NORDEN – Chapitre 100

Chapitre 100 – Souvenirs

Le soir arriva et, sous un ciel gris orageux, un vent chaud soufflait avec énergie sur les jardins du domaine, emportant avec lui un air chargé d’embruns, révélant de forts effluves d’humus et de terre mouillée.

Adèle et Ambre s’amusaient, courant dans les herbes hautes, foisonnantes de fleurs sauvages et maculées de gouttes d’eau. Elles chahutaient gaîment, évitant les orties et les innombrables trous de taupes. La petite tenait entre les mains une ficelle au bout de laquelle un cerf-volant, fait de morceaux de bois grossièrement assemblés et d’une vieille toile bariolée à motifs d’animaux, flottait dans les airs, épousant les ondulations de la brise vigoureuse. Les deux sœurs profitaient pleinement de cette dernière soirée avant leur longue période de séparation. Désirée jouait avec elles, les coursant tour à tour en aboyant.

Non loin de là, sur les marches de l’escalier, Séverine les épiait. La domestique affichait une mine grave, le teint blême accentué par ses yeux bleus vitreux et larmoyant. Elle se tenait debout et fumait passivement une cigarette, gagnée par une profonde amertume mêlée de tristesse. Anselme était à ses côtés, roucoulant sous ses caresses qu’elle effectuait machinalement d’une main noueuse légèrement tremblante.

Alexander sortit et, la voyant chamboulée, se positionna juste à côté d’elle et s’accouda à la rambarde. Sans un mot, il regardait devant lui, contemplant silencieusement le spectacle. Puis, après un temps, il esquissa un sourire en entendant les rires d’Adèle et les jappements de la chienne qui résonnaient à travers le domaine.

— Cette scène m’est si familière, annonça-t-il à mi-voix.

— Oui, c’est impressionnant de voir à quel point le temps passe si vite… quand je pense qu’il y a trente ans de cela, c’étaient toi et mes enfants que je voyais à leur place… c’était il y a si longtemps à présent.

— Je ne crois pas que tu m’aies vu beaucoup jouer avec Ambroise, dit-il en se tournant vers elle, amusé. Il avait plutôt une fâcheuse tendance à vouloir m’éviter.

Il porta à nouveau son regard sur la chienne et l’observa longuement, d’un regard incroyablement doux.

— En revanche, d’aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été là pour moi. Même si cela agaçait fortement son frère. À croire qu’il en était jaloux.

Séverine, émue, baissa les yeux.

— C’est étrange de voir à quel point elle lui ressemble, murmura-t-elle, plus elle grandit et plus ses traits se rapprochent des siens. Elle a ses yeux, sa bouche et risque finalement, au vu de sa croissance, d’être aussi grande que lui.

Alexander laissa échapper un rire en voyant la petite clouée au sol, maîtrisée par la chienne qui la léchait de part et d’autre.

— Tu trouves ? Elle me fait plutôt penser à Désirée. Du moins dans son comportement. J’aime la regarder quand elle joue ou tente de m’amadouer, même si ça m’énerve de devoir tout lui céder. De même que je ne peux m’empêcher de la regarder quand elle mange, son regard est aussi brillant que le sien lorsqu’elle dévore ses viennoiseries. Elle est aussi gourmande que sa tante.

— Oui… elle possède son caractère. Elle a son insouciance, sa générosité et sa bienveillance. Je ne sais pas comment était sa mère mais c’est aussi ma fille que je vois en cette enfant.

Elle passa une main sur ses yeux, essuyant les larmes qui commençaient à perler sur son visage ridé, marqué par les ans. Pour la rassurer, Anselme se pressa contre elle et esquissa des vas-et-vient de la tête en guise de caresses.

— Et dire que vous ne lui avez toujours rien dit ! murmura-t-elle d’une voix étranglée. Qu’attendez-vous bon sang !

Alexander, peiné, baissa la tête et grimaça.

— Ce n’est pas si simple Séverine, annonça-t-il calmement, je ne peux rien lui dévoiler tant qu’Ambre ne lui aura pas dit la vérité.

— Mais qu’attendez-vous bon sang pour lui dire ! s’emporta-t-elle en posant son regard sur l’aînée, les larmes aux yeux. Qu’attendez-vous pour lui dire qui elle est !

Il s’approcha d’elle, ouvrit les bras et l’enserra. D’un geste doux, il passa une main le long de son dos afin de l’apaiser.

— Bientôt, nous lui dirons, je te le promets. Je sais que cette situation est extrêmement douloureuse pour toi mais pour le moment, il est inutile de la perturber davantage.

— Tu es cruel ! marmonna-t-elle. Je suis vieille, Alexander ! Tu veux que je décède avant de lui dire ? Je ne veux pas qu’elle soit dans l’ignorance alors que je suis encore vivante ! Je veux avoir le droit de l’embrasser et de la traiter comme ma petite fille ! Je veux jouer avec elle, pouvoir me balader en sa compagnie, partager des moments de complicité, lui lire des histoires et lui raconter les anecdotes de notre famille ! Je veux partager avec elle tout ce dont j’ai été privé depuis tant d’années !

