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NORDEN – Chapitre 109

Chapitre 109 – Le Deuil

Le crépuscule arrivait, le soleil perçait ses rayons à travers les trois imposantes baies vitrées du salon, baignant les lieux dans une délicate couleur orangée et faisant scintiller les divers objets du cabinet de curiosité ainsi que les yeux du serpent marin Jörmungand et du cerf Alfadir, les deux entités protectrices de Norden, illustrés sur l’imposante tapisserie qui ornait tout un pan du mur.

La pièce était animée, Ulrich, heureux de se retrouver en famille après sa longue journée de labeur, était derrière son imposant piano à queue, jouant une valse et contemplant d’un œil vif et ému sa femme et son fils danser ensemble.

C’était là leur rituel du soir ; un moment privilégié qu’ils partageaient tous les trois, en famille. L’homme défoulait ainsi ses nerfs, faisant pianoter énergiquement ses doigts sur l’ouvrage, égayé par la vision de sa muse ; sa belle et éblouissante colombe qui dansait en toute légèreté, le pas aérien, sur ses mélodies qu’il ne composait que pour elle. Ses valses connaissaient un franc succès lors des soirées mondaines tant sa renommée était grande et florissante.

La baronne était son inspiration, son idylle, une créature si douce et fragile qu’un moindre coup de vent pouvait renverser. Elle était son oiseau rare à la voix céleste qui restait enfermé dans cette cage dorée, ne sortant qu’occasionnellement pour suivre son mari lors de ces bals organisés par la haute noblesse et qui lui étaient si chers. Auprès d’elle, il émerveillait la foule, captivée par ses mélodies divines et enchanteresses.

L’Élite ne tarissait pas d’éloges devant ce couple si parfait, fusionnel et épris d’un amour sans égal. Au point que cet homme sans titre, un simple pianiste aranéen prodige, ayant hérité du titre et du nom de noblesse de sa tendre épouse, avait commencé à gagner en notoriété et à devenir convoité aux yeux des personnalités parmi les plus notables et respectables de Norden.

À la naissance d’Alexander, l’enfant était devenu leur trésor, mais surtout, la plus grande fierté et raison de vivre de sa mère. Le père éprouvait parfois une pointe de jalousie en les regardant s’échanger un sourire complice, témoignant d’un amour si pur et sincère.

Les yeux brillants, la mère faisait tournoyer le fils, le tenant du bout des doigts et le faisant revenir à son contact. Tel un cygne, ses pieds effleuraient le sol ; elle paraissait voler et son corps gracile et souple ondulait au gré des accords et des notes, le mouvement accentué par sa robe longue et légère, épousant chaque forme de son corps de nymphe à la blancheur parfaite.

Pour la faire resplendir davantage, Ulrich lui avait offert de nombreux bracelets qui, lors de la danse, offraient un tintement régulier si agréable à l’écoute. Le petit, heureux, riait aux éclats et apprenait avec entrain ses leçons de danse auprès de sa grande cavalière au parfum de lilas blanc fort enivrant.

Rien dans leur vie si organisée et emplie d’amour ne semblait pouvoir compromettre ce bonheur que beaucoup leur enviaient.

Pourtant, un matin de plein hiver, alors qu’elle marchait tranquillement dans la roseraie, profitant de la sérénité des lieux pour écouter et observer les oiseaux, la baronne se sentit défaillir. Une intense douleur la submergea et son cœur, si fragile, se mit à battre ardemment contre sa poitrine, un battement puissant, semblable à un coup de poignard.

Fébrile, elle plaqua une main frêle devant sa bouche et toussa. Une fois la crise passée, elle remarqua avec effroi que la paume de sa main était ensanglantée. Chancelante, elle s’effondra au sol, sur un tapis de neige immaculé.

Pieter, qui l’avait aperçue au loin, abandonna sa tâche et courut vers elle aussi vite qu’il le put. Arrivé à sa hauteur, il la trouva inconsciente et la prit dans ses bras.

Lorsqu’elle se réveilla, les yeux voilés, elle distingua péniblement les silhouettes de son mari et de son fils se tenant auprès d’elle et la dévisageant, alertés. Elle déglutit et toussa à nouveau, tentant de parler. Cependant, elle était incapable d’émettre le moindre son, l’air lui manquait, elle suffoquait.

Ulrich, ne voulant pas l’affaiblir, posa une main sur son front, bouillant de fièvre, et la rassura tant bien que mal. L’homme, anéanti, avait les larmes aux yeux ; le médecin venait de passer, le verdict était sans appel : sa femme souffrait du mal gris. La maladie avait refait surface et sévissait dans la région depuis plusieurs semaines. Malheureusement, au vu de son état et de sa faible constitution, il était peu probable que sa tourterelle s’en sorte.

Ulrich et Alexander passaient donc ces derniers instants assis à son chevet, la veillant tour à tour afin de profiter d’elle. L’état d’Ophélia empirait, le mal se déployait en son sein, s’épanouissant malignement et la rendant chaque jour de plus en plus pâle, de moins en moins consciente. Au point que pour son dernier jour, elle était incapable d’ouvrir les yeux, tremblante comme une feuille, rongée par la fièvre et essayant vainement de prendre quelques bouffées d’air qui peinait à s’engouffrer dans ses poumons meurtris.

