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NORDEN – Chapitre 89

Chapitre 89 – Nid de Vipères

— Détends-toi, je te prie, dit posément Alexander.

Ambre lui adressa un regard noir :

— Me détendre ? S’insurgea-t-elle. Ah oui ! C’est vrai que je n’ai absolument rien à craindre ici et que vous êtes là pour me protéger si jamais ça tourne mal ! Cela ne fait aucun doute ! Pourquoi ne suis-je pas rassurée ?

— Cela t’effraie ? S’enquit-il, amusé par sa crainte.

— Oh non ! Pas du tout ! J’aurais juste aimé dire à Adèle que je l’aimais, une dernière fois… avant de crever ici… dans ce coin perdu au milieu de nulle part !

Ils arrivèrent devant la porte, un homme, en costume intégralement noir égayé de boutons argentés, leur ouvrit et les laissa entrer.

Ils se trouvaient dans un petit hall au dallage en damier noir et blanc, aux murs recouverts de glaces et de peintures murales représentant des scènes de forêt. L’un d’eux attira l’attention de la jeune femme. Il s’agissait d’un immense portrait en buste illustrant un homme de trois quart en costume sobre et portant sur son veston le sigle de l’Hydre ; le serpent argenté à trois têtes aux gueules grandes ouvertes, ainsi que l’insigne du maire ; le cerf et la licorne. Il devait avoir une cinquantaine d’années et affichait une apparence soignée avec sa barbiche finement taillée et son monocle. Sous le tableau était écrit dans le cadre : monsieur le marquis Abélard Desrosiers, maire et fondateur de l’Hydre, an 95. Pour finir, plusieurs bouquets foisonnants et sculptures d’animaux marins portant de multiples chandeliers éclairaient la pièce.

Un serveur, en queue de pie et une serviette à la main, vint les accueillir et leur indiquer leur table.

Ils passèrent une première pièce, marchant d’un pas aussi mesuré et assuré que possible.

Toute la clientèle, surprise de voir le maire et sa petite poupée charnelle céans, portait leur regard sur eux et parlait entre elle par messes basses, ne manquant pas de propos cinglants ou de noms d’oiseaux pour les désigner. Il devait y avoir une trentaine de gens, tous avaient les allures et la gestuelle de la haute noblesse.

Les femmes, au cou long et fin, aux allures de vipères, jetaient des regards hautains, d’une froideur inégalée, sur les nouveaux venus, un rictus sur le coin de leur bouche, outrée de s’infliger pareille présence en leur fief.

Toutes portaient des chignons impeccables garnis de plumes et déballaient, avec un luxe malsain tout leur majestueux apparat, débordant de bijoux et parures garnies de pierres et de perles. Les robes aux étoffes richement ornées et finement travaillées recouvraient l’intégralité de leur corps hormis leurs bras, restés nus, et dévoilant une peau laiteuse sans l’ombre d’une imperfection. Leurs mains, aux doigts interminables, se finissaient en longs ongles manucurés presque aussi pointus que ceux d’Ambre.

Les hommes, aux yeux plissés et aux sourires en coin, étudiaient le moindre de leur mouvement, un verre ou un cigare à la main qu’ils tenaient entre leurs deux doigts et qu’ils mâchonnaient du bout de leurs dents blanches parfaitement alignées.

Leurs costumes sobres, souvent noir ou gris, étaient égayés par un fin nœud papillon ou une cravate à motif léger. Certains d’entre eux portaient un haut de forme, une canne ou un monocle pour se distinguer des autres.

En revanche, tous exhibaient fièrement leur chevalière ; une belle provocation en hommage à leur défunt Friedrich, qui avait marqué le visage de cette ridicule noréenne à vie avec la sienne.

Ambre, courroucée, grinçait des dents et se concentra sur l’architecture, faisant fi de leurs remarques acerbes.

La salle était spacieuse. Les murs de couleur bleu-gris étaient recouverts de miroirs, encastrés sous des arches arrondies, cernés de cadres argentés et séparés entre eux par des colonnes blanches devant lesquelles bouquets et chandeliers étaient disposés. Trois grands lustres en cristal pendaient au plafond et reflétaient leur lumière aux quatre coins de la pièce, à travers les miroirs, donnant une impressionnante sensation d’espace. La pièce semblait interminable, se prolongeant jusqu’à l’infini, dont les éclats scintillants des lumières et des bijoux ressemblaient, à s’y méprendre, à des yeux luisants de prédateurs.

— Monsieur le maire ne se refuse rien à ce que je vois, déclara l’un des hommes avec condescendance, un sourire narquois affiché sur son visage dès qu’ils arrivèrent à sa portée.

Alexander s’arrêta net et eut un effroyable rictus. Son visage devint blême à la vue de ce marquis qu’il ne connaissait que trop bien. Ambre, intriguée par la tension soudaine, étudia le rival avec attention.

C’était un homme d’une quarantaine d’années au physique superbe. Son visage harmonieux, d’une blancheur sans égale, était mis en valeur par une paire d’yeux d’un bleu clair cernés de longs cils dorés accordés à ses cheveux blonds comme les blés : une pureté rare, un physique d’héritage purement charitéin à l’instar des de Lussac dont il portait le nom.

