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NORDEN – Chapitre 73

Chapitre 73 – Les noréens d’Alfadir

Le loup desserra la mâchoire et passa sa langue le long de ses babines barbouillées du sang frais de sa proie. Il se redressa de toute sa hauteur et observa de haut les trois hommes qui se tenaient devant lui.

L’animal devait faire dans les un mètre cinquante de hauteur au garrot, la carrure massive et musclée, le corps strié d’entailles et de croûtes. Sa toison majoritairement d’un gris cendré était par endroits tachetée de brun et de touffes blanches. Mais le plus impressionnant était la couleur de ses yeux qui, à l’instar de Judith, étaient dorés et arboraient d’étranges reflets cuivrés, les faisant s’embraser comme des flammes ardentes.

Les deux assaillants le maintenaient en joue, l’animal grogna pour les intimider, mais tous deux firent feu sur le monstre. Le loup, touché au poitrail, couina et grogna.

Mais avant qu’il n’eût le temps de charger, une femme pénétra et transperça tour à tour les deux hommes avant de les décapiter d’un vif coup d’épée. Les têtes chutèrent et roulèrent au sol. D’un geste brusque, elle en stoppa une en l’écrasant avec le talon de sa botte.

Le loup, quant à lui, s’avança d’un pas lent vers Alexander et le renifla longuement de sa grosse truffe noire, froide et humide. Sa gueule, à moitié ouverte et dont quelques lambeaux de chairs molles pendaient, dégageait une odeur nauséabonde de charogne. Puis il alla rejoindre la femme, couinant et boitillant, le pas lourd et les griffes tintant sur le parquet.

Une fois à ses côtés, il s’assit et se lécha les deux plaies qu’il avait au poitrail, comme s’il s’agissait d’infimes piqûres.

— Arrête de geindre Saùr, t’es pas si douillet d’habitude ! Lança-t-elle à l’attention du canidé. Que dirait ta meute si elle te voyait pleurnicher pour si peu !

Elle s’abaissa, prit une des têtes par les cheveux et l’observa, songeuse.

— Sahr ! Je vois que vous avez des ennuis, m’sieur le maire. Dit-elle de sa voix forte et grave. C’est une chance qu’on devait venir vous voir aujourd’hui. À croire que le Aràn l’avait prédit.

Une autre personne entra, d’un pas lent et mesuré.

Alexander, stupéfait par les silhouettes très particulières des deux femmes qui se tenaient debout devant lui, s’arrêta de bouger et les regarda d’un air hébété. Il fut tellement choqué par ce revirement soudain et inespéré qu’il en oubliait la douleur qui lui rongeait l’épaule. Il prit une profonde inspiration afin de rester conscient et étudia les nouvelles venues avec toute l’attention dont il disposait encore.

La première était une grande femme d’une cinquantaine d’années, au corps aussi massif et musclé que le loup qui se tenait auprès d’elle. Elle avait la peau blanche mise en valeur par sa chevelure rousse qui lui parcourait le corps à la manière d’une crinière et par ses yeux vert clair cerclés de fines rides et d’entailles. Elle portait une longue cape en peau d’ours sur laquelle était épinglé un médaillon en forme de sanglier, taillé dans de l’os.

La deuxième était une femme plus âgée, d’une bonne soixantaine d’années, aux cheveux gris cendré, tressés et égayés de plumes et de perles. Son teint était basané, mettant en valeur ses yeux en amande, d’un bleu aussi perçant et intense que celui d’Adèle. Son médaillon en forme de chouette, fait de bois, ballottait discrètement à une corde, le long de son cou. Elle se tenait droite, la main appuyée sur une canne en bois à pommeau en forme de tête de corbeau.

— Mes hommages mesdames, parvint-il à articuler. Je me présente, monsieur Alexander von Tassle, le maire d’Iriden et de Var…

— Nous savons qui vous êtes, mon bon monsieur, annonça tranquillement la vieille noréenne.

Elle s’avança vers lui et vint à sa hauteur afin de l’examiner. Elle avait sa tête à quelques centimètres de la sienne et passa sa main sur son veston. Alexander surpris d’être ainsi palpé sans qu’il ne s’y attende, se laissa faire, trop épuisé et affaibli pour objecter.

— Ô n’ayez crainte mon bon monsieur, fit la dame d’une voix douce en remarquant son embarras, je ne vous ferais aucun mal. Je me nomme Wadruna, je suis la Shaman de la tribu Korpr, peuple corbeau du Sud.

Elle se redressa, s’assit en tailleur et jeta un regard en direction de sa complice. Celle-ci avait les bras croisés, se tenait debout, adossée, un pied sur le mur, et observait la scène de manière totalement impassible.

— Et la femme ici présente est Sonjà, cheffe de la tribu Svingars, peuple sanglier.

— T’as oublié de mentionner valeureuse et impitoyable guerrière ! Ajouta-t-elle, médusée.

Elle tendit l’oreille et s’avança vers la fenêtre mouchetée de gouttes de sang et de bave dégoulinante. À l’extérieur, les bruits de la foule et les jappements s’étaient amenuisés. Elle jeta un bref regard sur la grande place en contrebas et afficha un sourire rayonnant.