Elle mourut un matin, trois semaines seulement après le diagnostic, en présence de son mari et de son fils. Les deux hommes, sans aucune retenue, fondirent en larme instantanément après son dernier soupir. Ulrich, le cœur lacéré, pressa le cadavre de sa tendre muse contre lui, l’étreignant une dernière fois de tous ses membres. Jamais de sa vie il n’aurait cru connaître une douleur si vive, un déchirement effroyable ; il avait non seulement perdu une femme, mais également son inspiration et sa raison de vivre.

Désireux d’être seul avec elle, il chassa sans vergogne son fils de la chambre, lui ordonnant de ne pas revenir en ces lieux tant qu’il ne lui aurait pas donné la permission.

Alexander, traumatisé par la perte tragique de sa mère et surtout terrifié par le regard haineux de son père, s’exécuta sans mot dire et sortit au plus vite. Il dévala quatre à quatre les marches de l’escalier et quitta le manoir pour se perdre dans les jardins. Il se rua au fond du domaine, se faufila entre les arbres aux troncs dénudés et s’assit sur les rochers situés en bordure de falaise, surplombant la mer.

Il resta un long moment ainsi, pleurant à chaudes larmes, recroquevillé sur lui-même, les jambes plaquées contre son torse et grelottant de froid. Il contemplait d’un œil morne la mer qui se déployait devant lui, jusqu’à l’horizon, l’esprit embrumé.

Des bruits de pas l’extirpèrent de ses pensées. Il tourna mollement la tête afin de voir l’impertinent qui osait le déranger dans un moment aussi gênant. À son grand étonnement, il aperçut Désirée qui s’avançait lentement vers lui, portant dans ses bras une épaisse couverture de laine ainsi qu’une tasse de thé fumante.

Pour ne pas paraître faible devant elle, car tout homme respectable ne doit pas montrer le moindre signe de faiblesse, il essuya ses yeux d’un revers de la main et prit une profonde inspiration afin de calmer ses nombreux sanglots.

Pourtant, Désirée continuait d’avancer, le visage bienveillant trahissant une tristesse certaine de voir son jeune maître ainsi peiné. Elle lui tendit le breuvage qu’il prit mollement, tout en détournant le regard, embarrassé. Puis elle déploya l’étoffe lorsqu’elle s’installa à côté de son maître, les enveloppant tous deux, prenant soin de placer ses mains entre ses cuisses afin de les réchauffer.

Pendant un temps, personne ne parla, profitant du calme et de la tranquillité des lieux pour s’apaiser ; le bruit des vagues s’écrasant avec force contre les parois rocheuses et le piaillement des mouettes semblaient être les seuls bruits perceptibles.

Alexander, hoquetant, les yeux larmoyants et la tête basse, n’osait croiser le regard de la jeune domestique et sirotait machinalement sa boisson, pianotant nerveusement ses doigts sur la tasse brûlante ; un geste traduisant sa gêne. Il fronçait les sourcils et pinçait rageusement ses lèvres pour ne pas craquer et rester digne devant elle, de peur qu’elle ne l’humilie.

Le voyant se contenir, la fillette intervint :

— Tu peux pleurer tu sais, ça te fera du bien, jeune maître.

— Je ne dois pas pleurer devant les gens ! marmonna-t-il.

Désirée, surprise, haussa un sourcil :

— Qui t’a dit des bêtises pareilles ? s’indigna-t-elle.

— Mon père, renchérit-il, bougon.

Elle se mordilla la lèvre, confuse, puis l’observa attentivement.

— Tu sais, le maître peut se tromper, lança-t-elle timidement, t’as le droit de pleurer, c’est même tout à fait normal lorsqu’on a perdu quelqu’un qu’on aime.

Il ne répondit rien, tentant vainement de maîtriser les émotions qui le submergeaient et qu’il peinait à contenir. Pour la première fois de sa courte vie, il sentit son estomac se tordre de douleur, lui provoquant une souffrance inouïe, tiraillant son être au plus profond de ses entrailles.

— Tu sais, moi aussi j’ai beaucoup pleuré quand mon papa est mort. Ambroise et maman aussi, avoua-t-elle, et ça nous a fait du bien d’ailleurs. On a pu se libérer de notre chagrin et se soutenir.

Ne pouvant plus résister à l’appel des larmes Alexander poussa un cri et éclata en sanglots déchirants. En guise de soutien, elle posa délicatement une main sur son épaule, mais le jeune garçon en profita pour se jeter dans ses bras et l’étreindre.

— Je ne voulais pas que mère meure ! cria-t-il, bouleversé. Elle n’avait pas le droit de mourir, c’est si injuste ! Elle était si gentille !

Désirée, ne pouvant contenir ses larmes elle aussi, tant la pensée de la mort son père, lui revenant à l’esprit, la chamboulait, l’enlaça et le serra contre elle avec douceur. Elle posa lentement sa tête sur le haut de son crâne et lui fredonna une berceuse afin de l’apaiser.

« Dors mon doux chaton

Et cesse tes pleurs

Je suis là pour apaiser tes peurs

Nos cœurs battent à l’unisson

Du calme mon doux chaton

Sèche tes larmes

Et oublie ce drame

Nos cœurs battent à l’unisson

Ton amie est là mon joli chéri

Ton visage contre son cœur

Qui de tristesse se meurt

Mais la licorne veille sur toi mon petit

Ta maman prend son envol et va au ciel

Mais son amour pour toi, lui, est éternel

Alors, mon enfant, rassure-toi

Et à jamais, prends soin de toi »

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