— Vous utilisez votre influence afin d’attirer les petites jeunettes dans vos filets ? Poursuivit-il en dévisageant l’intruse de pied en cap. Encore une noréenne ? Serait-ce à défaut de pouvoir vous procurer une vraie aranéenne de sang noble ou réellement vous aimez encore aujourd’hui vous rabaisser à la vermine tachetée.

La femme à ses côtés, toute aussi somptueuse, laissa échapper un petit rire retenu.

— Voilà que monsieur le Baron s’abaisse chez les noréennes de basse classe et défigurée de surcroît ! Minauda-t-elle en regardant Alexander de ses yeux rieurs, desquels émanait une aura malsaine sur son visage angélique.

Ce dernier, agacé, sentit le bras de sa cavalière se crisper. D’un geste discret, il passa sa main sur celle de la jeune femme qui, comme lui, parvenait difficilement à maîtriser ses nerfs.

— D’autant qu’elle a l’âge d’être sa fille, à croire que la pauvre enfant se cherche un père ! Renchérit-elle.

— À moins que ce ne soit plutôt lui qui recherche sa fille ! Provoqua l’homme, d’un ton cinglant.

Les deux acolytes fulminaient. Ne voulant pas d’esclandre public, Alexander contint sa rage et pressa le pas, se contentant d’adresser un œil mauvais aux vipères.

Ils pénétrèrent dans une seconde salle, beaucoup plus sombre et tranquille. C’était un salon aux murs tapissés de papier peint, d’un bleu sourd à motifs floraux discrets, et rehaussés d’encadrements dorés. Le sol était recouvert d’une moquette rase, de couleur grise, sur laquelle fauteuils en cuirs noirs et tables basses rondes étaient disposés.

Un grand bar se tenait au fond. Sur le comptoir, deux immenses vases en cristal, garnis d’orchidées et de lys blanc, trônaient fièrement. De multiples bouteilles d’alcool étaient disposées derrière le comptoir.

Le serveur les fit s’installer à une table, située dans une alcôve, dans un coin relativement discret. Il leur tendit une carte ainsi qu’une lettre puis prit congé d’eux quelques instants. Les deux partenaires s’installèrent et Ambre, avachie bien au fond sur le canapé, observait la pièce nerveusement, commençant à se gratter les bras, tandis qu’Alexander entreprit la lecture de la lettre.

Heureusement qu’Émilie a eu l’intelligence de me faire mettre ces gants, parce que je crois que je serais à sang dans peu de temps.

Pour l’occuper, Alexander lui tendit la carte, qu’elle lui arracha des mains et regarda sans aucune conviction. Elle rit nerveusement à la vue des prix affichés sur les consommations. L’alcool était si ridiculement cher que cela en devenait indécent. Elle jeta la carte sur le canapé et s’affala sur le dossier, les bras croisés, et observa le Baron, l’œil mauvais.

— Alors ? Dit-elle d’une voix cinglante, quel merveilleux programme s’offre à nous ce soir ?

Il eut un petit rire et lui tendit la missive. Elle lui arracha des mains, manquant de la déchirer, et l’étudia :

Monsieur le Maire von Tassle :

Suite à un imprévu, je ne pourrais m’entretenir avec votre personne qu’aux alentours de vingt et une heures.

Pour me faire pardonner, laissez-moi vous offrir un verre.

En attendant, veuillez profiter de l’ambiance chaleureuse de ce lieu, vous et votre partenaire.

Le Marquis, Lucius Desrosiers

Ambre pesta et croisa à nouveau les bras, la mine renfrognée. Alexander, assis les jambes croisées et les bras étendus sur le dossier, héla un serveur et commanda deux coupes de champagne brut. Il prit une grande inspiration et contempla passivement la pièce avant de revenir se poser sur la jeune femme qui continuait de lui adresser un œil noir.

Le serveur revint et déposa le plateau contenant les deux flûtes de liquide doré pétillant ainsi qu’une coupelle d’olives vertes sur la table. Alexander en tendit une à sa partenaire, qui ne daigna même pas se redresser pour la prendre, et prit la sienne.

Il approcha son verre du sien afin de trinquer avec elle. Ambre, déroutée, se releva quelque peu et fit tinter sa flûte en cristal contre la sienne, produisant un son clair et limpide. Puis elle la porta à ses lèvres, déposant sur le verre une trace pourprée.

— Comment… vous faites… pour être aussi serein ! S’écria-t-elle après avoir bu une gorgée.

— L’habitude très certainement, fit-il en lui adressant un sourire. Il nous reste près d’une heure, autant profiter de ce laps de temps pour nous détendre. Rien ne sert de nous prendre la tête dans la mesure où nous ne savons pas le motif exact du rendez-vous.

Il appela à nouveau un serveur afin de commander un assortiment de petits-fours à picorer, en apercevant Ambre dévorer une à une toutes les olives qui se trouvaient dans la coupelle, les gobant sans même les mâcher, afin de faire passer son anxiété. Elle les prenait directement à pleine main, trempant ses gants dans le jus et sans prendre la peine d’utiliser les cure-dents mis à disposition.

