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NORDEN – Chapitre 74

Chapitre 74 – Les hundr, les pandr et les vindyr

La campagne était calme en cette fin de journée, plongée sous un ciel orangé aux lueurs rougeâtres, faisant écho au carnage qui venait de se dérouler quelques heures plus tôt sur la place publique. Le sang avait coulé en abondance et envahi les rues de son bel éclat écarlate. Un vent fort et vivifiant soufflait, emportant avec lui une délicieuse senteur d’eau iodée.

Les quatre chevaux, des destriers à la robe alezane et aux crins lavés, marchaient au pas sur la route caillouteuse, bordée par des champs et des pâturages qui s’étendaient à perte de vue. Quelques modestes maisons en pierre, des granges et des cottages en toit de chaume égayaient le paysage, complétés par des charrettes en bois, tractées par de gros chevaux de trait, et du simple matériel de jardinage, composé principalement de pelles et de pioches. C’était un paysage fort typique de la campagne aranoréenne et qui ne manqua pas d’intriguer les quatre cavaliers.

Les paysans, interloqués par les physiques atypiques des silhouettes, qui avançaient en leur direction, cessèrent instantanément leur activité, regardant les inconnus avec des yeux ronds, la bouche entrouverte, marquant leur totale stupéfaction. Leurs chiens jappaient mollement, la queue entre les jambes et les oreilles basses, intimidés par la meute passante, à l’allure digne.

Les loups ouvraient la voie, Saùr, au-devant, suivi par ses six louveteaux, nettement plus petits que lui, mais n’en restant pas moins de bonne taille.

L’immense canidé semblait s’être remis de ses blessures et avançait sans peine, le port noble, la tête dressée et le poitrail à peine taché. Sa queue battait avec vigueur et pour montrer son contentement, il jappait, laissant pendre sa langue, les oreilles dirigées vers l’avant. Ses six louveteaux, quatre mâles et deux femelles, faisaient de même, imitant au mieux leur chef de meute ; ce grand loup Berserk, de la tribu Ulfarks, âgé de plus de deux cent cinquante ans.

Sonjà et Skand fermaient la marche, assis côte à côte, la guerrière faisant plus du double de la carrure de son homologue. Tous deux se différenciaient par leur physique que tout opposait ; elle était aussi rousse et blanche qu’il était brun et basané.

La cheffe avait l’œil vif et affichait une mine réjouie. Elle se tenait bien droite, tirant fermement les rênes de Majar, son imposant cheval fougueux et qui fut jadis son frère, les mains couvertes de sang séché et d’écorchures.

— Voilà qui a bien changé ici depuis le temps ! Fit-elle en étudiant le paysage qui se déployait devant elle jusqu’à l’horizon. Voilà qu’ils ont tout cloisonné. Quel intérêt de mettre des murets partout ? Et en pierre en plus ! Alors que les carrières sont bien loin… C’est à croire qu’ils ont peur de se faire voler leurs bêtes. Et regarde-moi ces fleurs de toutes les couleurs. Ah ! Ça pour être jolie, ça l’est, mais elles ne sont pas bien utiles. Et t’as vu la taille de leur troupeau ? C’est à croire qu’ils ne mangent jamais de gibier et ne se contentent que de leurs bêtes grasses.

Elle fit stopper net son cheval et s’attarda un instant sur une propriété ; c’était une petite maisonnée de style rudimentaire, peinte en blanc et en toit fait d’ardoises. De la fumée s’échappait de sa cheminée, dévoilant une agréable odeur de soupe de légumes. Elle était encerclée par un jardin boisé et foisonnant d’arbres fruitiers tels que des pommiers et des poiriers.

— Sahr ! Par contre, leurs vergers sont beaux et leur nourriture sent fort bon ! Déclara-t-elle, ça donne envie d’y goûter.

Elle descendit rapidement de sa monture, cueillit deux pommes qui dépassaient de la clôture et en lança une à Skand qui l’attrapa en vol. Puis elle remonta en selle avec aisance et donna un coup de talon à son cheval qui repartit au pas.

Majar, déçu de ne pas avoir eu de fruit, hennit et claquait avec force ses sabots sur le sol, soulevant quelques amas de poussière et le faisant trembler légèrement.

