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NORDEN – Chapitre 130

Chapitre 130 – Höggormurinn Kongur 2/2

— Pensez-vous qu’elle dormait chez son ami ce soir-là ? Qu’elle s’était rendue là-bas afin d’être auprès d’Anselme, mais qu’Hélène ne l’avait pas prévu ?

— Nous nous sommes demandé si elle n’avait pas été aux alentours du cottage la nuit de l’incident, oui. D’autant que l’un des hommes, monsieur Maspero-Gavard, présentait une impressionnante balafre sur le visage et aucun objet contondant n’a été retrouvé sur place. Seule la petite possédait des ongles tranchants qui auraient pu aisément produire une telle cicatrice.

Il lâcha la main de Pieter et retroussa sa manche, dévoilant un bras couturé de vieilles cicatrices, assez profondes pour certaines.

— Voilà le résultat lorsque nous avions tenté de l’attraper afin de la rassurer. Même après dix ans, les marques demeurent.

Alexander baissa les yeux et scruta sa main gauche, couturée de cicatrices semblables à celles de James. Il fut aussitôt envahi par le dégoût vis-à-vis de lui-même.

— Et vous pensez qu’elle aurait été de taille à lutter contre eux ? demanda-t-il, en se grattant la paume de ses mains. Trois militaires, et sous D.H.P.A. de surcroît ?

— Non, en effet, il aurait été impossible de concevoir que la petite ait pu leur échapper si elle avait été prise en chasse par eux. Pourtant, c’était la seule hypothèse tangible que nous puissions émettre.

— C’est mal connaître la résistance des Féros mon cher James, objecta Irène, ils ont une faculté de rémission et d’adaptation largement supérieure à un individu lambda. Ils tombent rarement malades et guérissent plus vite. S’ils sont davantage traumatisés c’est avant tout parce qu’ils survivent aux chocs et agressions encaissés contrairement aux autres ! Les coups portés sur leur corps endommagent leur cerveau qui, dans un instinct de préservation, tente d’enfouir ces traumatismes afin de les oublier et de maintenir l’être le plus conscient possible. Beaucoup de Féros sont névrosés, paranoïaques, déprimés, craintifs ou au contraire agressifs à cause de cela ! Il n’est pas spécialement dans leur nature d’être ainsi.

Elle tourna la tête et regarda intensément la cage, un rictus dessiné sur son visage.

— Bien que certains le soient à leur naissance.

Alexander soupira, comprenant que le lâcher-prise de sa future épouse lorsqu’il avait voulu abuser d’elle était sans doute l’issue de ce traumatisme vécu sept ans auparavant.

— Nous avons été rassurés lorsque nous avons appris que vous les preniez sous votre aile, annonça posément le capitaine devant son air interdit.

— Cette agression explique-t-elle l’origine de sa paranoïa ? Existe-t-il quelque chose pour apaiser cela ?

— Ma nièce n’est pas paranoïaque à proprement parler, monsieur le maire, annonça froidement la duchesse, je sais que vous avez lu les rapports d’Enguerrand, et que cette mention était explicitement écrite sur sa fiche. Or je peux vous dire qu’il n’en est rien. Certes, elle présente bon nombre de caractéristiques communes avec cette maladie ; elle est méfiante, vit dans la peur d’être exploitée ou trompée en permanence. Elle garde sa souffrance pour elle, a des raisonnements fallacieux, voire alambiqués et réinterprète sans cesse les informations.

Elle s’éclaircit la voix et leva un index.

— Pourtant, au vu du peu que j’ai pu observer sur elle, sachez que cela est dû à quelque chose qu’aucun un individu, en dehors des Féros, Dominaux comme Latents, ne possède.

— Qu’est-ce donc ?

Elle le regarda intensément, un fin sourire esquissé sur le bord de ses lèvres :

— Un puissant élément dont seuls les Féros sont pourvus ; à savoir l’Instinct.

Alexander haussa un sourcil, sceptique ; il repensa aux écrits de Wenceslas Deslauriers dans le Noréeden vita au sujet des Féros Dominaux où « l’Instinct » y était écrit.

