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NORDEN – Chapitre 86

Chapitre 86 – Le verdict

Le lendemain matin, ils s’étaient retrouvés dans la salle à manger lors du petit déjeuner. Ambre arriva et vint s’installer à table tandis que le Baron lisait tranquillement son journal, une tasse de café à la main.

— Bien dormi, mademoiselle ? S’enquit-il de son air habituel.

— Pas vraiment, révéla-t-elle tout en buvant une gorgée de café chaud que venait de lui apporter Séverine, qui affichait une expression non coutumière. La nuit a été plutôt agitée et j’ai mis un certain temps à mettre mes pensées au clair avant de trouver le sommeil.

Elle piocha un croissant posé dans une panière au centre de la table et le croqua à pleine dent. Elle ne savait pas si les viennoiseries étaient particulièrement délicieuses aujourd’hui, mais elles avaient une tout autre saveur, nettement plus exquises et goûteuses.

L’homme posa son journal et regarda à travers la baie vitrée donnant sur les jardins baignés de lumière et dont buissons et brins d’herbe reflétaient une clarté dorée.

— La journée s’annonce belle, commença-t-il, si vous n’êtes pas trop épuisée, peut-être souhaitez-vous m’accompagner pour une balade équestre le long de la côte. Il serait dommage de rester enfermés ainsi alors que le soleil est au rendez-vous. D’autant que la mer est calme à cette heure, la plage sera tranquille et silencieuse.

Ambre eut un petit rire devant cette invitation pleine de sous-entendus. Elle but une autre gorgée et acquiesça.

Alexander demanda à Pieter de seller Montaigne et Balthazar. Avant de partir, Ambre embrassa sa petite sœur et lui dit de rester bien sagement au manoir en compagnie d’Émilie et d’Anselme. La petite bougonna, vexée de ne pas être invitée à leur promenade. Puis elle gloussa et afficha un sourire rayonnant lorsqu’elle les vit tous les deux, côte à côte, en se tenant le bras dès qu’ils furent apprêtés.

Une fois dehors, les deux cavaliers partirent au trot, quittant Iriden par la sortie Nord-Ouest pour se rendre dans la campagne. Ils se déplaçaient à travers champs, le long du littoral où se dessinaient des dizaines d’embarcations et de maisons de pêcheurs. Puis continuèrent leur course pendant plusieurs kilomètres, le paysage devenant de plus en plus désertique.

C’était un coin qu’elle ne connaissait que très peu ; une partie encore relativement sauvage et préservée de l’activité humaine où seules quelques anciennes habitations noréennes abandonnées servaient de refuges à la faune, principalement des phoques, des oiseaux marins et des petits mammifères.

Ils arrivèrent dans une crique isolée où se tenaient de vieilles bâtisses de pierres brutes. C’étaient les ruines d’un ancien village de pêcheur noréen, dont le totem du serpent marin sculpté avec soin dans de la pierre était encore visible, la tête séparée du corps, coupée nette.

Seuls quelques oiseaux étaient présents, des goélands et des macareux, et volaient en tous sens, poussant de petits cris aigus envers les deux étrangers qui venaient les déranger sur leur territoire. Ils épousaient de leurs grandes ailes le mouvement des vents chargés des odeurs de marine.

Le sable encore humide de la marée matinale était recouvert d’algues et de coquillages de toutes les couleurs, scintillant au soleil et formant de jolis motifs colorés au sol. De gros rochers noirs aux formes saillantes, fissurés et cassés par endroits, semblaient témoigner d’un incident passé. Un pan de falaise rocheux, tranché tel un sillon dans la roche, avait fendu les pierres qui s’étaient échouées en bas, il y a plusieurs années de cela, au vu de l’importante quantité de mousse qui se trouvait dessus.

Alexander descendit de cheval et aida la jeune femme à mettre pied à terre. Celle-ci se laissa faire et lui prit le bras.

Ils marchèrent jusqu’au bord de l’eau puis Alexander lui lâcha le bras. Il s’adossa à un rocher, sur lequel les initiales J et E ainsi que le mot ERAVEN étaient gravés, et contempla l’océan qui se déployait à perte de vue et dont aucun bateau ne venait troubler la belle étendue bleutée. Ambre s’installa non loin de lui et fit de même.

Le vent frais et vivifiant fouettait son visage et faisait danser ses cheveux autour d’elle. L’atmosphère était calme et apaisante dans cet environnement si sauvage et préservé, malgré les meurtrissures. Une nature brute que personne ne semblait connaître à présent et qui portait encore les marques de vies humaines passées.

— Avez-vous réfléchi à ma proposition ? Demanda-t-il posément tout en continuant de contempler l’horizon.

Ambre, pensive, se pinça les lèvres et se frotta les mains. Elle avait passé la nuit à tenter de trouver une réponse à cette question qui la chamboulait depuis quatre mois déjà.

Que représente cet homme à mes yeux ? Devrais-je lui faire confiance et me soumettre à nouveau à lui ? Lui qui m’a tellement chamboulé au fil des ans que je ne parviens toujours pas à comprendre ce que je ressens pour lui et surtout comment ai-je pu finir dans ses bras hier soir ? Et ce, de mon plein gré, sans éprouver la moindre animosité.

Elle avait d’abord eu l’admiration et le respect dès premiers instants ; ce très bel homme, selon ses critères, qui de par sa carrure solide, son allure soignée et ses grands yeux sombres l’avait charmé au premier regard.