— Va, mon Majar ! T’es déjà bien gros, t’auras ta part à Meriden ce soir ! Dit-elle en lui tapant amicalement l’encolure.

Elle croqua à pleines dents la pomme ; le fruit était sucré, charnu et plus agréable en bouche que ne l’étaient les leurs.

— Ma parole, ils sont doués pour les cultures.

— Vrai, répondit Skand, du moins ceux de ce verger. On ne cultive pas trop ça chez nous, trop de vent et sol trop sableux.

Le peuple corbeau du Sud, composé de près de dix-sept mille membres, était celui comptant le moins d’individus en son sein. Le territoire Korpr s’étirait tout en longueur le long de la côte Est. Le paysage était exclusivement de la plaine balayée par les vents et de grandes étendues de plage de galets, seuls quelques bosquets se tenaient en ces lieux et composaient la frontière avec le territoire Svingars.

Ils vivaient majoritairement de la chasse au petit gibier et de la pêche et étaient, par conséquent, de bons navigateurs. De nature calme et pacifique, ils vivaient une vie paisible à Estreden, leur fief, une petite ville faite de cabanes en bois peint de toutes les couleurs et se tenant juste à côté de l’océan, nichée en creux de falaise, à l’abri du vent.

Au contraire, le peuple sanglier, dont le très vaste territoire se composait principalement de forêt primitive, possédait une nature luxuriante, aussi belle que dangereuse.

Les membres, près de quarante-cinq mille noréens, étaient débrouillards et solidaires dès leur plus jeune âge afin de s’adapter à ce milieu hostile, où la chasse au gros gibier et la cueillette étaient leurs principales sources de nourriture. Ils se révélaient être de bons guerriers, adroits et unis. Ils vivaient pour la plupart à Aerden, une immense cité fortifiée, faite intégralement de bois. Les habitations qui s’y trouvaient s’étiraient toute en longueur et pouvaient accueillir une vingtaine de personnes dans chacune d’elles.

Chez eux, tout était partagé ; des tâches quotidiennes comme le fruit de leur récolte ou encore l’éducation des enfants. Ils ne connaissaient ni la propriété privée ni le concept de couple. C’étaient des polygames et n’importe qui était libre de choisir son ou ses partenaires.

— Vois comme leurs maisons sont petites et isolées, c’est à croire qu’ils nichent seuls ou à deux, remarqua-t-elle, stupéfaite. Ils doivent être à l’étroit là-dedans.

— Moi c’est plutôt leurs villes que je trouve étranges. Comment aimer vivre entasser dans de si petits espaces et avec autant de monde et de bruit autour ! Ils doivent être stressés les pauvres vindyr !

— Va je ne les plains pas ! Répliqua-t-elle en jetant son trognon par-dessus une haie. Ils ont choisi de rester sur ce territoire, qu’ils assument.

Skand eut un petit rire et passa une main dans ses cheveux :

— Vrai ! Mais soyons gentils avec eux, ils sont des nôtres. Même la plupart des hundr de la grand’place n’avaient pas bien l’air méchants. Ils se ressemblent assez maintenant.

— Sahr ! Vrai, on pourrait presque pas les différencier, faut croire qu’ils se sont mélangés. Va falloir trouver des noms à ceux-là, ne crois-tu pas ?

— Si leur nouveau chef-maire envisage une alliance, il faudrait plutôt appeler tout le monde Nordiens maintenant, fit Skand, songeur.

— Sahr ! Ça me démangerait ! Pesta la guerrière, mais pour Alfadir je me dois de le faire…

— Vois comme il t’a contrariée cette fois le Aràn ! J’ai cru que tu fasses comme Saùr et que tu le défis toi aussi.

Sonjà rit à gorge déployée. Son rire résonna dans toute la vallée, faisant fuir les oiseaux qui se tenaient sagement sur les branches d’arbres.

— J’ai trop de respect pour lui ! Même s’il est fort bizarre depuis quelques années. J’sais pas ce qu’il nous cache ni pourquoi le Aràn est si discret et veut cette alliance. Mais ma parole c’est qu’un truc grave se passe mon petit Skand ! J’en mettrais ma main à couper.

— Tu crois ça ? S’étonna Skand en triturant son médaillon de bois en forme de castor qu’il portait autour du cou.

