaos qui règne parmi les participants du rituel suite à la disparition de la victime destinée au sacrifice.
Après avoir agi sur un coup de tête sans réfléchir aux conséquences, je dois maintenant remettre de l’ordre dans tout ça. De plus, je ne veux pas que ça se reproduise à l’avenir, donc je dois également m’occuper de ça. Alors, désolée, mais les cordes resteront en place un peu plus longtemps, ma petite. Il n’y a pas d’autre choix pour le moment.
En regardant les images, je constate que la disparition de la victime au moment de son sacrifice sème la panique parmi les fidèles. Certains semblent même en état de choc à cause de cet incident survenu en plein milieu de leur rituel sacré. Mais lorsque le jeune prêtre, après avoir rangé son poignard, se retourne et lève la main, le calme revient.
« Vous l’avez tous vu ! Notre dieu a accepté l’offrande. »
À cet appel, les fidèles se taisent un instant, puis éclatent en applaudissements. Le jeune prêtre, satisfait, fait un signe de tête avec contentement, puis se retourne silencieusement vers l’autel, attendant probablement une réponse de la part de la divinité en laquelle ils croient.
Eh bien, il semble que je doive réagir d’une manière ou d’une autre. J’aimerais juste les ignorer, laisser tout ça derrière moi et me coucher, mais je ne peux pas imaginer les actions que ces gens pourraient entreprendre si je le faisais. Alors, que faire ?
Il semble évident que je ne peux pas simplement dire que je ne veux pas de ce genre de sacrifice. Si je la leur renvoie, elle sera probablement tuée. D’un autre côté, si je les félicite, il y a de fortes chances pour que la même chose se reproduise à l’avenir.
« ‘ …Pas bon. ‘ »
Après avoir réfléchi un moment, je décide de faire un compromis en leur déclarant que leur sacrifice n’était pas à mon goût, et de trouver d’autres choses à l’avenir. Pour les prochaines fois, ils vont devoir apporter quelque chose de différent.
Oh, j’ai oublié d’utiliser la poupée maudite de Tenna. Eh bien, ce n’est pas grave pour cette fois.
« Eh ? Ah… euh… Je suis désolé ! Euh, cela n’a pas été à la hauteur de vos attentes ? »
« ‘ Les humains et les démons ne conviennent pas. Préférence pour les animaux : vaches, cochons, poulets, chèvres… ‘ »
« B-bien compris ! Oh, euh… pardonnez mon audace, mais… sommes-nous vraiment en présence de notre Seigneur ? »
Il exprime encore des doutes… Je ne semble pas assez démoniaque ? Cependant, il serait plutôt déraisonnable de demander à une simple jeune fille d’agir comme un dieu maléfique, alors s’il vous plaît, accordez-moi une pause.
« ‘ De toute évidence. ‘ »
« Ooh ! Recevoir la parole Divine est l’honneur suprême ! »
« ‘ Bien que l’offrande ne me convienne pas, la foi dans l’acte du sacrifice est louable. Ainsi, je vais te confier ce bâton. ‘ »
J’utilise ma compétence pour enchanter un bâton récupéré sur un mage faisant partie des intrus et le téléporte sur l’autel devant le jeune prêtre. Même si le dieu maléfique est un faux, la bénédiction est bien authentique. En lui remettant ça, je pense dissiper quelque peu le malaise.
« Qu-Qu’est-ce que c’est ?! Je ne m’attendais pas à recevoir un artefact sacré ! »
Ému et en larmes, le jeune prêtre prend délicatement et avec respect le bâton placé sur l’autel.
« ‘ Poursuis ton dévouement envers ta foi. ‘ »
« Bien sûr ! »
Je ressens un soulagement en voyant à travers l’écran le jeune homme incliner profondément la tête. Il tient le bâton en l’air et prononce un discours devant les fidèles, mais je ne m’en soucie plus. Même s’ils reviennent une prochaine fois, ils m’enverront simplement de la viande, alors je peux considérer cette affaire comme rentable.
Maintenant que la cérémonie est sous contrôle, je commence à défaire les cordes attachant les mains et les pieds de la jeune fille qui gît toujours par terre. Je la pensais silencieuse pour une raison quelconque, mais apparemment la peur l’a fait s’évanouir. Je me souviens qu’elle était consciente lors de son transfert dans cette pièce, mais alors, à quel moment a-t-elle perdu connaissance ?
Tandis que je me pose cette question, Tenna, qui venait de fuir la salle un moment auparavant, entre sans dire un mot.
« …… »
« Tenna ? »
Alors que je m’interroge sur son silence, elle retire lentement son habit de prêtresse avec une expression résolue. La silhouette de Tenna, se déshabillant pour se retrouver en sous-vêtements, dégage un léger charme au milieu de son immaturité propre à son âge. Sa peau pâle, éclairée par la lumière de la pièce, se teinte légèrement de rouge, peut-être par pudeur.
