NORDEN – Chapitre 145

Chapitre 145 – Le malaise

À l’entente d’un hurlement, Ambre se réveilla en sursaut. Des cris et des bruits de pas envahirent les couloirs. L’esprit embrumé, elle tenta de reprendre conscience de son environnement avant de s’extirper du lit. Mais à peine ses pieds nus effleurèrent le plancher que ses jambes, encore flageolantes par le remède ingurgité, cédèrent sous son poids et elle s’effondra à plat ventre. Elle grogna et se releva en s’agrippant aux couvertures. La chute l’avait sonnée. Son cœur battait ardemment contre sa poitrine. L’agitation venait de cesser, plus aucun bruit hormis des paroles indistinctes et des tintements de matériel se faisait entendre. Interloquée par le silence soudain, elle ouvrit la porte et glissa sa tête par l’entrebâillement. Une infirmière, l’ayant aperçue au fond du couloir, accourut.

— Recouchez-vous mademoiselle ! La situation est sous contrôle. Veuillez regagner votre lit, je vous prie.

— Que… que s’est-il passé ?

— Ce n’est rien mademoiselle, rendormez-vous !

La dame s’apprêtait à s’en aller mais Ambre attrapa son poignet d’un geste vif pour la retenir.

— Dites-moi ce qui s’est passé ! insista-t-elle. Qui a crié ?

— Rien qui ne vous concerne ! Veuillez me lâcher et rejoindre votre lit, mademoiselle !

Voyant qu’elle ne parviendrait pas à se défaire de son emprise, la dame pesta et observa la patiente avec mépris. Elle lui révéla qu’une famille venait d’être agressée par des soldats Ulfarks à quelques rues d’ici. Ces derniers étaient engagés dans un affrontement sans merci contre les gens du comte de Laflégère depuis plus de trois heures. Malheureusement, un des enfants fut piégé en plein cœur de la mêlée et venait de succomber à ses blessures après avoir été ramené aux hospices, laissant les autres membres de sa famille, restés à son chevet, dans un désarroi des plus grands.

Ambre lâcha la manche de l’infirmière et exigea qu’elle l’emmène en bas afin de s’entretenir avec les dirigeants du lieu. La dame objecta vigoureusement puis, n’étant plus retenue, fila rejoindre son poste, laissant la jeune femme seule devant la porte de sa chambre. Courroucée, elle serra les poings et, bien que cotonneuse, décida de se rendre en bas. Pendant qu’elle marchait, elle s’appuyait contre les murs. Sa vision se troublait et elle chancelait comme une ivrogne. L’espace ondulait autour d’elle, le carrelage tanguait et se déformait. Elle perdit l’équilibre et trébucha, amortissant sa chute avec ses genoux et ses poignets.

— Putain, mais c’est pas possible !

Elle plaqua son dos contre le mur et se cognait le haut du crâne contre le mur pour modérer ses ardeurs. Le bruit monotone d’un tic-tac attira son attention. Elle se stoppa et distingua une horloge ; en se concentrant, elle remarqua qu’il était dans les environs de onze heures.

Ça ne fait que trois heures que j’ai bu ce remède… encore deux heures à attendre ! Qu’est-ce que je fais ? Je regagne ma chambre ou je file ? Je peux pas partir comme ça… je vais encore le regretter c’est sûr… j’ai même plus la force de me lever !

Elle ferma les yeux et soupira, tentant de trouver une réponse à sa question. Les yeux clos et le visage crispé, elle restait immobile, à moitié endormie dans ces couloirs redevenus déserts, jusqu’à ce qu’un claquement de porte juste à côté d’elle la réveille de sa torpeur.

— Je peux savoir ce que tu fiches par terre, rouquine ? fit une voix d’homme, le timbre cynique. Tu sais, les lits sont tout de même plus confortables que le sol pour dormir.

Elle ouvrit un œil et observa son interlocuteur, l’air mauvais. Théodore se tenait auprès d’elle, les cheveux ébouriffés et le teint bien moins pâle que lorsqu’elle l’avait quitté.

— Je peux savoir ce que tu fiches là toi ? maugréa-t-elle. Tu devrais pas dormir plutôt ?

— Je te signale qu’en plus du vacarme, tu frappes ton corps contre le mur de ma chambre. C’est donc entièrement de ta faute si je n’arrive pas à me rendormir !