Sonjà lâcha les rênes, se redressa et croisa les bras.

— J’en suis sûre ! Trancha-t-elle d’une voix forte. Il semble désespéré et nerveux. J’sais pas si ça concerne Hrafn ou Jörmungand, mais c’est un truc lourd ! J’aime pas ça !

— Tu crois qu’une autre guerre s’annonce encore avec la Grand’terre ? Qu’il veut faire alliance avec les hundr, les vindyr et les Hani afin d’avoir assez de guerriers ?

Sonjà fronça les sourcils et fit la moue.

— Sahr, j’sais pas ! Mais j’ai pas envie de jouer avec les hundr ! T’as vu comme ils sont chétifs et faibles sans leurs armes ? Si Alfadir n’avait pas ordonné de les épargner, je les aurais tous fait tuer sous ma lame. Mes guerriers sont solides et braves ! Un seul coup d’épée et leurs têtes sont tranchées.

Lors de la venue de Rufùs accompagné du Capitaine de Rochester et de ses hommes sur le territoire Svingars afin de leur annoncer la terrible nouvelle de l’enlèvement des deux jeunes noréens, Heilùn et Eivor, Sonjà était entrée dans une colère noire. Furieuse et avide de sang, elle avait commencé à réunir son peuple pour le mener au combat et d’engager de très sérieuses représailles envers la population aranéenne.

Or, Alfadir était intervenu au plus vite et l’avait sommée de ne pas mener d’assaut contre eux. Les chefs et Shamans des autres tribus avaient approuvé la décision de leur Aràn et s’étaient pliés à sa volonté. Sonjà fut alors seule contre tous et pour la féliciter de son engagement, Alfadir la nomma en tant qu’Ambassadrice, ce qu’elle avait fini par accepter à contrecœur.

— C’est drôle qu’on vienne le jour où sa chambarde là-bas ! Nota Sonjà, perplexe.

— Vrai ! Alfadir a choisi le jour ! Il devait savoir ! Il paraît que c’est le jour de leur grand’fête, ils appellent ça Alliance… les grands hundr ne devaient pas être bien contents de notre venue. C’est drôle de voir des gens du même peuple s’entre-déchirer de la sorte.

Skand, un léger sourire aux lèvres, pointa du doigt le grand loup gris.

— En tout cas, heureusement que Saùr était là ! V’la qu’il était utile l’animal. C’est un bon choix des Ulfarks que d’avoir décidé de le faire venir avec nous.

— Vrai ! Dommage que Fenri n’ait pas pu venir… J’aurai fait un concours de tête tranchée avec lui ! J’suis sûre que j’aurais gagné, Majar est rapide j’aurais été là avant lui.

Elle tapa vigoureusement l’encolure de son cheval. Celui-ci hennit et hocha la tête.

— Le Hani est fort, un vrai descendant Ulfarks. Il paraît que Hangàr a perdu un de ses petits, enlevé lui aussi.

— Vrai ! Et il voulait lui aussi faire couler le sang des hundr. Mais Rufùs s’y est opposé. Il a tenu tête à Hangàr, comme toi avec le Aràn, et il a réussi à taper causette avec eux.

— Hangàr a plié ? S’étonna-t-elle. Sans broncher ?

Skand se mit à rire.

— Oh non ! Il y a eu de la négoce… le chef hundr a fini par lui céder toute la côte Est, maintenant nous sommes voisins avec les Hani.

— Sahr ! C’est tout ?

— Pas si vrai ! Le hundr doit récupérer la Imperà et Rufùs a fait serment de la retrouver aussi. Du coup, ils font alliance et Hangàr a diminué le commerce avec les hundr. Il veut changer la négoce, il a un grand projet en tête. Je crois que c’est pour ça que ça’a grogné chez les grands hundr. Hangàr a beaucoup de pouvoir sur eux.

— Ils vont pouvoir manger chez les Hani ? J’pensais que leurs terres étaient stériles.

— Vrai ! Mais les terres cédées sont fertiles et pleines de cultures, plus besoin de commercer.

— Ils vont râler les grands hundr ! Ricana Sonjà en se frottant les mains, la mine réjouie. Ça va geindre et se rebeller encore, avant de crever la queue entre les jambes…

— Tant qu’ils tuent pas le chef hundr actuel, sinon va encore falloir aller bastonner.