— J’ai l’impression qu’ils ont fini dehors, annonça-t-elle, je te laisse avec le Hundr, Wadruna ! J’vais aller rejoindre Faùn et Skand en bas. On va dire notre p’tit discours revendicatif et on va essayer d’être bien persuasifs !

Elle s’avança vers eux et prit la tête du marquis qu’elle brandit devant le maire.

— C’est lui l’chef ennemi ? Demanda-t-elle avec un sourire.

Alexander, abasourdi, ne dit rien et se contenta de hocher la tête.

La guerrière sortit en hâte avec le loup sur les talons. Elle descendit les escaliers et arriva sur le parvis de la place publique où Faùn, Skand et Rufùs l’y attendaient. Le premier était adossé à la porte de la mairie, un arc à la main, le second assis sur son cheval et le troisième se tenant aux côtés de Théodore et de James ainsi que du cadavre de leurs ennemis fraîchement décapités. Ils étaient accompagnés par six loups qui rôdaient le long de la grande place, la queue battante, les oreilles dressées et les crocs et le pelage tachés de sang.

Saùr sortit à son tour. Le gigantesque loup gris fut accueilli par une horde de hurlements. Pourtant l’animal, parfaitement serein, se contenta de s’asseoir et de contempler d’un air impassible la scène qui s’étendait devant lui.

Dehors, la foule, principalement noréenne, s’amassait en très grand nombre, intriguée, voire effrayée par ce spectacle surnaturel. Personne n’osait bouger et tous concentraient leur regard sur le bâtiment de la mairie.

Les lieux étaient devenus étrangement calmes où seuls les bruits du vent, le bruissement des feuilles et les respirations fortes mêlées aux chuchotements des gens étaient réellement perceptibles ; bien que des hurlements et des coups de feu retentissaient encore au loin. Le sol, d’ordinaire gris clair, était jonché de cadavres d’hommes en costume, la tête séparée du corps, éclaboussé de rouge, formant de jolies sculptures de chair inanimée.

Pour rompre le silence, Saùr releva la tête et émit un hurlement puissant et guttural, suivi par sa meute.

Sonjà prit les rênes Majar et monta sur celui-ci. Puis, sans aucune gêne, elle brandit la tête du marquis et la montra fièrement à l’assemblée qui, avec terreur et appréhension, ne resta pas indifférente face à cette provocation.

— J’veux qu’tout soit clair, les gens ! Vous êtes ici chez nous, sur notre Norden ! Par Alfadir si je n’étais pas soumise à lui j’vous aurais tous défoncés à coups d’épée. Mais comme le vénérable Aràn ne veut pas d’combat entre nous, je serai, comme il dit, son Ambassadrice ainsi que les deux autres hommes que voilà.

Elle fit marcher son cheval au pas et traversa la place, montrant fièrement la tête tranchée de son assaillant, où presque plus aucune goutte de sang ne perlait.

— J’m’appelle Sonjà, cheffe Svingars. Voici au loin Skand, chef Korpr et Faùn mon Shaman. À présent, respectez-nous et aucun mal ne vous sera fait. Vous voulez une alliance ? Alors alliance vous aurez. Craignez la puissance des tribus noréennes, car nombreux et valeureux nous sommes !

Elle finit son tour et regagna le devant de la mairie.

— J’espère que c’est clair pour vous et rentré dans vos têtes ! Car si malheur vous vous rebellez encore contre nous ou contre le pouvoir en place, que nous soutenons, alors comme lui vous finirez !

Elle jeta avec force la tête du marquis sur la place centrale, celle-ci rebondit et roula quelques mètres sur les pavés.

— Majar ! Hurla-t-elle à son cheval.

L’animal se rua au centre, se cabra et claqua farouchement ses sabots sur le pavé, en plein sur la tête du marquis. Celle-ci explosa dans un craquement sec, aspergeant de liquide et de cervelle tous ceux qui se trouvaient à une dizaine de mètres.

À cette vision d’horreur, bon nombre de gens vacillèrent ; certains évanouissements et vomissements étaient à déplorer. Un murmure, qui se changea rapidement en cohue, agita l’assemblée.

Dans ce tumulte naissant, une petite fille accourut, traversant la grande place de toute la vitesse dont elle était capable, ne prêtant qu’une vague attention à ce qui s’y déroulait et fila jusqu’au parvis de la mairie.

Arrivée devant, elle fut stoppée net par Faùn qui lui agrippa le bras à la volée.

— Ne va pas là-dedans jeune fille, c’est dangereux.

La petite, surprise d’être ainsi arrêtée, planta son regard, aux yeux d’un bleu perçant, dans celui de l’homme.

— S’il vous plaît, monsieur, laissez-moi passer ! Supplia-t-elle. Mon père est là-dedans et il est blessé !

À son contact, Faùn fit les yeux ronds et lui lâcha le bras, sans mot dire. Troublé, il la regarda monter à l’étage et s’éloigner.

