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NORDEN – Chapitre 97

Chapitre 97 – La dispute

Le soleil déclinait à l’horizon lorsque Alexander pénétra dans le manoir, épuisé et las d’une journée chargée et tendue. La nature semblait, à l’inverse de cet homme, tout agitée ; les oiseaux piaillaient hardiment, perchés sur les branches verdoyantes du domaine, accompagnés par le jacassement des mouettes et le piaffement des chevaux qui rentraient à l’écurie après leur journée de labeur. L’air dégageait une senteur d’iode et de sel, mêlé aux effluves de l’herbe des jardins, fraîchement tondue.

Désirée accourut vers lui, la queue battante et la langue pendante, cherchant des caresses auprès de son maître qui s’abaissa à sa hauteur afin de l’accueillir dans ses bras. Ils restèrent un long moment ainsi, la chienne, avide de cajoleries, pressait sa tête contre le torse de son maître bien-aimé, grognant et gigotant afin d’avoir toute son attention, lui apportant tout le réconfort qu’une chienne fidèle et dévouée puisse offrir.

Cet accueil chaleureux eut le don de l’apaiser, il lui fallait retrouver de sa maîtrise afin de ne pas paraître affaibli devant ses hôtes et son personnel ; une personne de sa carrure et de son statut ne pouvait se le permettre.

Il poursuivit sa route, gardant à l’esprit les évènements du jour, angoissé par la disparition de la duchesse von Hauzen ainsi que par la poursuite de sa future épouse et de sa fille à Varden par les militaires ennemis.

Il arriva aux pieds des escaliers et vit Adèle assise sur le perron, le visage trahissant une infinie tristesse, Anselme posé sur ses genoux qui paraissait tout aussi morose. Le corbeau les avait rejoints après avoir averti le maire de leur plan ; ainsi, les deux filles étaient rentrées il y a peu au manoir, déposées par Victorien, le coursier de l’herboristerie.

La petite regardait son père monter les marches, muette. Alexander remarqua qu’elle avait les yeux rougis, se dessinant très nettement sur sa peau blanche.

— Tu n’as pas l’air d’aller bien fort, dis-moi ! S’enquit-il en s’arrêtant juste devant elle, en haut des marches. C’est votre mésaventure à Varden qui t’a perturbée ?

Adèle fit la moue puis, la tête baissée et les yeux débordant de larmes, marmonna :

— Avec Ambre on s’est disputées.

— Disputées ? Fit-il, étonné. Puis-je savoir pourquoi ?

Adèle hoqueta et tenta de maîtriser ses larmes puis elle planta ses yeux bleus perçants dans ceux de son père :

— Va la voir, père… je t’en prie, va la voir et dis-lui que c’est mal ! Cria-t-elle plaintivement, la mine implorante. Dis-lui que c’est très mal !

Elle était totalement chamboulée, jamais elle n’avait paru si désemparée. Il entra dans la demeure, déconcerté, et demanda à son majordome François où était la jeune femme. L’homme, anxieux également, lui annonça qu’elle était à l’étage, dans la chambre du maître. Cette tension soudaine, ayant lieu chez lui, en son sein, lui permit d’oublier instantanément les tracas de sa journée afin de se concentrer sur le énième problème de sa future épouse qui ne pouvait être pris à la légère cette fois-ci.

Il avança d’un pas hâtif jusque dans la chambre, fulminant et outré par son attitude. Il contempla les lieux, vit qu’un livre usé était posé sur son bureau et entendit du bruit émanant de la salle de bain. Il pénétra dans la pièce et la vit debout, les mains fermement appuyées sur le lavabo, tremblante de tous ses membres, les yeux mouillés de larmes et prise de sanglots, traversant son corps à la manière de spasmes. Un petit flacon était posé sur le rebord de l’évier, prêt à l’emploi.

Lorsqu’elle vit son reflet à travers le miroir de la salle de bain, elle s’essuya les yeux d’un revers de la main, se passa un coup d’eau sur le visage et se retourna afin de lui faire face.

— Peux-tu me dire ce qui ne va pas ? Lança-t-il sèchement, ne voulant pas se laisser apitoyer. Je ne sais pas ce que tu as dit ou fais, mais sache que tu causes du trouble, autant pour les domestiques que pour ta sœur. Je ne peux tolérer tes emportements permanents ! Surtout ici, en ma demeure !