— Sahr ! Ça me plairait bien ! Annonça-t-elle, ravie.

Puis elle regarda Skand qui se tenait à côté d’elle, lui adressa un sourire franc, posa sa main sur son épaule et le félicita :

— Tu t’es bien battu mon brave, d’ailleurs. Pas mal pour un p’tit nouveau.

— Merci à toi, c’est rare que tu fasses compliment, répondit-il, tout sourire. Tu t’es bien battu, toi aussi, comme toujours.

— Tu sais manier l’épée, c’est bien, ça’a dû être étrange pour toi d’être confronté de suite à la bataille. T’es directement entré dans les affaires.

Skand était le nouveau chef des Korpr, cela faisait à peine un an qu’il dirigeait son peuple après la mort de leur ancien chef. C’était un homme posé, d’une quarantaine d’années, de petite taille et à la silhouette fine et musclée. Son teint mâte, ses yeux bleus en amande et ses cheveux noirs, rasés d’un côté, étaient l’héritage des premiers ancêtres noréens, à l’époque du vivant d’Alfadir, dont la majorité des Korpr conservaient les traits et la physionomie.

— Vrai, ricana-t-il, ma parole que c’était fort intense ! Et tu as fait ce qu’il faut pour marquer les esprits, t’as été fort cruelle et sanglante.

— Sahr ! J’espère que le message est passé ! Par Alfadir que ça fait du bien de se défouler, même contre peu d’gens. Je n’ai pas eu ma bataille, mais j’ai eu droit à mon carnage et j’en suis toute contente.

Elle pointa à son tour l’immense loup gris du doigt :

— Saùr aussi a l’air ravi. Regarde comme il a l’air tout heureux avec ses louveteaux. La preuve il se plaint pas de ses blessures, le brave. T’aurais dû le voir en haut, il était tout fou ! Le chef maire semblait pas trop avoir peur de lui. C’est bizarre, il fait peur d’habitude l’animal.

— J’crois savoir que sa gente dame était une louve aussi, une Berserk Volontaire d’après Wadruna, comme Saùr.

— Comment tu sais ça ? Demanda-t-elle intriguée.

— Wadruna gardait contact avec Medreva, le Lien était très fort entre-elles. Medreva habitait encore Meriden et v’là qu’elle se faisait appeler Ortenga et qu’elle s’occupait de la louve qui voulait protéger les petits vindyr et tuer les pandr. Ça a fait grand bruit chez eux, ils n’ont pas l’habitude d’avoir des Berserks sur leur territoire.

— J’ai jamais compris pourquoi elle ne venait plus sur le territoire. J’ai même cru qu’elle était morte la vieille dame.

— Moi non plus, j’sais pas et Wadruna ne veut pas l’dire. Mais le Aràn doit être mêlé à l’histoire, car il est bizarre depuis tout ça.

— Sahr ! J’aime pas ça ! Comme cette histoire de chapardage, pourquoi les hundr ont enlevé avec des pandr mes enfants Heilùn et Eivor ? Et comment des pandr ont fait pour venir à Norden ? Le Aràn Jörmungand est encore trop fainéant pour chasser les bateaux et nous sauver ? J’vais allez lui dire c’que j’pense de lui un de ces jours !

Un frisson parcourut l’échine de Skand à l’entente de cette provocation ; le serpent marin, même dans le territoire noréen, était une entité autant respectée que crainte.

— Sahr, et pourquoi notre Aràn Alfadir a laissé faire ? Il sait tout pourtant ! À croire que c’est de sa faute aussi ! Maugréa Sonjà, la mine renfrognée.

— Tu ne dois pas dire des choses comme ça ! Protesta-t-il, choqué. S’il t’entendait ?

— J’en ai que fiche ! J’ai respecté le choix du Aràn, à être une Ambassadrice pour aller causer avec les hundr. Il sait ce que je pense de lui… et il me fait confiance. Je ne le trahirais pas, mais v’là qu’il est cachottier !

— Je n’aime pas ça non plus, j’espère qu’on saura ça vite. Maintenant, changeons le sujet ! Tu m’effraies.