— L’Instinct ? répéta-t-il.

— Le même instinct dont tous les animaux sont pourvus. Celui-là même qui guide n’importe quel animal à accomplir tel ou tel acte, le plus naturellement du monde.

— Comment avez-vous connaissance de cela ? Comment pouvez-vous affirmer que ce soit cela et non la paranoïa qui conduit ses actions ?

— Tout simplement parce que je vois et j’observe ! J’ai cru comprendre que ma nièce se mettait à douter et à sombrer lorsqu’elle tentait d’aller contre sa nature et ses pulsions ou qu’elle effectuait des actions en désaccord avec ses convictions, allant jusqu’à souffrir de dissonance cognitive ! Combien de fois l’avez-vous vue tenter de maîtriser ses ardeurs, de se dominer, au point de se mettre en danger, car elle tentait de lutter en vain contre sa nature ? Qu’elle se convainquait que ce qu’elle faisait était juste alors qu’au fond d’elle-même, elle était persuadée du contraire ou inversement ?

Alexander hocha la tête en silence et pianota nerveusement ses doigts sur le bureau.

Le voyant perdu dans ses pensées, Irène ajouta de manière cinglante :

— Pensez-vous, cher Baron, qu’au vu de la haine qu’elle ressentait pour vous lorsque vous étiez à Eden, totalement vulnérable face à elle, qu’elle vous aurait épargnée si elle avait été paranoïaque ? Ne croyez-vous pas qu’elle aurait appuyé sur cette gâchette pour vous éliminer et en finir avec son persécuteur ? Avoir la possibilité de mettre fin à ses tourments et jouir d’une immense satisfaction à l’idée d’être délivrée de votre emprise ?

Alexander se pinça les lèvres et pesta.

— Probablement, marmonna-t-il entre ses dents.

— Et je ne compte pas les fois où monsieur de Villars est venu voir Friedrich, totalement impuissant, car ma nièce refusait de se livrer à lui afin de se laisser étudier. Cela fut long et laborieux pour la convaincre de baisser sa garde. Cela le sera d’autant plus dorénavant qu’elle n’a cessé d’être trahie par la suite.

Elle redressa dignement la tête et balaya la pièce du regard, scrutant les nombreux ouvrages et registres posés sur les étagères.

— Le plus fâcheux, c’est que nos normes morales et notre construction sociale ne sont pas adaptées pour des individus dans son genre. Un Féros ne réagit pas de la même manière qu’un humain ou un Sensitif.

— Les noréens et les aranéens arrivent pourtant à s’adapter à cette société hybride, réfléchit Lucius.

— Marquis ! Par Alfadir, ne confondez pas un noréen et un Féros, je vous prie ! Pesta Irène.

— Quelle grande différence y a-t-il ? s’enquit ce dernier. Certes je ne connais pas cette jeune femme, mais elle ne me semble pas si particulière, du moins, au premier abord.

— Assez nette mon oncle, répondit Alexander tout en dévisageant la duchesse qui semblait visiblement froissée devant leur inculture. Les noréens sont un peuple, un ensemble d’individus vivant sous une même nation ou culture commune, par exemple les aranéens ou les charitéins. On peut réduire cela aux Hrafn, Korpr, Svingars ou Ulfarks, même si le terme de tribu est plus approprié… alors que pour les Sensitifs et les Féros, leurs prédispositions naturelles sont divergentes. Certes ils nous ressemblent, nous sommes de la même race, mais leur façon de penser, d’agir et d’interagir n’est pas la même que la nôtre. Selon le Noréeden vita, les Féros sont un équilibre entre les animaux et les humains, tandis que les Sensitifs, qualifiés d’êtres éveillés, sont situés au-dessus de l’humain, entre nous et Alfadir.

Un long silence demeura, puis le Baron se leva pour faire les cent pas, las de rester assis. Il s’approcha de la duchesse et s’attarda un bref instant à la fenêtre et scruta le paysage, espérant entrevoir une tache flamboyante dans ce paysage noyé de gris. Seuls les soldats de Rochester étaient encore sur place, patrouillant chaque recoin.