Il tendit une main vers elle et l’aida à se relever. Dès qu’elle fut debout, il sourit bêtement ; la charmante rouquine avait son haut boutonné par seulement trois boutons, dévoilant une grande partie de sa poitrine, notamment un bout de téton rosé qu’il admirait d’une vue plongeante avec un certain ravissement.

— Je vois que tu aimes bien m’aguicher ces derniers temps, dit-il en lui faisant remarquer son accoutrement. À croire que dans peu de temps je te retrouverai nue dans ma couche sans que je ne te le demande !

Elle devint écarlate et reboutonna en hâte son vêtement.

— Oh ne t’en fais pas rouquine ! J’en ai vu d’autres. Certes les tiens ont l’air bien appétissants, mais promis je n’y toucherai pas ! Loin de moi l’idée d’attirer les foudres de ton Baron adoré.

— Ferme-la ! Je vois que t’as l’air d’aller mieux ! Si tu allais jouer dehors avec les soldats pour t’amuser un peu !

— Oh aller, calme-toi et arrête de te vexer à la moindre remarque que je te fais ! Tu veux aller en bas je présume ? T’entretenir avec Hippolyte ou Aurel ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Monsieur le galant Théodore va se proposer de m’y emmener, peut-être ?

— Cela se pourrait bien ! ricana-t-il en replaçant ses cheveux en arrière tel un coq. Loin de moi l’idée de laisser une demoiselle en détresse perdue dans les couloirs, livrée à son triste sort. Et puis ta gentillesse m’avait tant manqué ces dernières heures !

— Mais tais-toi donc et emmène-moi les voir ! Il faut que je leur parle et qu’ils me donnent un itinéraire pour rejoindre Varden !

Il lui tendit son bras et l’aida à avancer.

— C’est sûr qu’au vu de ton état tu vas aisément les convaincre de te laisser sortir. Que tu vas sans aucune difficulté pouvoir traverser les rues sans encombre et mettre à terre le moindre ennemi qui se tiendra devant toi.

Elle grogna mais ne rétorqua rien. Après avoir péniblement descendu les escaliers, Théodore les dirigea dans une allée de l’aile Est et ouvrit une porte en bois massif. Ils pénétrèrent dans un autre couloir dont l’architecture et la décoration étaient foncièrement différentes ; comme s’il ne s’agissait plus du même lieu mais d’un endroit indépendant. Les murs d’un blanc uni et sobre, le dallage en damiers et les allées bondées de monde avaient laissé place à un corridor plus obscur, aux murs faits de pierre rythmés par des poudres de bois sombres sur lesquels chandeliers, tableaux de chasse et trophées d’animaux étaient cloutés. De la tomette rouge parsemait le sol froid.

— Où sommes-nous ? s’étonna Ambre qui balayait l’espace tout en agrippant davantage le bras du marquis afin de ne pas perdre l’équilibre.

— Dans les quartiers d’Hippolyte von Dorff. Si tu veux savoir, sa demeure et les hospices d’Aurel ont fusionné il y a plusieurs décennies, car les deux familles sont très liées depuis longtemps. Ça l’est encore plus depuis que Victorien a demandé à Diane de l’épouser. Et la cour centrale que tu peux voir à ta gauche dessert les deux logis.

Ambre hocha la tête et, alors qu’elle allait trébucher, fut retenue à la taille par le marquis. Elle pesta et, peu encline à le remercier de vive voix, se contenta de lui adresser un grognement. Ils arrivèrent devant une seconde porte derrière laquelle des paroles indistinctes se faisaient entendre. Théodore toqua. Un homme d’une cinquantaine d’années leur ouvrit et laissa échapper un cri de stupeur avant de se renfrogner et de les observer l’un et l’autre.

— Tiens donc ! Monsieur le marquis, fit-il d’une voix grave un tantinet dédaigneuse, ne devriez-vous dormir à cette heure ? Joséphine a dû vous dire de vous ménager et de ne surtout pas vous déplacer afin d’éviter d’aggraver votre cas ! Quant à vous…

Il tourna la tête et planta ses yeux sombres, dont l’un cerclé d’un monocle argenté, dans ceux de la jeune femme.

— Il me semble également qu’Aurel vous avait ordonné de vous reposer.