Ils continuèrent d’avancer, sous la campagne couchante. Dans les champs, les paysans rentraient et les mères appelaient maris et enfants pour le dîner.

— Tu veux causer de quoi ?

— J’sais pas trop… Tiens comment t’as su pour le chapardage de tes petits ? C’est le chef hundr qui te l’a dit ?

— Vrai ! J’crois que jamais j’aurai su qu’ils étaient chapardés sinon. Tu sais qu’ils sont Féros les deux mioches ?

— Ah ? S’étonna Skand, les yeux écarquillés. Devaient pas être simple à chaparder, les pandr sont entrés sur tes terres ?

— Faux ! Heilùn et Eivor étaient téméraires, de vrais Féros Dominals ! Et sais-tu pas que j’ai appris qu’ils allaient souvent sur le territoire hundr pour chiper des choses et causer du trouble. Sinon v’la qu’ils se bastonnaient tout le temps. D’après leurs parents, ils s’en sont pris des roustes. Du coup quand ils sont pas rentrés ils ont cru qu’ils avaient été tués par un hundr ou une bête…

— Tu dois être contente de les savoir vivants alors !

— Faux ! Objecta-t-elle, les Féros c’est pas c’qui manque sur mes terres, j’ai pleins de problèmes en ce moment avec eux. Depuis quinze ans j’sais pas ce qui se passe, mais le territoire en est envahi, les naissances Féros pullulent, même s’ils restent pas vivants longtemps, et c’est pas des tendres, ils sont même très violents. Ils me causent des tas de problèmes, c’est dur !

— Vrai ? S’étonna-t-il, stupéfait.

Sonjà fit la moue et fronça les sourcils. Elle raconta à Skand qu’au cours de l’année elle était intervenue plusieurs fois pour en tuer. Tous étaient impliqués dans des affaires sordides ; notamment un jeune garçon, âgé de dix-sept ans qui, épris d’une femme de son village, tua son compagnon afin de la posséder.

Deux autres Féros, lors d’une dispute, en étaient venus aux mains et entrèrent dans un combat violent et sanglant. Ils avaient ainsi provoqué de sérieux dommages et victimes collatérales. Elle lui dévoila également une dizaine d’autres affaires toutes aussi cruelles et barbares, ayant généralement pour motif un besoin sexuel ou de domination.

Skand écoutait son récit, horrifié d’apprendre qu’autant de noréens Féros ne parvenaient plus à se maîtriser.

— Quant aux Berserks, j’en avais deux sur mes terres, le lynx Faràs au Nord, que j’ai fait tuer il y a un an, et le taureau Melchor au Sud. Heureusement, ils sont pas aussi forts que Saùr, mais ils m’ont causé beaucoup d’embrouilles. Melchor pille les cultures et saccage les maisons. Les noréens s’plaignent, mais qu’est-ce que je peux y faire ? Ils ont qu’à le tuer, mais ils ne veulent pas ! Alors ils le capturent, mais il s’échappe toujours l’animal. J’devrais l’offrir à Fenri, ça lui fera un beau cadeau s’il arrive à le dompter.

Elle rit à cette idée puis croisa les bras :

— Et le pire c’était Faràs, Berserk Ardent, qui nichait au Nord. Il tuait et bouffait mes gens, celui-là ! Il allait même sur le territoire hundr pour chasser. J’ai même cru que c’était lui qu’avait bouffé les jumeaux !

— Vrai ? J’en ai pas moi sur le territoire, du moins que des Latents, ils ne doivent pas aimer la mer et le sable.

— Sahr ! T’as bien d’la chance parce que ça me met bien mal, mon Skand, même les plus jeunes Féros sont dangereux. Heilùn et Eivor étaient parmi les pires encore en vie, mais la Mesali n’est pas mieux ! Elle est d’Aerden et la p’tite sauvage tue toutes les volailles de la ville et bouffe leurs œufs tout cru ! Elle parle même pas et grogne comme une bête. Elle fait des crises de furie et elle mord à sang, griffe et grimpe sur les toits. En plus, c’est une sacrée chasseuse, elle a l’odorat aussi puissant qu’un chien ! Dire qu’elle a que huit ans seulement, dans dix ans, j’sais pas ce que je vais faire, mais ça m’fait bien peur.

