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NORDEN – Chapitre 144

Chapitre 144 – Le songe

La nuit était d’un noir d’encre où seules quelques étoiles éparses égayaient la voile céleste, se reflétant à la surface de l’eau. Les scintillements produits oscillaient au mouvement de la houle et s’animaient tels des lucioles au rayonnement flavescent. La mer était calme et s’étendait vers l’infini, jusqu’à l’horizon. Dans ce paysage nocturne, il était impossible de savoir où se terminait la mer et quand commençait le ciel.

Il n’y avait ni vent ni odeur, pas le moindre filet d’air ou de fin effluve. Adèle ne paraissait guère incommodée par cette absence momentanée de sens et continuait son chemin. Ses pieds nus effleuraient les légères ondulations de la houle qui semblaient presque indiscernables.

Depuis combien de temps marchait-elle ainsi ? D’où venait-elle ? Jusqu’où irait-elle ? Elle ne le savait pas, mais les heures semblaient défiler sans que rien ne se passe.

Vêtue d’une simple chemise de nuit blanche en lin, les cheveux attachés en une longue natte parcourant son dos, elle était la seule tache nette en ces lieux ; un point immaculé, noyé dans ce vaste champ noir. Son médaillon en forme d’oiseau, une petite mouette sculptée dans du bois, ballottait à son cou à chacun de ses pas.

Soudain, sans qu’elle ne comprenne ni comment ni pourquoi, la mer commença à se déchaîner ; la surface de l’eau tremblait, devenant instable.

Paniquée par ce changement brutal, Adèle resta figée sur place, dans l’espoir que les secousses ne cessent d’elles-mêmes. Lorsqu’elle manqua de trébucher, elle fit demi-tour et se mit à courir dans la direction opposée.

Les vagues déferlantes devenaient de plus en plus hautes, puissantes, jusqu’à former un véritable raz de marée qui la poursuivait.

La petite courrait à toutes jambes, la pointe de ses pieds traçant de légers sillons sur l’eau sans qu’aucune goutte ne vienne l’asperger.

Perdant pied, hors d’haleine, elle s’effondra sur le tapis d’écume qui, comme un maelstrom, l’engloutit intégralement, la faisant sombrer dans les profondeurs de l’océan.

Elle se débattait vainement, bougeant frénétiquement ses bras afin de regagner la surface. Fébrile, elle suffoquait puis, épuisée, elle ferma les yeux ; incapable de lutter contre cet élément implacable. Enfin, se sentant défaillir, elle s’immobilisa, acceptant son sort funeste ; cette noyade impitoyable.

À bout de force et dans un réflexe naturel, elle se mit à inspirer, mais au lieu de sentir l’eau salée pénétrer son organisme et la brûler, elle remarqua, stupéfaite, que ses poumons se gonflaient d’air ; un air pur et agréable que son corps supportait sans peine.

Elle ouvrit un œil, mais tout demeurait noir ; aucune lumière, pas la moindre lueur ne se discernait dans son champ de vision, même ses mains qu’elle portait à son visage, étaient invisibles. Toujours pas une odeur ne parvenait à ses narines ni même le goût de l’eau iodée de l’océan ou encore de sensation thermique.

Sa perception de l’orientation était brouillée. Désorientée, elle ne savait où était le ciel et où se trouvait la terre.

Après de longues et interminables minutes ainsi, à s’enfoncer dans les bas-fonds, dépourvue de sens pour se repérer, une mélodie parvint à son oreille, une voix sifflante, cristalline… si douce et apaisante. La voix se rapprocha, une présence se tenait auprès d’elle. Elle ressentait son aura, sa chaleur… son souffle. Quelque chose parcourut son bras, un geste doux, subtil, semblable à une caresse qui remontait progressivement jusqu’à son cou.

Ses poils se hérissèrent et son cœur s’emballa, tambourinant ardemment contre sa poitrine. Qui était-ce ?

Le souffle sur sa nuque s’intensifia. Elle pouvait entendre un bruit de respiration lente et régulière, parvenir à son oreille. Puis un claquement de langue survint, suivi par le timbre d’une voix grave et distincte :

« Höggormurinn frá hafið komar,

lengi lifi Höggormurinn Kóngur »

Adèle, en sueur, se réveilla en sursaut. Une main sur le cœur, serrant avec force son médaillon, elle observa attentivement l’endroit où elle se trouvait, totalement perdue.

Elle se tenait dans une petite pièce obscure, aux murs en pierres grossièrement assemblées. Une fenêtre s’ouvrait sur l’extérieur, située proche d’une épaisse porte faite de planche de bois brut cloutée.

« Meriden » songea-t-elle, l’esprit embué.

Le grondement de l’orage, les cris rauques des oiseaux nocturnes et le chant des grillons résonnaient. L’extérieur était inondé par le pâle halo de la lune et les lueurs diffuses des éclairs successifs.

Elle se frotta les yeux et remarqua qu’elle était allongée sur de la terre battue, emmitouflée sous d’épaisses couvertures en peau d’animal. Anselme se pressait contre elle, lové au creux de ses cuisses. Le corbeau dormait profondément, tout comme les quatre autres occupants de la chaumière.

Le feu dans le foyer crépitait encore, projetant quelques flammèches sur les parois humides et léchant le fond de l’immense marmite en fonte, accrochée à la crémaillère. L’odeur de terre mouillée, de potage de légumes et de cendre imprégnait l’air. Cette senteur qu’elle avait tant humée jadis lorsqu’elle vivait dans son cottage la réconforta.