Arrivée à l’étage, Adèle, rouge et essoufflée, vit son père à moitié conscient. Il était assis, le dos appuyé contre son bureau, sa veste en guise de couverture. Il était livide, l’œil vitreux. Wadruna, à ses côtés, lui bandait l’épaule à l’aide du matériel de soin mis à disposition à l’infirmerie de la mairie.

— Père ! Cria Adèle en se jetant sur lui.

Alexander jura, la secousse lui déclencha une violente décharge qui lui raviva la douleur.

— Lâche-moi, Adèle ! Cracha-t-il. Tu me fais mal !

— Oh ! Pardon, fit la petite d’une voix plaintive en lui serrant la main avec force.

Il inspira, récupéra un peu de sa lucidité et la contempla.

— Mais que fais-tu ici toi d’ailleurs ? Tu devrais être à l’école à cette heure. Pesta-t-il, la respiration sifflante.

— J’y étais, mais d’un coup, j’ai ressenti une étrange sensation. Je ne sais pas pourquoi, mais je sentais qu’il t’arrivait quelque chose, que tu étais en détresse. Et j’ai eu si peur ! J’ai cru que tu étais en train de mourir alors j’ai couru jusqu’ici pour voir ce qui se passait. En plus, il y avait plein de coups de feu, de maisons incendiées et des gens qui hurlaient dans toute la ville.

— Mais que me racontes-tu là toi ? Maugréa Alexander, agacé d’être ainsi diminué et dévisagé comme une chose fragile. Va, retourne à l’école, je vais mieux maintenant. La charmante dame qui se trouve à côté de moi est en train de me soigner. Donc s’il te plaît, file rejoindre l’école.

— Mais…

— Il n’y a pas de « mais » jeune fille, fais ce que je te dis, un point c’est tout !

Adèle fit la moue et hocha la tête, en silence. Elle le regarda avec dépit puis porta son regard sur la Shaman qui lui adressa un sourire bienveillant. La petite se releva, Alexander lui tint le poignet et l’avisa :

— Surtout, ne parle pas de tout ceci à ta grande sœur, c’est d’accord ? Je m’en chargerai moi-même. Et quant à mes blessures tu ne lui dévoileras absolument ou je te jure que tu vas amèrement regretter d’être née. Me suis-je bien fait comprendre Adèle ?

La petite, toujours silencieuse, hocha à nouveau la tête. Il lui lâcha le poignet afin de la laisser partir. Mais elle resta plantée devant lui.

— Qu’est-ce que tu veux ? Demanda-t-il, agacé.

— Est-ce que je peux aller caresser le gros loup gris dehors, s’il te plaît ? Marmonna-t-elle. Il a l’air tout gentil et promis je me laverai les mains après !

Alexander eut un rire nerveux devant cette question inopinée prononcée en toute innocence. Puis il la regarda avec effroi, les yeux grands ouverts. L’esprit brumeux, il n’avait plus pris réellement conscience de ce qui se passait à l’extérieur.

— Qu’as-tu vu dehors ? S’enquit-il d’une voix légèrement tremblante, le souffle court.

Adèle fit la moue, tout en réfléchissant, elle s’entortillait une mèche de cheveux sur le bout du doigt.

— Oh bah ! Y’avait plein de loups, dont un énorme, et ils étaient tous barbouillés de sang ! Il y avait aussi une femme très musclée, avec les mêmes cheveux qu’Ambre, et elle était sur un très grand cheval. Y’avait aussi deux messieurs ; un tout petit et tout fin avec une épée. Et l’autre avait de grands yeux bleus comme les miens et un arc. Et y’avait aussi Rufùs.

— Mais encore ? Tu as vu autre chose ?

— Sinon y’avait plein de messieurs décapités. Morts, car ils ne bougeaient plus et qu’on ne peut pas vivre sans tête. Et le sol était tout rouge, une mare de sang, absolument partout, y’avait même plein de trucs visqueux, collants et qui brillent au soleil. Ça sent très mauvais…

À cette réponse, Alexander fut pris d’une quinte de toux, manquant de s’étouffer.

— Tu te rends compte de ce que tu me dis Adèle ? Fit-il, outré. Comment peux-tu m’annoncer cela en toute légèreté !

— Bah… réfléchit-elle, j’ai déjà vu Anselme saigner avant, et c’est presque pareil de voir ça aujourd’hui…

Il déglutit péniblement, espérant que ce qu’il venait d’entendre était une hallucination et que son esprit, pourtant lucide, n’était plus en mesure d’analyser ce qu’il entendait.

Il réfléchit un instant puis déclara :

— J’ai changé d’avis, reste ici. Mais tiens-toi tranquille !

Le visage d’Adèle s’illumina. Elle s’assit à côté de la Shaman et remarqua un verre d’eau pourpre, imbibé de compresses, une balle à l’intérieur.

— Je vais te chercher de l’eau père, tu dois avoir soif ! Chuchota-t-elle. Je sais où est l’infirmerie en plus.

Sur ce, elle partit en courant, laissant son père seul avec Wadruna dont le visage affichait un large sourire rayonnant.

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