— Fais-en ton animal de compagnie, comme les hundr avec leurs chiens ! Proposa-t-il, narquois.

— Sahr ! Je devrais plutôt l’amener en négoce la prochaine fois, au moins elle se défoulera ailleurs que chez moi ! Elle serait capable d’en tuer pas mal en plus, la peste.

— C’est quoi son totem ? Ricana Skand, plein de compassion.

— Une genette. Et je t’avouerais que j’aimerais bien avoir un autre Sensitif sur mes terres pour aider le pauvre Faùn. Car sur les dix-sept Féros Dominaux qui sont nés en quinze ans, il ne reste plus que Mesali de vivante et deux garçons très jeunes. Ils vrillent tous alors qu’ils ont même pas dix ans ! Et Faùn est tout seul et peine à les contenir. Heureusement, y’a Servàn qu’est là pour l’aider et leur tenir tête. Après, les femelles me posent pas tant de problèmes une fois qu’elles trouvent des partenaires et qu’elles assouvissent leur besoin sexuel. Il reste encore vingt-trois femelles de tous âges sur mes terres. Par contre les mâles, faut non seulement qu’ils assouvissent leurs besoins, mais qu’en plus ils se bastonnent et imposent leur dominance aux autres ! Il en reste seulement neuf dont Servàn et les deux petits.

— Tu les donnes aux prochains pandr ! Gloussa-t-il.

— Sahr ! Non, j’les aime pas, c’est vrai, mais ce sont mes gens… J’peux pas les abandonner, faut que j’les protège. Norden est notre maison à tous, même aux hundr maintenant.

Sur ce, Skand se mit à contempler une nouvelle fois le paysage. Le ciel devenait noir, la brume s’étendait et les oiseaux entonnaient leur hymne crépusculaire. La forêt se dressait devant eux, encore foisonnante et sauvage. Des ronces sinueuses, aux épines tranchantes, et des orties bardaient le chemin. En ce début de saison morte, les arbres se dénudaient progressivement et les feuilles ornaient le sol, créant un tapis multicolore à dominante marron et jaune, parsemé de taches rouges. Les champignons et la mousse gagnaient les arbres et la fraîcheur commençait à s’installer.

— Meriden est encore loin ? Demanda-t-il.

La vieille cité noréenne, faite de maisons en pierre rudimentaire et située en plein milieu de la forêt, était abandonnée depuis deux ans maintenant. C’était l’ancien fief de la Shaman Medreva et lieu symbolique de la tribu des Hrafn, l’ancien peuple corbeau du Nord.

— Une heure de marche, je crois. On sera là-bas avant la nuit. On pourra dormir au chaud et manger à souhait. Saùr va chasser bientôt avec sa meute, ma parole qu’on va avoir du bon gibier à se mettre sous la dent.

— Tu crois que ça sert qu’on rentre maintenant ? On aurait pu rester un peu, parler le coup, on en saurait plus sur les hundr et ce qu’ils savent.

— Faux ! Pas besoin d’argumenter plus avec un message si fort ! Et pas envie de plus les voir. Attendons que le maire hundr reprenne sa santé et nous reviendrons. Faut avertir Alfadir de leur trouble et voir ce qu’il veut qu’on fasse.

Skand acquiesça et regarda devant lui, pensif. Puis son regard se posa sur les silhouettes de Faùn et Wadruna qui se tenaient au loin, à cheval, côte à côte.

— De quoi parlent-ils, tu crois ?

Sonjà haussa les épaules.

— Sahr, j’sais pas, de truc de Shaman, sans doute.

Faùn et Wadruna avançaient tranquillement au pas, en silence, à plusieurs centaines de mètres de distance de leur chef de tribu respectif. Le Shaman Svingars, était un homme d’une quarantaine d’années à la peau légèrement bronzée et aux longs cheveux bruns, toujours maintenus en un chignon bas, et à la barbe foisonnante. Il avait le nez aquilin et son regard, aux yeux bleus perçants, affichait éternellement une expression de sérénité bien qu’au vu du temps défilant et du poids de son travail il se voilait progressivement, tant le Shaman devenait las et détaché.

Une chouette effraie, au plumage blanc tacheté et aux yeux bleus luisants, tout juste réveillée, se posa sur une branche et regarda paisiblement les deux Shamans.