« Tout ceci n’était donc qu’un simple rêve ? C’est étrange. Tout semblait si réel… »

Troublée par cet étrange songe, elle fit glisser les couvertures et se leva. Le plus silencieusement possible, elle tira la porte et s’extirpa.

Comme dans son rêve, la voûte céleste se voilait d’étoiles qui étaient accompagnées d’un faible croissant de lune. En revanche, d’épais nuages menaçants s’étendaient à l’Ouest, couvrant toute la région côtière, comprenant les villes de Varden et d’Iriden. La fraîcheur de la nuit était agréable, il régnait une étrange sérénité. La vieille cité noréenne, ancien fief de la Shaman du peuple de Hrafn, avait des allures de sanctuaire empreint de mysticisme.

Adèle fut tirée de ses réflexions par des cliquetis métalliques et des babillements. Elle tourna la tête et porta son regard sur la maison d’en face, illuminée sous une chaleureuse clarté orangée.

Elle esquissa un sourire et s’avança ; Mesali ne devait toujours pas dormir. En la rejoignant, elle vit la petite Féros mordiller et tirer avec énergie les barreaux de sa cage, tentant désespérément de les déchausser afin de se libérer. Lorsqu’elle aperçut la jeune fille à la peau d’albâtre, elle cessa son activité et la regarda de ses grands yeux humides, portant sur elle un regard implorant.

La mine renfrognée et la respiration vive, elle approcha sa main de la nouvelle venue. Adèle, suivant les conseils de Faùn, s’approcha, mais resta à bonne distance de la cage.

Mesali tendait la main vers elle, la paume grande ouverte, tout en marmonnant des paroles incompréhensibles. La joue contre les barreaux, elle continuait de la dévisager tout en débitant son flot de paroles.

— Höggormurinn veit… Ketta… greiða… Ketta !

Adèle fit la moue et s’approcha légèrement.

— Je ne comprends pas ce que tu veux me dire, murmura-t-elle, peinée.

Les muscles de la Féros tremblaient sous le coup de l’effort. Puis, épuisée et la bave aux lèvres, elle soupira et se laissa choir, le dos appuyé contre les barreaux, totalement résignée.

La jeune fille, qui ressentait pleinement ses émotions, fit fi des conseils du Shaman et s’avança. Elle s’arrêta juste devant elle et s’accroupit pour être à sa hauteur. Avec des gestes simples et lents elle commença à lui parler :

— Moi… pas comprendre… moi… aider toi…

— Aider… Aider… répéta la petite, qui savait à peu près ce que ce mot voulait signifier, tout en agrippant les barreaux de fer.

— Je peux pas te libérer Mesali !

— Libérer ! Libérer Mesali… Ketta… Mesali aider Ketta ! Assura la petite, les yeux pleins d’espoir.

Adèle, comprenant enfin ce que sa petite interlocutrice lui signifiait, prit un instant pour réfléchir. Allait-elle la libérer ? Avait-elle seulement le droit de le faire ? Que diraient les autres si elle le faisait ? Allaient-ils l’abandonner ici à cause de cet acte qui pourrait être perçu comme une trahison ?

Elle demeura songeuse un long moment. Dans ce genre de cas, une seule et même question lui revenait chaque fois en mémoire ; « Que feraitAmbre dans cette situation ? ». Cette phrase immuable restait gravée en elle aussi nettement qu’une incision dans de la roche.

Ambre n’était guère reconnue pour sa sagesse, pourtant, elle avait souvent réussi à s’échapper ou à surmonter les obstacles en usant de son instinct. Cet instinct si caractéristique, héritage des Féros selon les dires de Wadruna. Un acte totalement pulsionnel, inné, ne pouvant s’expliquer et dont la plupart des animaux s’en trouvent encore pourvu.

Adèle, immobile, écarquilla les yeux, frappée par une révélation d’une évidence limpide ; Mesali, comme Ambre, était Féros. Son Instinct la guiderait-il à sauver cette Ketta ?

Songeuse, elle examina le verrou dont la chaîne et la serrure étaient épaisses. Puis, elle dévisagea Mesali ; cette dernière la regardait toujours, affichant de grands yeux de chien battu.

— Ne fais pas de bruit, chuchota-t-elle lentement en posant un doigt sur ses lèvres. Je reviens tout de suite.

Mesali l’imita et la regarda s’éloigner sans un mot.

Sur ce, Adèle tourna les talons et alla rejoindre l’autre maison pour y chercher discrètement la clé, cachée dans la besace du Shaman. Elle se faufila dans la pièce à pas de velours, effleurant le sol de sa démarche feutrée, tentant d’éviter les cailloux et les dormeurs ainsi que les divers obstacles.

Elle fouilla quelques instants et trouva une besace posée au pied de la cheminée, juste à côté de la Shaman Korpr. Nerveuse, elle y engouffra la main, tâtant le contenu, mais ne trouva rien.

Elle se rendit alors compte qu’il ne s’agissait pas de la bonne besace. Déçue, elle se mordilla la lèvre. « Mince, où peut-elle être ? »

« Sur la chaise à côté de Sonjà ! » résonna une voix claire dans sa tête.

Stupéfaite, Adèle comprit qu’il s’agissait de la voix de son mentor. Elle se retourna et l’examina ; celle-ci était allongée sous ses couvertures, les yeux clos.

Pourquoi l’aidait-elle ? Avait-elle entendu l’appel de Mesali, elle aussi ?

Elle formula une réponse dans son esprit, souhaitant la remercier pour son aide, puis alla récupérer l’objet, rassurée et soulagée par le soutien de sa Shaman.

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