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NORDEN – Chapitre 122

Chapitre 122 – Le perte et l’abandon

— Je t’en prie ne fais pas ça ma Désirée !

Alexander, au bord des larmes, tremblait ; les dernières paroles de sa promise l’avaient ébranlé. Il se tenait assis sur le rebord du lit, dans cette pièce sombre et froide noyée dans la pénombre, éclairée seulement par de maigres chandeliers aux flammes ondoyantes.

La chambre était calme, dominée par un silence mortuaire où seuls le tintement régulier de l’horloge et le bruit des branches nues agitées par les vents accompagné par le clapotis de la pluie contre les carreaux étaient perceptibles.

Désirée, quant à elle, contemplait droit devant elle, l’œil vide et le visage grave. Elle était livide, les yeux cernés de fatigue et rougis de chagrin. Ses lèvres gercées étaient entaillées à force de les avoir mordillées et ses joues creusées présentaient de fines traces de griffures.

À demi allongée sur le lit, une main posée sur celle de son fiancé et l’autre massant délicatement son ventre endolori, elle respirait avec lenteur, incapable de pouvoir inspirer pleinement tant la douleur qui tiraillait sa chair jusqu’au plus profond de son être était insupportable.

Cela faisait sept semaines que Pauline n’était plus. Et la jeune femme, submergée par un immense chagrin, paraissait tout aussi abattue. Dans sa souffrance, elle parlait peu, ne dormait pas et ne mangeait guère, passant ses journées isolée dans sa chambre à contempler la nature dépérir au fil des jours.

Chaque heure, de jour comme de nuit, elle portait son regard par la fenêtre, scrutant sans cesse le petit tas de feuilles mortes s’amonceler au-dessus du monticule de terre fraîchement retournée, à l’ombre du noyer, près des ronces entremêlées.

Alexander posa timidement une main sur sa joue et la caressa. Désirée, ailleurs, ne bougea pas. Dans un état second, elle ne parvenait pas à entendre le moindre mot prononcé par son époux. Elle savait qu’il tentait de la rassurer, de la raisonner et de la dissuader de son action, mais pour elle, le choix était fait.

Elle ne pouvait encaisser pareil choc, un tel déchirement. Sa mère, vivement opposée à ce choix n’avait pu se tenir auprès d’elle pour cet ultime instant. Et son frère, furieux, était resté auprès d’elle ; désireux de soutenir sa mère dans une épreuve si éprouvante et lui jurant de ne pas succomber lui aussi à cette tentation de métamorphose.

— Je suis désolée, mais je ne peux pas… murmura-t-elle, la tête basse. Je n’y arriverai pas, c’est trop douloureux, ça me fait trop mal !

— Attends encore un peu s’il te plaît, juste quelques mois… même quelques semaines ! supplia-t-il d’une voix étranglée.

— La douleur est trop vive Alexander, je ne veux plus… jamais je n’oublierai… jamais je ne pardonnerai…

Alexander, les yeux mouillés de larmes s’approcha d’elle et la serra dans ses bras, l’enserrant de tous ses membres, la tête nichée contre son cou et le souffle court.

— Ne m’abandonne pas Désirée, par pitié, ne me laisse pas ! Je ne supporterai pas non plus pareil déchirement.

Elle passa une main dans sa chevelure noir ébène et lui massa le crâne avec douceur.

— Je serais toujours là Alexander. Je serais toujours là, et ce quoiqu’il arrive ! dit-elle d’une voix étranglée. Juste sous une autre forme.

Il lui embrassa tendrement la nuque, déposant sur cette peau si délicate un dernier baiser passionné et défit son étreinte. Puis il se recula légèrement et la contempla de ses yeux rouges, noyés de larmes, se mordant les lèvres afin de ne pas éclater en sanglots.

— C’est donc ton choix… ton verdict ? parvint-il à articuler.

 Le cœur lourd, il détourna le regard.

Elle hoqueta puis hocha la tête, silencieuse et décidée. Dans un dernier geste, elle appuya son front sur celui de son bien-aimé, ferma les yeux et murmura tout bas :

— Je t’aime Alexander.

Ils restèrent un moment ainsi. Les yeux toujours clos, le baron sentit le front de sa compagne se détacher du sien. Quand il les rouvrit, l’image de sa fiancée avait disparu, laissant place à celle d’un lévrier au regard perdu.