Ambre, accablée, se pinça les lèvres, hoqueta et le défia.

— Ah oui ? Vous aussi vous ne me supportez pas ainsi ? S’écria-t-elle avec hargne. Et bien, je crois que c’est très clair ! Je vais faire comme Judith et noyer mon esprit dans la Liqueur ! Comme ça au moins je serais calme et docile et personne ne viendra plus m’emmerder au sujet de mes états d’âme !

— De quoi parles-tu ? S’étonna-t-il, en voyant le ton plus que menaçant de la jeune femme qui se tenait en face de lui, droite, les poings serrés, et dont les yeux avaient repris de l’éclat.

Ambre fut prise d’un rire nerveux, effroyable, et lui lança rageusement le flacon qu’il attrapa au vol. L’homme l’examina avec soin, intrigué. L’objet, en verre opaque noir, était à moitié plein et l’étiquette manuscrite mentionnait seulement son nom : Liqueur. Il dévissa le flacon à pipette et en renifla le contenu avant de se reculer, perturbé par l’odeur puissante, lui rappelant fortement le parfum de sa défunte femme.

— Au cas où vous vous demandez ce que c’est, cracha-t-elle, sachez que je sais maintenant pourquoi votre précieuse Judith était si molle et apathique !

— De quoi s’agit-il, je te prie ? Demanda-t-il posément, piqué dans sa curiosité et intrigué par ces propos.

Ambre, frustrée et tremblante, lui raconta en détail la conversation qu’elle avait entretenue avec Louise et Simon, dévoilant ainsi tout ce qu’elle avait appris au sujet de Judith et de la similarité entre les deux femmes qui étaient finalement toutes deux victimes de leur mal.

À ces annonces, le visage d’Alexander changea et devint blême, attristé par cette révélation et douloureusement gêné de ne pas avoir pris plus sérieusement le cas de sa précédente épouse ; ne se doutant absolument pas qu’elle puisse avoir été tant mal en point et victime de sa condition tout au long de sa vie, allant même jusqu’à s’en vouloir lui-même de ne pas avoir pu déceler le moindre indice sur le mal-être permanent de sa chère amie.

— Et dire que je commençais à me raccrocher à l’idée que le Féros pouvait être dompté ! Cria-t-elle, désespérée. Que je pouvais être comme Judith, la prendre pour modèle et tenter de me raisonner en me disant qu’elle arrivait très bien à se contrôler et que je pouvais moi aussi réussir ! Mais il n’en est rien ! Elle aussi était comme moi, elle aussi était dangereuse et avait peur d’elle-même !

Elle jura et hoqueta, se rongeant les lèvres à sang.

— Et la dispute avec ta sœur ?

— Adèle ne veut pas que je touche à ça ! Maugréa-t-elle. Elle me dit de gérer mon mal par moi-même, que ce poison ne fera qu’empirer mon instabilité ! Facile à dire… on voit bien que c’est pas elle qui trinque dans l’histoire !

— Au vu de l’état de ta sœur, je doute fort que tu te sois contenté simplement de la contredire ! Objecta-t-il avec sévérité. Je ne crois pas l’avoir vu aussi mal en point !

Elle déglutit et passa sa main sur ses yeux, balayant ses larmes d’un revers.

— Je me suis défoulée sur elle, les mots ont dépassé ma pensée… J’étais si énervée… je n’ai pas pu m’arrêter.

Il examina le flacon puis porta son regard sur elle.

— Tu en as pris ?

Elle grimaça, baissa la tête et hocha par la négative.

— Bien ! Fit-il.

Sur ce, il ouvrit la fenêtre et jeta le flacon au-dehors, sous l’œil stupéfait d’Ambre qui se rua vers la fenêtre, le bousculant au passage, afin de voir où l’objet s’était échoué.

— Mais… mais vous êtes fou ! Bégaya-t-elle, choquée.

Elle se retourna et lui fit face.

— Pourquoi avez-vous fait cela ? Cria-t-elle, défiante.

Alexander observa de manière impassible la petite créature sauvage et furieuse qui se tenait devant lui.