Séverine hoqueta.

— Cela avait été déjà tellement compliqué pour moi avec Anselme. Lorsque tu t’es marié avec Judith et qu’il a fallu que je m’éloigne de mon petit garçon pour qu’en public, les gens ne voient pas en lui un descendant de domestique et qu’il puisse jouir d’une certaine notoriété et confiance au sein des tiens… Et là, tu m’infliges bien pire !

Tremblante, elle fondit en larmes, la tête fermement appuyée contre son cou.

— Je n’en peux plus d’endurer toute cette mascarade, Alexander ! J’ai déjà tant perdu toutes ces années. Je n’ai plus qu’elle ! Elle est la seule avec qui je peux encore parler, la seule qui, je l’espère, n’abandonnera pas sa vie en espérant trouver mieux autrement sous son autre forme !

— Je t’en prie, ne dis pas de telles choses ! répondit-il tristement en la serrant davantage. Elle n’aurait jamais pu supporter pareille perte. Elle a saisi cette opportunité et, bien que j’étais absolument contre à l’époque, je me rends compte qu’elle n’aurait jamais pu encaisser un tel déchirement.

— Elle aurait dû au moins essayer ! Attendre que sa détresse se passe… elle n’a pas réfléchi un seul instant et s’est laissée convaincre de le faire. Elle est partie en nous laissant tous les trois et regarde ce qu’il en est aujourd’hui !

Elle jeta un rapide coup d’œil à la scène et remarqua Ambre agenouillée auprès de Désirée, tentant de lui faire exécuter des ordres. La chienne, docile, s’exécutait, la queue fouettant l’air avec panache. Abattue, la domestique renifla et détourna aussitôt le regard. Son maître approcha lentement sa tête de la sienne et lui donna un baiser sur la joue.

— Calme-toi, s’il te plaît. Je te promets d’en toucher deux mots à Ambre. À son retour des terres noréennes et une fois cette période de troubles passée, nous lui dirons. Mais pour l’instant, je veux la préserver et je veux surtout éviter de stresser encore plus l’aînée en amorçant ce sujet-là avec elle. Ce n’est vraiment pas le moment !

Séverine fut alors traversée par des sanglots inarrêtables qu’Alexander, fort mal à l’aise et désœuvré, tentait de calmer du mieux qu’il pouvait.

— Pourquoi a-t-il fallu que le sort s’acharne autant sur moi ! Sur ma famille ! D’abord Anselme, ensuite Pauline ! Désirée ! Ambroise ! Judith ! Et encore Anselme ! Je ne veux plus supporter une nouvelle perte… mon cœur ne le supportera pas, Alexander ! Je n’ai plus que toi et cette petite…

— Je sais ma chère Séverine. Depuis la mort d’Ophélia, tu as toujours été comme une mère pour moi et je ne trouverais jamais ni les mots ni les gestes pour te le prouver.

Il redressa la tête, posa son menton sur le front de la vieille dame et regarda au loin, les yeux dans le vide.

— Et crois-moi que je pleure autant que toi leur disparition. Et je tiens à ce que tu saches que, même si maintenant je me suis engagé auprès d’Ambre, cela ne changera pas les sentiments que j’éprouvais pour elle. Désirée était tout pour moi, je me suis construit avec elle. Je l’ai toujours eu dans ma vie, et ce malgré tous les coups durs que j’ai dû encaisser, qu’importe les années passant…

Sa voix s’étrangla, il déglutit puis poursuivit plus bas :

— Je me souviens de ces paroles, celles qu’elle avait prononcées le jour de nos fiançailles à la fin du dîner. « J’ai été, je suis et je serais toujours ta charmante chienne dévouée, mon cher Alexander. »

Il hoqueta et se pinça les lèvres avant de poursuivre :

— Ces mots m’avaient déjà tant impactés à l’époque et même encore aujourd’hui ils continuent de m’ébranler. Jamais je n’avais reçu de déclaration si franche et sincère. Car même le temps passant, même sous cette forme, elle ne cesse chaque jour de me le prouver. Et mes années auprès d’elle, bien qu’horriblement douloureuses aux vues des circonstances, ont été et de loin les plus belles que j’ai vécues.

Séverine leva la tête et plongea son regard dans le sien.

— Je le sais mon enfant, murmura-t-elle. Et je suis d’ailleurs agréablement surprise que tu aies décidé de te réengager. Que tu t’ouvres à nouveau à une femme. C’est un espoir que je ne parvenais plus à imaginer.

— Moi non plus, ricana-t-il nerveusement. Et encore moins une femme de cette veine. Je n’aurais jamais pu penser qu’elle me fasse flancher ainsi. Mais force est d’avouer que je l’aime, qu’importe si j’ai été impulsif en lui demandant aussi rapidement sa main. Il faut dire que Léandre m’a tellement énervé ce soir-là. Je n’ai pas pu résister à l’envie de le défier sournoisement. J’ai été stupide d’avoir agi de manière aussi déraisonné.