Il l’invita à se serrer contre lui, elle s’exécuta et vint coller son bras contre le sien. Pour la réconforter, il plaça une main derrière elle, la glissa sous son châle et vint caresser du pouce son épaule.

La jeune femme fut parcourue d’un léger frisson qui la dérida quelque peu. Sa poigne virile et son parfum d’iris la détendaient. Assise là, elle avait une vue plus nette sur la pièce qu’elle scruta telle une proie en alerte, à la recherche de tout danger potentiel. Elle n’avait pas remarqué que le plafond était fait intégralement en verre et donnait une vue magnifique sur le ciel assombri, d’un bleu violacé mêlé d’orange où les premières étoiles commençaient à émerger.

Elle prit un long moment pour le contempler puis constata que les murs du fond étaient tapissés de deux grandes tapisseries représentant le serpent marin Jörmungand, encastrées et encadrées par des ornements argentés. Elles avaient pour titre une devise imprononçable : « Höggormurinn Kóngur Jörmungand ».

L’entité était représentée de profil, se faisant face, l’un orienté vers le haut et l’autre vers le bas. La scène dévoilait un paysage marin, sur un fond bleu-noir, où une multitude d’éléments décoratifs tels que des crustacés, des algues, des coraux ou des poissons étaient disposés tout autour de lui.

Le serpent était représenté à la ligne claire, en fil de lin blanc présentant quelques rehauts de soie grise et bleu clair pour les écailles. Il avait la mâchoire allongée garnie de crocs et de larges barbillons lui couvraient le dessous de la gueule et les abords des naseaux. Une imposante collerette lui entourait le crâne à la manière d’une couronne et se prolongeait sur le haut de son dos jusqu’à la queue, se terminant en une épaisse nageoire crénelée s’étirant tel un drapé.

Ambre fut surprise d’observer que sur les deux tapisseries, les couleurs d’yeux du reptile étaient différentes ; sur celle de gauche, il avait un œil bleu tandis que sur celle de droite celui-ci était doré. Elle fit part de ce détail à Alexander puisque sur celle présente dans son salon, le serpent avait les deux yeux dorés. Il lui expliqua que, selon certaines versions et représentations, Alfadir et Jörmungand possédaient soit les deux yeux bleus pour le premier et dorés pour le second, soit chacun d’eux possédait une hétérochromie : un œil bleu et un doré.

Comme Blanche finalement, avec son œil bleu et l’autre marron clair. C’est étrange pour les Aràn, cela pourrait-il sous-entendre que les deux entités sont à la fois Sensitive et Berserk ? C’est possible ça au moins ?

Pendant qu’Ambre engloutissait les petits fours mis à disposition devant elle sur une assiette qu’elle prit à pleine main, où divers feuilletés et verrines salés étaient posés, Alexander lui expliquait que l’Hydre fut créée il y a près de deux cents ans, juste après le début des relations commerciales avec la Grande-terre.

C’était une organisation composée généralement de trois membres et qui avait pour but initial de protéger les intérêts commerciaux entre Norden et Providence et de s’assurer du bon déroulement des échanges. La Goélette et l’Alouette étaient intégralement fouillées et le personnel compté avant chaque départ pour éviter tout passager clandestin. Or, depuis les vingt dernières années, dès le début du mandat de Friedrich et les multiples scandales liés aux navettes, l’Hydre commençait à battre de l’aile et à perdre de son prestige.

Le symbole de l’organisation, un reptile à trois têtes, rendait directement hommage au serpent marin Jörmungand, en remerciement de sa volonté de les laisser traverser librement les mers, sans craindre sa colère ou une attaque de sa part.

Entité ou pas je comprends tout à fait pourquoi Alfadir tente de le secouer ! Parce que si ce fainéant osait faire son travail, il n’y aurait pas tous ces problèmes qu’il y a aujourd’hui !

Soudain, une odeur particulière parvint aux narines de la jeune femme qui, troublée, détourna son attention des deux tapisseries pour observer la pièce dans son intégralité. Il s’agissait de cette senteur, aussi désagréable qu’attractive, empreinte de jusquiame noire et de datura.

Alexander la regarda, surpris de la voir se redresser et de la sentir autant alertée. Elle avait les poils de la peau hérissés et les yeux aux pupilles aussi rondes que des billes.

— Qu’est-ce qui te trouble autant ? S’enquit-il, préoccupé.

Elle leva la tête et huma à pleins poumons l’effluve qui se dégageait et qui commençait à gagner en intensité.

— C’est cette odeur… la même que celle du Duc et celle de l’Alliance… murmura-t-elle, vous ne la sentez pas ?

Il prit une grande inspiration à son tour, mais ne sentit rien de spécial.

— Elle est de plus en plus forte pourtant ! Appuya-t-elle, le cœur battant à vive allure. Comment se fait-il que vous ne puissiez pas la sentir ?

Il n’eut pas le temps de humer à nouveau qu’un bruit de canne et de pas se fit entendre juste derrière eux.

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