— Pourquoi avez-vous fait cela ! Insista-t-elle.

— Tout simplement parce que je n’accepte pas l’idée que tu puisses te droguer et troquer un mal pour un autre ! Tu arrivais très bien à te maîtriser jusqu’alors. Il n’y a que lorsque tu fais tes crises de paranoïa ou que tu sens cette odeur que tu t’emportes. Quel intérêt, franchement aurais-tu à te détruire le cerveau pour juste quelques délires passagers, dis-moi ?

— Des délires passagers ? S’offusqua-t-elle. Ah oui ! Certainement, c’est vrai que je ne m’en voudrais absolument pas le jour où un de ces délires passagers arrivera sans crier gare et que je ferai un carnage autour de moi !

— Ambre ! Tu sais très bien qu’une fois la situation et les tensions actuelles passées tu seras nettement plus à même de te maîtriser. Certes en ce moment je comprends que ce soit difficile pour toi de te contrôler, comme pour moi et pour bon nombre d’habitants du territoire d’ailleurs ! Tu n’es pas la seule à morfler et très sérieusement je préfère largement te savoir agressive et à même de te défendre, plutôt que de te savoir léthargique et devenir ainsi une proie vulnérable pour l’ennemi !

Ambre, vexée, ne dit rien et fit la moue, piquée au vif par ces propos.

Souhaitant la radoucir, il ouvrit les bras pour la faire venir à lui. Elle soupira, éperdue, et sombra dans ses bras. Puis elle se laissa bercer par l’étreinte virile et solide de cet homme qui semblait encore et toujours avoir raison d’elle. Il était devenu pour elle le pilier de sa vie, une force inébranlable, au caractère dominant et ne se laissant guère impressionner par ceux qui le défiaient.

— Et quant à l’odeur, poursuivit-il plus posément, sache que je prévois, dès que j’en ai l’occasion, de mettre la main sur le trafic de cette satanée D.H.P.A. qui aurait dû être détruite il y a déjà plus de vingt ans !

Il plongea la tête dans sa chevelure rousse et huma son parfum de jasmin, cet effluve si enivrant et réconfortant permit de faire baisser son anxiété qu’il peinait de plus en plus à dissimuler au fil des jours tant les évènements devenaient ingérables, que la signature du traité pouvait être compromise et que l’insurrection menaçait. Les jours sombres s’annonçaient, sa notoriété et son emprise sur le territoire étaient plus que jamais ébranlées.

Il posa délicatement sa main sur sa joue et lui caressa le visage de son pouce, ce petit geste qu’il prenait plaisir à exécuter tant il se révélait être apaisant, au contact de cette peau duveteuse qui ne demandait qu’à être câlinée, possédée. Un appel à la luxure dont l’homme ne pouvait se permettre de succomber chaque fois qu’il osait l’étreindre, attendant patiemment le matin venu, une fois sa fille partie pour l’école et bien loin du domaine, afin de satisfaire son appétit insatiable et de rattraper ces longues années de solitude perdues.

Ils restèrent plusieurs minutes ainsi, dans un silence de plomb, plongés dans les bras l’un de l’autre, se détendant au gré de leur respiration et de leur parfum mutuel.

L’homme, à présent détendu et parti dans ses pensées vagabondes, préféra couper court à cette accolade afin de réfréner ses désirs et diminuer son emballement vis-à-vis de sa petite noréenne.

— J’ai vu que tu avais acheté un livre, finit-il par dire posément. Au vu de son état, je suppose qu’il ne date pas d’hier.

— Je l’ai acheté chez l’Antiquaire, murmura-t-elle, la tête lovée dans son torse, grisée par son odeur d’iris. Il a coûté atrocement cher, mais je me suis dit qu’il en valait la peine. Le vendeur m’a dit qu’il était extrêmement rare.