Il faut dire qu’il avait su s’y prendre, ce cavalier étourdi. Plus j’y repense et plus je me dis qu’il était fort possible qu’il ait été rendre visite à Judith ce soir-là. Je comprends pourquoi il paraissait autant troublé.

Ensuite, elle eut la gêne de le savoir si important dans la société ; un baron et magistrat, et le père de son meilleur ami de surcroît dont elle connaissait une partie de sa notoriété, mais aussi bon nombre de ses frasques.

Tu parles, ce séducteur avait un pedigree aussi long que mon bras. Je ne sais pas combien de femmes il a abusées, mais au vu des messes basses je dirais plusieurs dizaines. C’est étrange qu’il n’ait jamais été condamné pour cela. Certainement grâce à son statut de magistrat. Après tout, il était respecté et craint dans son domaine. À moins que ce ne soient que des rumeurs visant à le déstabiliser ? Après tout, je ne l’ai jamais vu ramener aucune femme au manoir ? Et d’après ce que je sais, il en allait de même lorsqu’il était avec Judith.

Par la suite, ce fut la descente aux enfers ; la terrible nouvelle de la relation abominable entre sa mère et son fidèle domestique. Ces trois mois de persécution se clôturant par cet acte odieux, se répercutant encore aujourd’hui dans la vie de chacun d’entre eux. Un évènement douloureux gravé au fer rouge.

La période la plus douloureuse de ma vie. Cet enfoiré n’a cessé de me tourmenter et de me rabaisser ! Agressé même ! Je ne comprends pas comment je ne parviens plus à lui garder plus de rancune que cela ! Peut-être que je me sens coupable moi aussi ? Après tout, je l’ai peut-être cherché ? Non… t’es folle Ambre ! Je ne dois pas pardonner cela… aucunement… jamais !

Puis il y eut cette fameuse nuit, celle de son enlèvement, de la mort de Judith et de la métamorphose d’Anselme. Cette nuit où, sans trop savoir pourquoi, elle n’avait su tirer sur lui, où elle avait appris qu’elle était convoitée par son ennemi et qu’il portait sur elle un regard tout autre, ivre de convoitise.

Quand j’y repense, jamais je n’aurais pu survivre s’il n’avait pas été là. Je n’aurais pas pu le tuer sans que Friedrich ne se jette sur moi et ne me maîtrise par la suite. Avec la D.H.P.A., il m’aurait tué sans pitié. Surtout qu’il a pris soin d’Adèle pendant ma convalescence, pris soin de moi… sans rien exiger en retour.

Ensuite, il y eut leur pacte, leur alliance, où tous deux s’engageaient à s’entraider afin d’épouser une cause commune qui leur tenait à cœur.

Avions-nous le choix de procéder autrement ? Je n’aurais jamais pu m’en sortir seule avec Adèle à m’occuper. Il m’a permis de rester auprès d’elle, de prendre soin d’elle et de nous offrir un avenir… à toutes les deux. Quand je pense à tout le confort que nous avons gagné, toute cette notoriété qui m’a été donnée, tout ce savoir qui m’a été accordé, ne lui devant comme simple contrepartie qu’une partie de danse occasionnelle et un peu de mon temps.

S’ensuivit alors la journée du dix-neuf octobre et le rapide défoulement des émotions alternant, en l’espace d’une journée, entre l’indifférence, l’admiration et la haine au point qu’elle dû se résoudre à fuir. Là encore s’annonçait une profonde période de trouble où elle était finalement plus furieuse contre elle-même que contre lui.

Et dire qu’à aucun moment il ne m’en a voulu pour ce que je lui ai fait, pour mes emportements successifs de plus en plus nombreux. Il n’a même pas haussé un sourcil ou trahi le moindre signe de peur devant moi. Il aurait pu tant de fois me rejeter, me chasser… il avait le pouvoir pour le faire.

Enfin, lorsqu’il revint vers elle, tout aussi las, épuisé et perclus de douleurs, elle reçut sa présence comme une apparition divine. Car, malgré tout ce qu’il avait pu lui infliger et dont elle lui tenait rancœur, il était, avec Adèle, la seule personne à n’avoir jamais su plier face à elle, le seul à n’avoir jamais éprouvé le moindre frisson lorsqu’il la regardait.

Et il m’a encore sauvé, une troisième fois. Il a toujours veillé sur moi depuis que je vis chez lui. Il ne m’a jamais menacé d’expulsion ou fait la moindre remarque sur mon mal. Il ne m’a jamais harcelé lors de mes crises.Seulement sur mon caractère et mon comportement. Il ne m’a d’ailleurs presque rien fait payé depuis que je suis chez lui.Je m’en rends compte maintenant.

Ambre déglutit et porta son regard vers lui, les yeux brillants et un léger sourire au coin des lèvres.

— La question m’a occupée une bonne partie de la nuit, finit-elle par avouer calmement, mais je pense y avoir trouvé un semblant de réponse.

Alexander la contemplait de haut, se tenant aussi droit qu’à son habitude. Il demeurait immobile, impassible, attendant patiemment son verdict.

Ambre fit un pas vers lui.

Finalement le conte de La Bête du Haut Valodor avait vu juste ; la patience et l’engagement étaient la clé.

Après une brève hésitation, elle posa sa main sur la joue de l’homme qui se tenait devant elle et l’embrassa.

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