— La fille que nous avons croisée tout à l’heure, la petite albinos, c’était elle n’est-ce pas ? S’enquit-il d’une voix calme tout en observant le rapace.

— Parfaitement, Adèle de son prénom, répondit posément Wadruna. Le totem n’est pas encore vérifié, mais au vu de ce que j’en pense, il s’agirait d’un goéland ou d’un albatros.

— Tu as parlé avec son père adoptif ?

— Non pas encore, je souhaiterais voir la sœur avant de lui en toucher deux mots. Toutes les deux sont concernées après tout. Et je ne veux pas emmener la petite Sensitive avec moi sans avoir eu la décence de m’entretenir avec l’aînée au sujet de son éducation auprès de ma tribu.

— Tu veux vraiment devenir le mentor de cette enfant ? demanda-t-il, surpris.

— Tout à fait ! Acquiesça-t-elle.

Faùn se passa la main sur le visage et se massa les joues, embarrassé et nerveux.

— Mais tu sais très bien de qui elles sont issues ! Wadruna réfléchit un peu, c’est risqué !

— Elles n’en sont pas moins les descendantes d’Alfadir, tout comme nous, et je suis sûre que la petite sera aussi forte et sage que l’était la grande Medreva.

— Ce n’est pas Medreva qui m’effraie, même si, au vu de ce que tu m’as dit, j’ai de sérieux doutes quant à ses actes.

— Tu aurais fait pareil Faùn, si tu avais été dans la même situation ! Medreva n’a fait que protéger ses descendantes et elle en a énormément souffert ! Le rabroua-t-elle, sèchement. Elle les veillait de loin, à Meriden, et les faisait surveiller de près par sa famille afin de s’assurer de leur évolution. Et je souhaite exaucer les dernières paroles de celle qui fut jadis mon amie la plus intime.

Faùn fit la moue et leva un sourcil, sceptique.

— Comme je te l’ai dit, commença-t-elle avec douceur, Medreva est morte en tentant de les sauver alors qu’elles se faisaient enlever par ces hommes, des pandr, comme ta cheffe aime les appeler. Elle en fut grièvement blessée, s’est transformée en hâte et est partie me rejoindre, avant de mourir dans mes bras afin que j’honore mon serment.

— Mais, et si elles tournent mal ! Tu imagines un peu le danger qu’elles pourraient représenter ?

— Alfadir est au courant de leur existence depuis près de huit ans maintenant et pourtant, même si cela l’énerve profondément, il les laisse vivre. Et puis, je n’enseignerai qu’à la petite. L’apprentissage des rites Shamaniques et de la Sensitivité prend du temps et je veux faire cela au plus vite afin de la guider au mieux. Même si, d’après ce que j’ai pu voir aujourd’hui, le Lien est fort chez elle et vu comment Saùr est venu la rejoindre en haut et s’est laissé caresser comme un chiot, je me dis que cela ne présage que du bon, car il n’y a qu’avec Fuùr et Solorùn qu’il se comporte ainsi.

— Et l’aînée ? C’est plutôt d’elle dont il faudrait se méfier ! S’écria-t-il d’une voix angoissée. Sans parler des trois autres !

— La grande est indépendante, mais il nous faut néanmoins la surveiller. Je veux la voir de près au plus vite, elle aussi. Quant aux trois autres, il n’y a pas à nous en inquiéter et le Aràn garde le contact avec l’une d’elles.

— L’aînée a le Féros, n’est-ce pas ?

— Oui, et hautement apparent, une vraie Dominale, d’après ce que m’a annoncée Medreva. Après, elle est majeure depuis un an et elle ne s’est toujours pas transformée. J’ai bon espoir qu’elle saura se maîtriser et qu’elle apprenne à dompter le Féros. Mais elle est fougueuse et apparemment très colérique et agitée ; une force brute, indomptable, terriblement Instinctive. Faut dire qu’elle en a vécu des choses, la pauvre vindyr, son esprit va être dur à apaiser. Medreva m’a tout racontée sur elle. Sa vie, comme celle de tout Féros, a été jusque-là extrêmement compliquée, elle est traumatisée. J’espère réussir à la convaincre au mieux afin que je puisse prendre sa petite sœur sous mon aile et lui donner des conseils et explications quant à sa capacité. Le seul ennui est qu’elle risque de prendre peur face à cette annonce.