Ils défirent leur étreinte et se rendirent dans la chambre. Alexander, curieux, examina l’objet soigneusement. Il lut la devanture, afficha un sourire satisfait, s’étouffa lorsqu’elle lui annonça le prix, et parcourut la table des matières :

I — Histoire de Norden, Genèse

II— La cohabitation, aranoréenne

1— L’arrivée

2— L’alliance et cohabitation première

3— L’alliance seconde et grand exode noréen

III— Le Féros, le Berserk et la Sensitivité

1— Le Féros : Latent et Dominal

2— Le Berserk : Mineur, Majeur et Alpha

3— Le Sensitif

IV— Le peuple noréen :

1— Les spécificités physiques

2— Le totem et la transformation

V — La gestion des tribus

1— Les Ulfarks, peuple loup

2— Les Svingars, peuple sanglier

3— Les Korpr, peuple corbeau du Sud

4— Les Hrafn, peuple corbeau (futur peuple aranoréen)

Il balaya rapidement le contenu, fort heureusement, le livre semblait entier et lisible à chaque page.

— Tu as bien fait de le prendre finalement, annonça-t-il, pensif. Il est certes moins vieux que celui de Serignac, mais il semble nettement plus concis sur ses descriptions et paraît aborder des points plus précis.

Il regarda son réveil, celui-ci indiquait vingt et une heures quinze ; il était temps pour eux d’aller dîner.

Dès que le repas, frugal et silencieux, fut englouti. Ambre, qui ne put rien avaler tant son estomac était noué, prit congé et alla frapper à la porte de sa sœur tout en ayant préalablement été récupérer le petit flacon de liqueur qu’elle glissa dans sa poche, par simple précaution. Elle trouva la petite en chemise de nuit, assise à son bureau en train de dessiner. Anselme était posé auprès d’elle, sur son perchoir, dormant paisiblement.

Une grosse valise était posée au sol, près d’elle, des dizaines de vêtements et objets divers tels que des crayons, des feuilles, des livres, son pipeau… étaient éparpillés tout autour, attendant sagement d’être rangés et emballés.

— T’as l’air d’aller mieux, déclara la cadette sans détourner le regard de sa tâche.

L’aînée s’avança vers elle, l’enlaça de ses deux bras et lui déposa un baiser sur la tempe.

— Je suis vraiment désolée ma Mouette, je n’aurais pas dû te parler ainsi, s’excusa-t-elle.

La petite soupira et posa son crayon sur sa feuille de papier sur laquelle elle avait dessiné une multitude d’animaux dont un qu’Ambre pu interpréter comme étant une hyène. Pour les reproduire, elle s’était servie d’un livre d’illustrations sur la faune de Norden,le Naturae Librae Noréeden. Elle avait choisi ses animaux au hasard, d’instinct, et s’était amusée à les dessiner le plus fidèlement possible.

— Ce n’est pas grave, tu vas mieux maintenant, c’est le principal, chuchota la petite sans en train.

Ambre jeta un œil à ses planches et s’aperçut qu’elle en avait croqué une autre, représentant là encore de nombreux animaux en tout genre, notamment un chat si semblable à son défunt Pantoufle. À la vue de ce dernier, son cœur se serra.

— Alexander est d’accord avec toi, promis je ne toucherais pas à ces gouttes, fit-elle en resserrant son étreinte.

— Tu préfères que je reste auprès de toi ?

— Certainement pas ! Affirma l’aînée après l’avoir embrassée à nouveau. Je ne veux absolument pas que tu t’inquiètes pour moi et que tu laisses passer une telle opportunité. Et comme tu l’as vu aujourd’hui, Varden et Iriden ne sont plus du tout sûres, il faut vraiment que tu partes. Tu seras en sécurité et ils te protégeront. Je m’en voudrais tellement s’il t’arrivait du mal, je ne pourrais pas le supporter !

— Comme tu voudras… se contenta-t-elle de répondre.

Elle se leva et s’effondra dans les bras de sa grande sœur, la tête enfouie dans son cou. La petite pleura à chaudes larmes ; elle avait les nerfs à vifs, submergée par un trop-plein d’émotions et de sensations, à la fois intenses et subtiles, euphoriques et parfois extrêmement désagréables qu’elle ne parvenait pas encore à identifier.

Elle ressentait à présent pleinement la détresse psychologique de son aînée, suffoquant de cet excès de lamentation et de colère, transformées en une rage étouffante, qu’elle n’avait jamais éprouvée par elle-même ; une sensation malsaine, douloureuse et invivable.