— Cela ne m’étonne pas, il t’a toujours poussé à agir de la sorte. Que devient-il ?

— Marié à Laurianne, par conséquent, il est le fidèle conseiller et avocat de von Dorff. C’est lui qui a réussi à acquitter de Malherbes et Desrosier. S’il savait que mon oncle complote contre lui dorénavant…

En songeant à lui, il tourna la tête et observa sa future épouse, cette tache de couleur flamboyante au milieu de cette nature d’un vert bleu délavé. Elle était allongée dans l’herbe aux côtés de sa sœur, gloussant et papotant en toute innocence.

— Je ne parviens toujours pas à comprendre comment cette femme horriblement compliquée et si différente de ma personne arrive au fil des jours à faire baisser toutes les barrières que j’ai mis si longtemps à construire. Même si, sous ses nombreux défauts, je suis forcé d’avouer qu’elle n’en reste pas moins attachante.

— Elle te ressemble oui. Elle me fait penser à toi plus jeune. Cette fougue, cette volonté de vouloir changer ce monde injuste, qu’importent les dangers que vous encourez. Vous êtes butés, des acharnés, et vous ferez tout votre possible pour mener à bien vos convictions et protéger ceux qui vous sont chers. Je sais que c’est cette hargne qui t’attire le plus chez elle. Tout comme Ambroise, elle ne se laisse pas impressionner par la hiérarchie, elle ose défier l’Élite sans crainte et elle sait te tenir tête. Elle doit être la seule sur l’île à l’heure actuelle à pouvoir le faire !

Il laissa échapper un petit rire.

— Et pourtant par moments elle possède toute la fébrilité et la candeur de Désirée. Elle me regarde avec les mêmes yeux, le même sourire en coin, c’en est troublant. Je ne sais pas si, au vu de tout ce qu’elle et moi avons vécu, notre union prochaine est vouée à demeurer. Nous sommes si différents sur de nombreux points, que ce soit par rapport à notre tempérament ou encore à notre milieu social. Sans compter notre grand écart d’âge ! Elle serait même plus jeune que ne l’aurait été Pauline présentement, c’est absurde quand on y pense !

Il soupira et prit une profonde inspiration.

— Mais j’ai envie d’y croire. Je veux espérer qu’un jour je puisse à mon tour compter à nouveau sur quelqu’un sans avoir peur de me faire poignarder dans le dos par la suite. Tout comme toi avec Adèle, je souhaiterais moi aussi partager ces moments de complicités qui ont jusqu’ici été fort rares me concernant. Toute ma vie, j’ai vécu bridé, devant me plier à toutes ces exigences et injonctions fichtrement ridicules. J’ai encaissé tant de moqueries et de coups. Je me suis formé dans la douleur : la souffrance due à la perte de ma mère, les lynchages incessants de mon père, les brimades et les humiliations permanentes de mes camarades. Toi et ta famille étiez mon pilier. Désirée était mon souffle, celle pour qui, depuis mon plus jeune âge, je me battais. Et nos jeux interdits étaient et de loin les plus belles choses que j’ai vécues : une complicité charnelle, un acte de rébellion et passible des plus vives sanctions qu’elle et moi avons subies.

— Pourquoi a-t-il fallu que l’Élite s’en prenne au peuple de Hrafn ? marmonna Séverine. Pourquoi avait-elle autant de répugnance à rejeter ces êtres qui étaient finalement comme toi et moi. J’avais pourtant moi aussi grandi dans l’idéal de cette Élite à la peau immaculée, répudiant ces sauvages de noréens limités et sans conscience. Pourtant, moi, Séverine Deslambres, fille aînée de l’une des plus riches et puissantes familles de Wolden travaillant auprès des de Laflégère en personne, j’ai été moi aussi désarmée par ce beau marin noréen…

Sa voix s’étrangla, elle poursuivit plus bas, l’estomac noué :

— En épousant Anselme, ma famille, comme tu le sais, m’a reniée. Lorsque j’ai fui avec lui, enceinte d’Ambroise, et que nous nous sommes installés à Varden, espérant vivre notre vie dignement, lui en travaillant sur le Fou, dans la marine commerciale, et moi élevant sereinement mes deux enfants. J’ai cru que notre vie, bien que modeste, serait parfaite…

Elle hoqueta à nouveau et passa une main sur ses yeux rougis, mouillés de larmes. Alexander, la voyant tant chamboulée par ces souvenirs douloureux, la prit délicatement par le bras et la guida à l’intérieur.

Pendant ce temps, Ambre et Adèle se prélassaient dans l’herbe, lovées l’une contre l’autre, à moitié endormies. Elles se laissaient bercer par le chant des oiseaux qui, sous la lueur du crépuscule, entonnaient leur hymne du soir.

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