NORDEN – Chapitre 135

Chapitre 135 – La lignée de H 2/2

Tous sursautèrent et se levèrent en hâte. Mais James, toujours à la fenêtre et observant la place, les arrêta net et leur demanda de rester en retrait.

Plus bas, William de Rochester, engagé en plein galop et secondé par ses hommes, accourut. Il stoppa sa monture juste devant les deux imposantes statues de lion. Sans attendre, il descendit de cheval et entra prestement dans l’édifice. Hors d’haleine, il pénétra dans la pièce tenant son tricorne d’une main crispée. Ses habits étaient ensanglantés et tachés de suie. Puis il les regarda de ses yeux bleus voilés, avant de déclarer :

— Le palais de Justice et la maison d’arrêt sont perdus, les hommes de Laflégère viennent de faire un massacre contre vos gens, des centaines de morts sont à déplorer. L’Insurrection a commencé.

Il porta une main à sa bouche et toussa.

— L’un de mes cavaliers en patrouille m’a averti que des dizaines de pillages ont été recensés au sein de la population civile majoritairement, mais aussi par des hommes sous le commandement du marquis Eric de Malherbes et de l’équipage de l’Albatros. Ces derniers sont hors de contrôle et au vu des carnages observés, sous l’emprise de D.H.P.A. pour la plupart. Une grosse partie des victimes présente des traces de main prédatrice, de lacérations et de morsures.

Il toussa à nouveau avant de poursuivre :

— Et pour finir, Alastair von Dorff a été aperçu avec des groupes de militaires. Selon des sources fiables, il est en train de réunir ses hommes afin de se diriger vers la mairie avec un groupe avoisinant une soixantaine de soldats lourdement armés. Et je ne compte là que les hommes du marquis. S’il faut regrouper ceux de Laflégère, ce chiffre monte à près de cinq mille têtes.

Alexander, fou de rage, jura et scruta son interlocuteur.

— Avons-nous assez d’hommes pour leur faire face ?

— Malheureusement non, je n’ai qu’une centaine d’hommes à ma solde, soldats à qui j’ai donné l’ordre de porter secours aux blessés et de protéger la population auprès des Gardes d’Honneur. Les Hani, sous les ordres de Rufùs comptent aux environs de sept cents têtes.

— Que préconisez-vous ?

— Votre seul but est de rester vivant. Vous devez abandonner votre fief et vous capitonner dans un lieu sûr en attendant qu’Alfadir arrive. Protéger Hrafn par-dessus tout, car il est notre seul et unique espoir de voir le Aràn nous soutenir à l’avenir.

Il fut pris d’une intense quinte de toux qui l’obligea à sortir son mouchoir. Il cracha noir puis sa respiration devint sifflante. Son fils lui tendit une tasse, encore à moitié pleine de thé froid, qu’il but d’une traite. Sa soif étanchée et sa gorge lubrifiée, il poursuivit d’une voix rocailleuse :

— Je tiens à ajouter que pour pallier à tout acte malveillant de la part des citoyens et éviter de sérieux dommages dans les villes, monsieur Delroche, le Directeur de la Compagnie Gazière, a coupé les valves de son usine, jusqu’à nouvel ordre. Il n’y aura donc aucun éclairage cette nuit, cela dissuadera certains opportunistes à sortir afin de s’écharper ou de mettre le feu et de faire exploser d’éventuels bâtiments comme ils l’avaient fait à la Taverne de l’Ours l’an dernier.

— Sage décision.

— Les pompiers sont déjà submergés de travail, toutes les citernes ont été déployées aux quatre coins des deux villes et les départs de feu sont nombreux.

— Qu’allez-vous faire, père ? s’enquit James.

— Continuer de protéger nos concitoyens, emmener les blessés et les familles endeuillées avec moi afin que je les escorte jusqu’à Meriden où ils seront en sécurité pour les jours prochains en attendant que les tensions baissent. Je peux compter sur le soutien de mes amis Hippolyte von Dorff et le général de Latour, le meneur de la Garde, ainsi que sur messieurs les lieutenant de Plessis et Poinsart. Tous sont mobilisés au dispensaire du docteur Hermann. Ils portent secours aux populations environnantes et organisent l’évacuation des villes. J’ai missionné Rufùs et les forces Hani pour les avertir en attendant que je vous fasse part de ces nouvelles fort inquiétantes.

— Cette crise s’annonce sans fin ! maugréa Lucius.