Ambre, encore tressaillante, regagna la chambre plongée dans la pénombre. Elle ouvrit la fenêtre en grand et inspira une grande bouffée d’air frais, empreinte d’une forte odeur d’herbe et de pierre mouillée. Il pleuvait à verse, le ciel était d’un gris uni, brumeux, se mariant parfaitement avec le chaos ambiant de la journée qu’elle venait de traverser.

Elle s’accouda au rebord et avança l’autre main au-dehors, laissant la pluie ruisseler en grosses gouttes le long de son bras. Cette caresse lui permit de se détendre et, sans qu’elle ne s’y attende, elle se mit à rêvasser, les yeux clos.

Soudain, elle sentit le contact d’une main s’engouffrer sous sa chemise et lui parcourir la taille sur toute la longueur ; un toucher doux et langoureux qui la fit frissonner. La main continua son chemin, caressant chaque parcelle de peau qui se trouvait sur son passage et acheva sa course sur le ventre, pressant délicatement cette zone charnue.

— Que dirais-tu d’une petite session lecture avant de nous endormir ? Proposa Alexander en s’approchant de sa nuque afin d’y déposer un baiser du bout des lèvres.

Ambre, rêveuse, ne dit rien et, se laissant bercer par ces gestes tendres, esquissa un infime signe d’approbation.

L’homme, épuisé, ne voulait pas rejoindre le salon pour entamer les dossiers du jour sur l’affaire de disparition. Il préférait s’adonner à la lecture, voulant apaiser son esprit, dont les nerfs étaient mis à rude épreuve depuis deux années catastrophiques. Il alla même jusqu’à regretter, par moment, son choix de carrière et de l’impensable surcharge de travail et de responsabilité qui en découlait. Lui qui avait toujours été dans la confrontation et dans la soif du pouvoir, commençait à être vivement écœuré de ce rêve qu’il avait pourtant porté plus de vingt ans.

Il défit son étreinte, ferma la fenêtre et alluma la lanterne de sa table de chevet, laissant la pièce en grande partie plongée dans la pénombre. Le crépitement de la flamme et le tic tac de l’horloge accompagnaient le clapotement incessant de la pluie, frappant avec force, contre les vitres.

Ils se changèrent et s’installèrent confortablement, sur le lit. Ambre, en chemise légère et à demi allongée à la gauche du Baron, posa sa tête contre son épaule et regardait, les yeux mi-clos, en direction du livre, calme et attentive.

La lecture se faisait sans peine. Ils lurent les trois premiers chapitres d’une traite, happés par ce récit inédit dont les informations, bien que datées, demeuraient toujours d’actualités d’un point de vue historique. Ils furent impressionnés d’apprendre que c’est l’île de Norden elle-même qui avait décidé de s’incarner en une entité vivante en la personne d’Alfadir et de lui offrir le don de métamorphose ainsi que le Féros et la Sensitivité et que, par la suite, des millénaires plus tard, se fut Alfadir qui décida à son tour de scinder son âme en deux afin de créer Jörmungand, son jumeau.

Alexander fut pris d’un rire narquois lorsqu’ils arrivèrent à la classification des genres, selon Wenceslas, au sujet des espèces animalières, y compris humaine, de Norden.

1 — Norden, la loi Naturelle, aléatoire et inconsciente

2 — Alfadir, l’entité consciente, pourvue de morale

3 — les Sensitifs, êtres éveillés, conscients du monde

4 — les Humains, êtres pourvus de morale

5 — les Féros, équilibre entre l’humain et l’animal

6 — les Animaux, êtres instinctifs

7 — les végétaux, être inconscients

Ils apprirent tout ce qu’ils devaient savoir sur l’histoire et la genèse de l’île, la vie des entités et leurs caractéristiques si particulières, ainsi que sur les premiers instants de l’arrivée des aranaéens et des traités de paix, visant à la séparation des territoires et à l’exode migratoire de la population noréenne. Puis ils s’attardèrent sur le chapitre trois ; scrutant et relisant scrupuleusement chaque paragraphe, tentant d’assimiler au mieux les spécificités de chaque individu particulier, s’attardant davantage sur le Berserk Volontaire, le Sensitif ainsi que, et surtout, sur le Féros Dominal.