« Euh… Anelie-sama. Si vraiment vous le souhaitez, je peux… »
Sans réfléchir, je tends la main en silence vers Tenna──
── et lui envoie un faible projectile d’ombre en plein visage. Je suis normale, sans aucune déviance masculine.
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Une fois Tenna calmée, je lui ai confié la tâche de ranger les morceaux du service à thé cassé et de s’occuper de la jeune fille. Ensuite, j’ai pris le temps de lui raconter les événements de la soirée, ce qui a fini par dissiper quelque peu le malentendu. Tenna, comprenant la situation, est devenue très pâle et s’est excusée, mais je ne lui ai pas pardonné. Je suppose que sa méprise ne pouvait être évitée, mais en repensant à la réaction qu’elle m’a montrée à son retour, j’ai décidé de la punir sans pour autant oublier les circonstances atténuantes.
Cependant, quand je dis "punition", il ne s’agit de rien de bizarre ; je l’ai simplement fait s’asseoir en seiza pendant environ une heure. C’est tout ?
Ça pourrait sembler peu, mais dans ce monde, les gens n’ont pas l’habitude de s’asseoir sur leurs talons, donc cette posture inconfortable représente une véritable épreuve pour elle. En témoigne le fait qu’une heure plus tard, elle ne peut plus se lever à cause de la sensation d’engourdissement dans ses jambes et se tord de douleur sur le sol. Un peu taquine, je lui chatouille légèrement la jambe du doigt.
« Hii !? »
Tenna réagit vivement, se tordant comme une chenille à cause de l’engourdissement dans ses jambes après avoir bougé son corps. Impressionnée par sa réaction formidable, je continue en portant le coup de grâce à ses jambes alors qu’elle tente de s’échapper.
‘Chatouille…’ ‘Chatouille…’
« Aah !… Arrêtez !… N-non, s’il vous plaît, pas sur la jambe ! »
Chatouille, chatouille… C’est plutôt amusant.
« Et que devrions-nous faire de cette fille ? »
Tenna finit par se lever, apparemment soulagée que ses jambes ne l’engourdissent plus, mais son visage reste rouge et ses yeux légèrement larmoyants. Ses réactions m’amusaient tellement que je me suis un peu laissée emporter, mais je vais m’arrêter ici pour éviter qu’elle ne le prenne mal.
"Cette fille" dont elle parle doit faire référence à la fillette que je lui ai confiée plus tôt. Tenna l’a baignée et lui a mis des vêtements. Elle dort maintenant dans le lit d’une des chambres.
« Elle devrait retourner chez elle. »
Évidemment, j’ignore d’où ils l’ont enlevée, mais il reste préférable de la renvoyer, autant sur un plan éthique que pour éviter des ennuis.
« Mais cette fille a tout l’air d’être une esclave… »
Les mots de Tenna me glacent le sang.
« Une esclave ? »
« Oui, elle portait un collier. »
Un collier… vraiment ? Je me trouvais un peu occupée pour le remarquer à ce moment-là, mais maintenant qu’elle me le dit, les vêtements que la jeune fille portait initialement ressemblaient à ceux qu’un esclave porterait.
… S’il s’agit d’un enlèvement, ses parents la cherchent peut-être encore. Mais si l’un des membres de la secte l’a achetée, alors ça change tout. Dans ce cas, elle appartient à un maître qui peut décider de son sort. Peu importe comment il la traite, il reste dans son droit, et sauver cette esclave pourrait même me faire passer pour une voleuse.
Dans ces conditions, je ne sais pas quoi faire.
« Et maintenant, comment devrions-nous agir ? »
Tenna me le demande, comme pour enfoncer le clou, alors que je reste silencieuse…
Que faire, en effet.
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« Hiii !? »
Nos regards se croisent et la mignonne jeune fille aux cheveux châtains pousse un cri strident avant de se cacher derrière Tenna. Il s’agit d’une scène devenue familière en présence de la jeune fille qui fut offerte en sacrifice l’autre jour.
Nous sommes parvenues à apprendre qu’elle se prénomme Lily, une orpheline ayant perdu ses parents à cause d’une épidémie. Elle ne semble cependant pas en savoir plus, ni d’où elle vient, ni comment elle est devenue esclave. N’ayant pas trouvé de solution, j’ai décidé de l’élever dans le donjon pour le moment. Avec nos maigres indices, il semble impossible de la ramener chez elle.
« Lily, tu n’as pas à avoir peur d’Anelie-sama, tu sais. »
D’ailleurs, il s’agit des informations que Tenna a réussi à lui tirer du nez.
Lily semble beaucoup s’attacher à Tenna, qui s’occupe d’elle, et la suit partout. En revanche, je suis celle qui fait peur, comme dit plus tôt. Même si j’essaie de lui parler, elle s’enfuit rapidement.
… Mais je ne peux m’empêcher de pousser un soupire en les observant discuter comme des sœurs…
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( Relecture et correction: Hastin )
Note de la traduction :
[1] Yuri: centré sur les relations sentimentales et/ou sexuelles entre femmes.