— Qu’avez-vous fait par la suite ? Sans espions pour vous aider dans votre Cause.

Irène s’éclaircit la voix et prit une bouffée de cigarette.

— À cause de l’arrêt de nos relations commerciales et du scandale des navires qui aboutit à une mise à pied de William et de James. Je dus me résoudre à changer de stratégie. Nous n’avions plus de contact avec la Grande-terre et père avait reçu l’ordre d’Alfadir de ne pas intervenir dans cette affaire. Il fallait que sa descendance et les aranéens se montrent dignes de rester sur Norden, dignes de son éminence. De toute manière, mon père ne peut accoster, que ce soit sur Norden comme sur Pandreden, il aurait été impossible pour lui seul de ramener Hrafn, lui qui était si profondément enfoncé dans les terres.

Elle souffla et écrasa sa cigarette.

— S’il y a bien une chose qui ne change pas et qu’importent les années, voire les millénaires écoulés, c’est l’orgueil que l’homme éprouve. Car Alfadir a beau être une entité, un être surpuissant, immortel et enveloppe de notre chère île, il n’en reste pas moins un homme ; un homme démesurément fier, perfide et arrogant, ne vous en déplaise à chacun.

— J’ajouterais même rancunier, murmura Lucius.

— Cela explique pourquoi Alfadir refuse formellement d’envoyer ses noréens pour nous aider, réfléchit Alexander, il attend votre verdict et ne bougera pas tant qu’il n’aura pas récupéré son fils. Quitte à vous voir mourir et à perdre le soutien de son frère s’il vous arrivait malheur. C’est bien cela ?

— C’est exact ! approuva Irène. Voyez comme ils sont aussi entêtés et imbéciles l’un que l’autre, c’en est épuisant. À croire qu’ils se moquent éperdument de leur peuple, alors que des centaines de milliers de vies sont en jeu.

— Chose fichtrement ridicule ! pesta Alexander.

Irène reprit sa tasse et s’avança en direction du marquis. Elle se plaça derrière lui et posa une main sur son épaule.

— Pour poursuivre mon but, je suis parvenue, non sans peine, à approcher le marquis Desrosiers, le propriétaire du dernier navire autorisé à effectuer la traversée. Et, par chance, l’héritier direct d’un des seuls amis que mon père n’ait jamais eu, monsieur le marquis Abélard Desrosiers, maire et fondateur de l’Hydre il y a plus de deux siècles.

— D’où mon revirement soudain d’alliance, appuya Lucius, vous comprenez maintenant pourquoi je ne pouvais refuser une telle demande. Je me suis résolu à abandonner mon parti car, bien évidemment, lorsque Irène me présenta à son père, je me suis retrouvé comme… insignifiant, dirais-je. Moi qui pourtant étais rarement impressionnable je dois avouer que ce coup-ci je ne pus m’incliner qu’avec respect devant son éminence et, bien entendu, exécuter ses ordres.

— Von Dorff ne s’est jamais rendu compte de rien là-dessus ? Que vous jouiez double jeu ces derniers mois ?

— Non, en effet, c’est pour cela qu’il m’a été fort aisé de persuader le capitaine Friedz en lui annonçant que les duchesses se trouvaient en la demeure de Léopold et que, n’ayant pas mon équipage sous la main, il aurait été grandement appréciable que ce charmant monsieur s’y rende avec ses hommes afin de les capturer. Je n’ai malheureusement pas compris pourquoi la jeune duchesse insistait tant pour rester là-bas, seule, afin de les accueillir. C’est à croire qu’elle vit aussi dangereusement que sa mère.

— Ma Blanche sait ce qu’elle fait, assura Irène, les doigts crispés sur l’épaule de Lucius. J’ai tout de suite compris ses motivations lorsqu’elle m’a avoué vouloir affronter Friedz afin de se libérer de son mal. J’espère que ce sàmr, pardonnez mon langage, paiera le prix fort pour cet acte impardonnable. Et que ma fille savourera pleinement sa vengeance après ces nombreuses années de tourmentes.