Faùn déglutit péniblement, ferma les yeux et prit une grande inspiration pour calmer la nervosité qui le gagnait.

— Que fait-on si elle se transforme ? Elle va nous faire un carnage ! Et personne sur l’île ne pourra l’arrêter pas même…

— Détends-toi Faùn ! Le coupa-t-elle. Réfléchis un instant, s’il te plaît. Car contrairement à toi je n’éprouve aucune peur envers ces cinq femmes.

— Pourquoi donc ? S’enquit-il, stupéfait. Éclaire-moi !

Wadruna plissa les yeux et lui adressa un sourire.

— Faùn, regarde donc : deux sœurs, l’une Sensitive et l’autre Féros, un phénomène extrêmement rare qui mérite d’être souligné. Ce n’est pas un hasard ; elles ont été choisies par Norden, qu’importe leur nature.

— Wadruna, jamais Alfadir ne les choisira pour accomplir cette mission si elle devait avoir lieu ! C’est trop risqué !

— Tu voudrais t’en charger toi peut-être ? Rétorqua-t-elle, sèchement. Car à part elles, il ne reste que toi et ton ami Servàn qui êtes les seuls à avoir ces prédispositions, pour le moment tout du moins.

Faùn fronça les sourcils et grimaça. Il plaqua sa main contre sa poitrine et serra avec force son médaillon blanc en forme de colombe, taillé dans de l’os.

— Je suis un pacifiste Wadruna, jamais je ne voudrais accepter pareille mission et porter une aussi lourde responsabilité. Je n’en ai pas la trempe et encore moins la volonté. Quant à Servàn, bien que je sais pertinemment qu’il accepterait son destin, je ne peux me résoudre à lui faire prendre pareil risque. Je m’en voudrais tellement s’il devait lui arriver malheur ! Et j’ai besoin de lui pour m’épauler. Je suis épuisé, je n’ai plus le temps de réfléchir depuis ces dernières années. Le nombre de Féros Dominal explose sur mon territoire, je suis submergé de demandes d’interventions pour les stopper.

Il passa une main sur son visage et se massa les yeux.

— J’en ai marre Wadruna, marre d’être Shaman, marre de toute cette responsabilité… je n’ai plus la motivation que j’avais autrefois.

— Dans ce cas, ne te plains pas et laisse-moi gérer mon affaire. Alfadir décidera de leur sort plus tard, en temps voulu. Si elles savent se montrer dignes alors elles seront choisies. Sinon, alors ce sera à toi d’endosser ce rôle. À moins qu’il ne nous reste encore un peu de temps et que le jeune Fùur ne tisse un lien solide avec un ou une Féros à venir.

La forêt s’assombrissait et le vent frais s’élevait légèrement, faisant frémir et virevolter les feuilles. Le ciel était d’un noir de jais, où seul le pâle halo de la lune éclairait le sentier. Corbeaux et chouettes s’élevaient dans les airs à la recherche de nourriture, la nuit était leur domaine.

Un hurlement résonna non loin de là, Saùr venait de donner le signal de la chasse. Il s’engagea à la charge, au pas de course, suivi par sa meute. Tous jappaient, la langue pendante et la gueule grande ouverte, humant l’air à la recherche d’une proie fort alléchante pour assouvir leur appétit.

Dès qu’ils furent éloignés et que le silence régnait à nouveau, Faùn soupira :

— Tu comptes leur dire qui est leur ancêtre ? chuchota-t-il en contemplant le paysage, l’œil vague et l’air abattu.

Wadruna regarda droit devant elle, songeuse.

— Non, ce n’est pas à moi de le faire. Ce sera à eux ou à elle de leur dire très clairement. L’occasion se présentera tôt ou tard. Moi je vais juste faire ce que je sais faire de mieux, guider. Pour le reste, je m’en remets aux autres, y compris à ce Baron. L’homme saura éduquer la petite de son côté, je ne me fais aucun souci là-dessus. Quant à la plus grande, je croise les doigts pour qu’elle s’assagisse avec le temps.

— J’espère que tu as raison…

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