À la lecture de ce passage, Alexander jetait de brefs coups d’œil en direction de sa petite noréenne, guettant sa réaction, mais celle-ci restait étonnamment tranquille, imprimant dans sa mémoire la moindre information relatée là-dessus. Elle posa son doigt sur la page et descendit progressivement à chaque annotation énumérée.

Elle se rendit compte qu’elle n’était pas la plus à plaindre dans son mal et cela la rassura d’une certaine façon. Elle allait également pouvoir, suite à cela, faire le point sur les symptômes à travailler afin de parvenir à se dominer au mieux, notamment en ce qui concernait la gestion de ses pulsions. En revanche, rien dans cette description ne semblait mentionner un quelconque symptôme de paranoïa.

— Finalement, je ne suis pas si mal éduquée pour un pseudo-animal, une femelle comme il dit, ricana-t-elle nerveusement en montrant le passage sur les comportements primitifs tels que les « grognements », « les morsures » et « l’absence de langage ».

Alexander eut un petit rire et déposa un baiser sur le front de sa compagne.

— Et dire que je prévois de m’engager avec une bête sauvage, je pense déjà essuyer les moqueries de mes pairs en épousant une femme sans titre, une noréenne tachetée et une gamine de surcroît, mais force est d’avouer que le fait qu’elle soit encore moins considérée qu’un humain va finir par achever pour de bon ma réputation. Quel désastre de souiller ainsi mon nom ! Léandre avait raison, je suis un incorrigible masochiste.

— Peut-être, mais j’ai néanmoins quelques petits avantages non négligeables, dit-elle après un bâillement, en montrant les annotations : « odorat très développé » et « plus grande résistance que leurs congénères ».

— Tu pourrais me tuer aisément si tu t’en donnais la peine, en effet. C’est à croire que tu ne m’as jamais vraiment détesté ! Lança-t-il amusé.

Elle crispa sa main, et fit parcourir ses ongles pointus le long de son torse, effleurant sa chemise dissimulant les multiples meurtrissures et suivant les précédents sillons de la main prédatrice.

— Qu’en savez-vous ? Annonça-t-elle, mesquine. J’utilise peut-être la même stratégie que vous et j’attends le moment propice pour vous nuire. Je suis une chatte après tout, je peux jouer avec mes proies avant de les occire d’un bon coup de griffes. Je vous charme, vous succombez à ma beauté incroyable de petite créature fragile et douce, que je veux vous faire croire, et après, sans que vous ne vous y attendez, je vous dépèce comme une petite proie.

Alexander eut un frisson à ce geste malignement provocateur et fut pris d’un rire franc en entendant l’appellation :

— Si tel est le cas ma chère, sache que ton projet et le mien sont en tout point similaire. Nous devrions songer à changer de stratégie. Il serait fort dommage de nous blesser l’un l’autre et de perdre inutilement notre temps à cette tâche hasardeuse alors qu’il y a tellement d’autres proies potentielles sur qui s’acharner et qui seront davantage aisées à abattre si nous sommes à deux sur elles. N’est-il pas, mademoiselle la future madame von Tassle ?

Ambre, fatiguée et câline, approcha lentement sa tête du cou de son futur époux pour y déposer un baiser langoureux et frôla ses lèvres à son oreille, lui susurrant quelques mots délicieusement obscènes et généreusement cinglants.

Puis elle bâilla à nouveau et s’allongea, épuisée.

— J’ai du chien moi aussi, j’ai le don de flairer mes proies, murmura-t-elle, la tête nichée au creux de l’oreiller.

— Ce n’est pourtant pas ce qui m’enchante le plus, ma chère petite femelle, annonça-t-il en lui narrant les deux derniers points du paragraphe, le sourire aux lèvres.

Ambre, les yeux clos, eut un petit rire.

Il continua à lire. Puis voyant l’heure défiler, il ferma le livre, le posa sur la table de chevet et contempla la jeune Féros Dominale qui se tenait auprès de lui, lovée amoureusement sous les couvertures. Elle était profondément endormie, la respiration lente et régulière, paraissant si gentiment inoffensive.

Il éteignit la lampe, s’allongea et l’embrassa sur son front, avant de sombrer à son tour.

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