L’homme paraissait fort intimidant avec son visage émacié aux traits anguleux qu’accentuaient sa chevelure ébène, sa barbiche taillée ainsi que son costume noir, ressemblant tout autant à un corbeau qu’Anselme. Théodore lui adressa un sourire charmeur. Il posa une main sur son cœur et déclara d’un ton mielleux :

— Excusez-nous Hippolyte, mais comme vous le savez je ne suis pas de nature très patiente, un vilain garnement comme vous me qualifiez plus jeune ! Et la demoiselle que voici est toute aussi revêche. Peut-être auriez-vous l’incroyable magnanimité de nous laisser entrer et de nous servir un café pendant que nous discutions en votre charmante compagnie ?

L’homme haussa un sourcil et fit pianoter ses doigts sur la tranche de la porte.

— Qui est-ce ? demanda une voix enrouée derrière lui.

— Le marquis von Eyre et madame la future baronne, répondit-il sans se retourner.

— Faites-les donc entrer.

Hippolyte soupira et s’écarta afin de les laisser passer. La salle était spacieuse. D’épais rideaux pourpres flanquaient chaque fenêtre à croisillons et une cheminée s’étendait sur presque tout un pan de mur, entourée par deux imposantes bibliothèques. Les murs comportaient deux tapisseries de chasse, s’accompagnant de têtes et de pattes d’animaux empaillés sur lesquelles des sabres et des fusils étaient suspendus.

Ambre se sentit mal en pénétrant dans ce lieu malgré la chaleur réconfortante du foyer. Ils saluèrent leurs hôtes et prirent place sur les sièges indiqués par le maître de maison, s’installant autour de la table. Encore sous l’effet de ses médicaments, la jeune femme prit un temps pour observer les deux autres hommes présents. Ils étaient vêtus de costumes galonnés, âgés entre soixante et soixante-dix ans, les cheveux grisonnants, la barbe fournie et un fort embonpoint pour l’un d’eux. Ce dernier paraissait en état d’ébriété, le visage et le nez aussi rouges que la tomette qui parsemait le sol ou que la bouteille de vin déjà bien entamée qui trônait devant lui près d’une coupelle garnie de pain et de salaison. Il somnolait sur sa chaise, ronflant à moitié. Elle reconnut monsieur de Plessis, l’un des lieutenants de la Garde. L’autres homme se présenta comme monsieur de Latour, général de la Garde.

Hippolyte sortit des tasses et les remplit de café avant de leur tendre le breuvage qu’Ambre huma avec plaisir. Notant son accoutrement et voyant ses poils se hérisser, il se dirigea vers un des fauteuils et se munit de la couverture en peau d’ours qui se trouvait pliée dessus. Puis il revint vers la table et se plaça derrière son invitée.

— Vous permettez ?

La jeune femme acquiesça et se redressa afin qu’il dispose l’étoffe sur ses genoux. Elle le remercia et, sans un mot, caressa la toison douce et soyeuse de la bête morte. Voulant faire preuve d’amabilité envers ses hôtes, elle rongea son frein et patienta sagement que les explications lui soient données, buvant son café à petites gorgées afin de s’extirper de sa torpeur latente.

Théodore parlait avec empressement, relatant les faits et événements dont il avait été témoin depuis la veille au soir, n’étant pas avare sur les détails. Il paraissait se délecter de son discours, effectuant de grands gestes pour épouser ses dires. Pourtant, malgré cet air jovial, Ambre s’aperçut qu’il tremblait des jambes et qu’il avait une fâcheuse tendance à retrousser le coin de sa lèvre supérieure lorsqu’il évoquait certains passages, notamment en ce qui concernait Blanche.

Et dire que ce gars-là a su la charmer ! Qu’est-ce qu’elle a pu lui trouver franchement ! Comment a-t-elle pu se laisser séduire par un garçon aussi abject ! A-t-il réellement changé ? J’ai vraiment du mal à croire que des types comme lui puissent se racheter ! Je vois encore ses yeux de pervers me sonder !

Elle fronça les sourcils et plissa les yeux.

Remarque, cet enfoiré m’a quand même sauvée et c’est vrai que depuis hier il n’a pas eu de geste déplacé… non et puis même il ressemble à rien et il est insupportable. En plus il…

— J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas, rouquine ? s’enquit le marquis en la regardant étrangement.

— Euh… non, répliqua-t-elle en hâte, pourquoi ?

— Vu la tête que tu tires, j’ai l’impression que tu vas te jeter sur moi et m’écharper sous peu !