— Les Hani viendront vous rejoindre dès que les civils auront été avertis de la procédure à suivre et du point de ralliement afin de vous escorter dans un lieu adéquat. Comme je vous l’ai dit, nous ne pouvons pas compter sur la Garde d’Honneur dont la mission première est de porter secours aux citoyens, de barrer les issues des villes et surtout d’escorter les diligences de soigneurs à travers les rues.

— Avez-vous besoin de moi, père ?

William demeura interdit, observant son fils et Pieter quelques instants, le visage grave.

— Non… finit-il par dire, restez auprès du maire, protégez Hrafn et les êtres qui vous sont chers.

Le fils s’inclina. William posa une main sur son épaule :

— Le bilan est lourd, l’heure est grave, jamais notre peuple n’a subi plus grande crise depuis ces trois cents dernières années. Il y a plusieurs milliers de militaires dans les rues en ce moment, alliés comme ennemis. La population est prise en étau et se retrouve perdue. Mes hommes ont aperçu des centaines de marins et commerçants de Varden, très certainement ceux qui sont le plus impactés par l’embargo, en train de piller leurs congénères. Même si, pour l’instant du moins, ce sont principalement des boutiques, en particulier les commerces de bouche et les brasseries, qui ont été les plus touchés.

— Si toute la population s’y met, nous sommes perdus, annonça Desrosiers, combien de civils, selon vous, seraient prêts à se battre en notre faveur ?

— Au vu du nombre de militaires, de l’explosion des cas de pillages et les gens hors de contrôle sous D.H.P.A., inutile de vous informer que peu de gens quitteront leur demeure. Ils préféreront se barricader ou fuir afin de protéger leur famille et leurs biens, aranéens comme noréens.

Il resta un moment interdit, posa une main sur ses yeux embués de fatigue et s’éclaircit la voix ;

— Autre chose alarmante. Le bruit court que plusieurs groupuscules se réunissent afin de grossir leurs effectifs et de joindre leurs forces dans le but de prendre d’assaut la mairie. Ils veulent montrer leur mécontentement avec un geste fort. Je ne sais pas si leur tentative est vouée à l’échec, mais mieux vaut rester prudents et rester sur vos gardes. Il ne faut jamais prendre ce genre d’événement à la légère ; il suffit d’un homme, un seul, pour que tout bascule.

— Combien d’hommes avons-nous ?

— Assez pour dissuader sur le court terme, mais trop peu pour envisager un siège sous plusieurs jours. Si ce qui est dit est vrai alors Alastair, lui aussi, ne tardera pas à prendre d’assaut la mairie. Ce qui laissera le champ libre à son père pour accéder à l’édifice sans encombre. Son alliance avec de Laflégère semble solide. Je ne serais pas étonné que le comte se joigne à lui pour le seconder par la suite et souhaite défaire le traité d’alliance que vous aviez mis en place avec Hangàr le Téméraire afin de récupérer son territoire ainsi que les villes de Wolden et Exaden.

— Quelle fâcheuse affaire ! s’écria le marquis. Qu’en est-il de l’équipage de la Goélette, de mon navire et des hommes de Léopold ?

William afficha un rictus.

— Je n’en ai pas la moindre idée. La Goélette semble avoir quitté la baie d’Eraven il y a trois heures pour regagner Varden. Cependant un véritable carnage a eu lieu au port et je suis incapable de vous dire s’il y a des survivants parmi nos alliés au vu de l’état et surtout de l’incroyable quantité de cadavres présents sur les docks dont les sols sont à présent bien plus rouges que gris.

Cette image les heurta tous ; rien ne semblait jouer en leur faveur et les heures à venir promettaient d’être interminablement longues avant l’arrivée du Aràn.

— Au moins aurais-je la chance d’espérer que mon précieux capitaine trépasse, rit nerveusement Lucius devant l’annonce de la perte possible de son précieux navire.

— Possible, en effet. Sauf si Jörmungand est intervenu pour sauver son brave soldat.

Un long silence régna où tous, hormis Irène, se contemplèrent, hébétés.

— Ce serait bien mal-aimable à lui ! lâcha le Lucius. Je ne comprends pas pourquoi le Serpent laisserait encore un tel homme en vie, surtout si votre mission est achevée.

— Tout simplement parce que père peut être un véritable sadique, murmura Irène dont la voix trahissait un certain ravissement, et que selon lui, la mort est une issue trop douce pour un homme tel que Maspero-Gavard. Il préfère l’utiliser comme une marionnette, le manipuler à sa guise comme il le fait si bien depuis neuf ans.