À cette vision, Alexander, ébranlé, se plaqua en avant, agrippa les draps avec force et fondit en larmes, incapable de se dominer tant il se sentait broyé de tout son être, le corps traversé par des spasmes de grande intensité. Abattu, il se laissa choir sur le matelas, la tête enfoncée dans l’oreiller et hurla, le bruit étouffé par la literie. Dès qu’il eut suffisamment expulsé sa peine, il cessa de bouger et ferma les yeux.

La chienne, alertée, approcha sa tête et le renifla. Elle couina, enfonçant sa petite truffe noire humide contre la joue de son maître.

Le jeune baron toisa l’animal puis, ulcéré, le repoussa violemment, manquant de le faire basculer à la renverse. Dans sa colère, il se leva précipitamment, prit une veste et se rua à l’extérieur, la rage au ventre ; son père allait payer très cher ce crime.

Il allait régler ça, d’homme à homme. Ulrich pourrissait actuellement à la maison d’arrêt, enfermé et enchaîné dans une cellule sous l’œil inquisiteur de son geôlier. Monsieur Yves Deslauriers était un des rares noréens à être parvenu à obtenir un travail haut placé tant il était reconnu comme étant une pointure dans son domaine. Intransigeant envers le respect de l’ordre et des personnes, il infligeait les pires sévices à tous ceux qui, comme Ulrich, usaient de leur pouvoir et autorité pour régner.

Alexander le savait, il ne serait guère compliqué de demander à un tel homme la requête qu’il s’apprêtait à faire.

Suite à son altercation, Pieter était parti avertir les hautes autorités de l’ordre afin de le faire arrêter. Il était revenu au manoir, après plusieurs minutes de conversations avec les commissaires, accompagné par six hommes armés, de la Garde d’Honneur, intrigués par l’affaire qui s’annonçait sérieuse.

Dès qu’ils eurent passé le pas de la porte et aperçu l’horreur de la scène, ils s’étaient empressés d’embarquer le baron et de dépêcher un médecin afin de soigner au plus vite les deux jeunes gens.

Alexander avait mis près d’un mois à s’en remettre ; une convalescence d’autant plus difficile qu’il savait sa tendre Désirée malheureuse. Il n’avait même pu, hélas, assister à l’accouchement prématuré de sa fiancée, la soutenir lors de cette monstrueuse et douloureuse épreuve.

Ce fut Séverine, avec l’aide d’un médecin, le docteur Aurel Hermann, qui l’avaient aidé à mettre l’enfant au monde. Judith était également présente, appelée en urgence par Ambroise une fois Ulrich mis sous fer. La jeune herboriste avait été d’une aide précieuse, ramenant avec elle onguents et cachets afin d’apaiser le mal de sa future belle-sœur.

D’après ce qu’Alexander avait pu apprendre, l’accouchement s’était déroulé dans la peine et la douleur, au point qu’il n’avait pas insisté pour en savoir davantage là-dessus ; se sentant déjà bien coupable de ne pas être parvenu à neutraliser son père et d’avoir laissé ce drame avoir lieu. Il n’avait même pas assisté à l’enterrement ; l’enfant avait été soigneusement logé dans un petit coffre en bois, dans un trou creusé à même la terre par Pieter, sans inscription ou autres indications apparentes si ce n’est qu’un rosier blanc avait été planté juste au-dessus, faisant office d’ornement.

Le jeune homme le savait, le poids de la culpabilité de ce traumatisme pèserait sur ses épaules jusqu’à la fin de ses jours. Il n’avait d’ailleurs pu s’opposer à la décision de sa fiancée ; sa volonté de transformation était légitime. Il avait tout fait pour tenter de la raisonner sans user de la persuasion ou d’un quelconque stratagème ; il la respectait trop pour cela et ne pouvait se résoudre à s’abaisser à pareille ignominie avec elle.

Ce fardeau, il le porterait à vie et s’apprêtait à le graver au fer rouge sur sa peau. Car, dans sa tourmente, il allait, pour la première fois de sa vie, tenir réellement tête à cet homme qui l’avait réduit à néant afin de défouler ses nerfs sur sa personne tant sa rage le consumait.

Il suffirait d’un peu de diplomatie, d’un gantelet en vardium et d’une pastille pour que la partie s’achève pour l’un des deux, sous les yeux d’un juge et de deux témoins qui scelleront l’issue de ce duel légal.

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