Déconcertée, elle tenta un timide regard vers les autres hommes qui la scrutaient avec cette même expression interrogatrice. Elle fit une moue et s’excusa avant de s’enfoncer davantage sur sa chaise et de croiser les bras. Pour s’occuper l’esprit et éviter de trop s’attarder sur le marquis, elle prit une tranche de pain de la coupelle et la croqua avec avidité. La voyant affamée, Théodore, après approbation de son hôte, la lui tendit juste devant elle. Tout en écoutant leur discussion, Ambre en dévora le contenu, engloutissant à elle seule la moitié d’une miche de pain de seigle qu’elle trempait dans son café afin de l’avaler plus aisément. À son grand désarroi, aucun fait relaté n’était propice à son escapade. La colère et le conflit faisaient rage dehors et rien ne semblait pouvoir apaiser les tensions entre les Hani et les civils de Wolden. De plus, Varden semblait avoir été plus que touchée par le séisme d’après les milices qui s’aventuraient dans la zone en compagnie des ordres médicaux et des Charognards.

— Quelqu’un serait-il disponible ou enclin à m’accompagner à Varden ? tenta-t-elle sans préambule.

Tous la regardèrent, stupéfiés. Même de Plessis, qui dormait jusqu’à présent, ouvrit un œil devant le silence qui venait de s’installer.

— J’espère que vous ne songez pas à quitter cet endroit et à vous déplacer dans votre état ? maugréa Hippolyte.

— C’est pourtant bien mon intention ! Et je souhaite engager vos hommes afin qu’ils m’escortent jusqu’à ma destination ! Je vous paierai grassement pour ce service.

— Mademoiselle, fit-il en joignant ses mains, personne ici ne veut de votre argent ! Sachez que dehors le carnage fait rage, que nos forces et nos actions sont limitées et que nos soldats et volontaires ne sont guère nombreux. Je ne gâcherai pas la vie d’un homme ainsi que la vôtre pour une tentative de ce genre.

— Monsieur von Dorff a raison, renchérit le général de Latour, les hommes du guet et de la Garde ont déjà tant à faire et les volontaires, déjà fort peu nombreux, portent secours aux diligences et s’occupent de l’intendance.

— Mais vous avez bien missionné des hommes pour se rendre en basse-ville ! se défendit-elle. Quel inconvénient y aurait-il à m’y conduire avec eux ? Vous devez bien avoir un fiacre qui parte sous peu ?

Un silence s’installa. Le général observa l’une des fiches devant lui et l’étudia. Il entoura un mot, le montra au maître du logis et bavarda avec lui à voix basse. Théodore finit par se pencher vers eux et leur glissa un mot à l’oreille.

— Comment ? firent-ils, les yeux écarquillés.

En guise de réponse, le marquis se contenta d’acquiescer et de leur adresser un sourire narquois.

— Soit, soupira l’homme au monocle, puisque vous l’exigez, nous avons la chance de vous accorder cette demande. Un attelage part dans une demi-heure, cela vous laisse le temps de vous changer et de récupérer vos esprits. Nous allons vous faire monter des affaires dans votre chambre, en espérant que mademoiselle n’est pas trop pointilleuse sur son apparat.

Ambre les remercia vivement et se leva. Alors qu’elle allait quitter les lieux, un soldat entra en trombe dans la pièce, manquant de la bousculer.

— Messieurs ! J’ai une effroyable nouvelle à vous faire parvenir ! s’écria-t-il, hors d’haleine.

— Qu’y a-t-il ? s’enquit le général que l’agitation de son subordonné déstabilisait.

Il balaya la salle du regard et devint soudainement aussi livide qu’un mort en voyant la présence du marquis.

— Qu’y a-t-il, soldat ! insista son supérieur.

— Monsieur von Eyre a été retrouvé par nos gens !

Théodore se redressa promptement, son visage affichant une expression de stupeur mêlée de crainte.

— Où est mon père ? s’inquiéta-t-il. Il est blessé ? Vous l’avez pris en charge ?

L’homme déglutit péniblement et baissa la tête, évitant soigneusement de recroiser le regard du marquis.

— Je suis désolé. Votre père est mort. Le cadavre de monsieur von Eyre a été retrouvé dans une ruelle à Varden non loin de la grande place.

À cette annonce, Théodore demeura pétrifié. Les oreilles bourdonnantes et les yeux perdus dans le vide, son esprit s’était envolé. Cette nouvelle aussi brutale qu’impensable le foudroya à tel point qu’il ne parvenait plus à entendre les explications du soldat. Son père n’était plus, il était seul… il ne lui restait plus rien ni personne.

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