— Comme il l’a fait avec Friedrich et avec moi-même présentement, renchérit le marquis en pleine réflexion.

— Nul ne touche à sa descendance sans en payer le prix fort et je crois qu’il sera plus que ravi de laisser Ambre lui asséner le coup de grâce lorsque son heure sera venue.

— Et pour nos alliés ? s’enquit Alexander, von Eyre et de Lussac ? Avez-vous des nouvelles ?

— Pour les de Lussac, commença William, la famille est barricadée au domaine, protégée par ses hommes. Comme ils ne représentent pas une menace imminente pour l’ennemi, je ne pense pas qu’ils subissent un assaut immédiat. En revanche, ils seront incapables de se joindre à nous.

— Et Mantis ?

— Introuvable, assura-t-il en posant son regard sur Irène. Aux dernières nouvelles, j’ai cru comprendre qu’il cherchait son fils, introuvable lui aussi. Néanmoins nous ne savons s’il est encore vivant, la dépouille de son cheval a été aperçue non loin de l’Avenue de la Grande-Licorne, aux côtés du cadavre d’un des hommes du comte, le second officier de l’Albatros plus exactement.

— Vous voulez dire qu’il se serait fait enlever ? S’inquiéta Alexander dont les battements du cœur venaient de s’arrêter net. Y’a-t-il des indices laissant penser qu’Ambre aurait été avec lui lors de l’attaque ?

— Malheureusement je n’en ai aucune idée. Tout ce que je sais c’est que le jeune marquis serait parti retrouver Blanche qui, je présume, madame la duchesse, se trouve actuellement sur vos jambes. Est-ce bien le cas ?

— Vous avez entièrement raison ! approuva-t-elle.

Le vieil homme la regarda avec inquiétude :

— Faites attention à vous duchesse si vous vous déplacez en basse-ville jusqu’à la Mésange Galante. Mes hommes ont été avertir madame Beloiseau de votre arrivée possible. Attendez leur retour prochain et partez avec eux afin qu’ils vous escortent.

— C’est fort aimable à vous.

Sur ce, le capitaine s’inclina poliment et, après les avoir salués, prit congé et sortit.

James retourna à la fenêtre et l’observa s’éloigner à cheval, avec une pointe d’appréhension. Le quinquagénaire soupira, il avait déjà perdu tant de proches ; deux frères cadets ainsi que deux cousins qu’il côtoyait régulièrement. Seuls restaient vivaient encore sa bonne mère vieillissante, sa sœur cadette Elizabeth et un aîné, Edward, ayant coupé les ponts avec eux. Il aurait néanmoins, sitôt l’Insurrection terminée, la satisfaction de renouer officiellement le lien avec sa petite cousine amnésique, « la Roussette » comme il l’appelait jadis.

Au loin des coups de fusil résonnaient et semblaient se rapprocher. Quelques fumées noires s’élevaient ici et là, disséminées à travers les rues de la ville, se déployant dans les airs de façon préoccupante. Le groupe resta silencieux un moment, tous étaient moroses, épuisés ; la nuit s’annonçait interminable.

Alexander ne cessait d’observer le comportement de l’oiseau, guettant tout mouvement suspect de sa part. Pourtant, la harpie restait étrangement calme, bercée par les doigts fins de sa mère qui lui caressait machinalement les plumes.

La pièce se noyait progressivement dans la pénombre, plongée dans un camaïeu de gris terne, d’une insupportable fadeur, où seuls les yeux luisants de Blanche se distinguaient nettement. Des hurlements et des bruits de sabots claquant férocement sur le pavement tonitruaient et résonnaient en écho de part et d’autre des avenues, semblant converger à grande vitesse vers la place de l’hôtel de ville.

— Auriez-vous un verre à nous proposer en attendant notre escorte, cher neveu ? demanda posément le marquis après un soupir devant cette fatalité.

Sans un mot, Alexander ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit une bouteille de cognac ainsi que cinq verres. Il ouvrit le flacon, versa le liquide ambré et servit généreusement les hôtes.

Ils se réunirent autour du bureau, trinquèrent et burent d’une traite la boisson liquoreuse, sous le brouhaha incessant d’une foule déchaînée, accompagnée d’une nuée de coups de feu qui se rapprochaient dangereusement de la mairie.

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