Alexander, à l’entente de ces propos, grimaça, révulsé ; il s’était toujours demandé pourquoi Friedrich avait chassé cet homme alors qu’il ne tarissait pas d’éloges à son égard.

— Quoiqu’il en soit, reprit la duchesse, en ralliant le marquis à ma cause, je pus utiliser son navire afin de prendre des nouvelles de notre émissaire et de récupérer la précieuse cargaison. Et comme le navire était fort peu chargé, il leur fallut moins de temps pour gagner Providence et prendre en charge Hrafn. Le trajet du retour fut encore plus rapide lorsqu’une fois la mission accomplie, père put les aider à ramener la Goélette à Eraven dans les plus brefs délais en tractant discrètement le navire du fond des eaux.

— Irène et moi n’avions plus qu’à attendre l’accostage pour pouvoir le récupérer sans encombre et le ramener ici.

Irène tapota l’épaule du marquis et regarda le maire.

— Voilà donc en somme l’intégralité des événements qui se sont déroulés sous votre nez sans que vous en ayez conscience, conclut-elle.

Alexander réfléchit un instant puis toisa son oncle

— Pardonnez-moi, mais il y a une chose qui m’échappe dans votre histoire.

— Quoi donc, cher neveu ? demanda Lucius en soutenant son regard.

— Puisque nous parlons de votre navire, pouvez-vous me dire pourquoi aviez-vous du retard et surtout pourquoi sentiez-vous la D.H.P.A. lorsque nous nous sommes rendus à l’Ambassade, Ambre et moi ?

— Maspero-Gavard, répondit-il posément, mon capitaine. Sachez que lui aussi est au courant des origines de votre future épouse. Voyez-vous, lors de l’assassinat de votre domestique, Armand était l’un des trois aranéens arrêtés. Jörmungand, furieux, voulut les faire tuer, mais au vu de leur statut d’officier, il préféra les laisser vivre et les engager à sa solde. C’est pour cela qu’il était impliqué lors des enlèvements. Et je l’avais engagé en tant que capitaine, puisque William me l’avait fortement conseillé. Car malgré ses nombreux travers et le fait que je ne supportais nullement cet homme, je ne pouvais m’empêcher de faire confiance à mon vieil ami, et ce, même lorsque j’appris, avec effroi, qu’Armand était intervenu lors du coup d’État de l’Alliance.

Il jura et empoigna sa canne avec fermeté, les doigts crispés sur le pommeau.

— J’étais profondément énervé et si William ne m’avait pas formellement ordonné de le garder sous mon commandement, je crois que je l’aurai éliminé de mes mains.

Il but une gorgée et afficha un rictus :

— Quant à l’odeur que vous avez sentie le soir de notre entrevue, sachez qu’elle provenait d’un cachet de D.H.P.A. que je lui avais subtilisé avant son départ, car Armand en était un consommateur. Il se ravitaillait directement chez Wolfgang, d’où l’altercation au Cheval Fougueux. Le bruit courait que Mantis en faisait commerce, il n’était pas à exclure que la nouvelle se répande comme une traînée de poudre dans le camp adverse et qu’ils en viennent à s’emparer des stocks restants.

Alexander, songeur, scruta la caisse.

— Que comptez-vous faire à présent ?

— Attendre patiemment l’arrivée du Aràn et des renforts, l’avertit Irène. En attendant, patientons tranquillement ici et espérons qu’ils ne leur viennent pas à l’idée d’assaillir la mairie ce soir même si je pense que ce sera fâcheusement le cas au vu du nombre de soldats, de civils enragés et de cachets de D.H.P.A. en circulation dans les rues à l’heure actuelle.

— La mairie sera donc assiégée dans peu de temps si je comprends bien ? Von Dorff ne rechignera pas à saisir cette opportunité pour orchestrer un nouveau coup d’État ! maugréa Alexander, inquiet pour sa partenaire.

Ambre devait possiblement errer dans les rues à cette heure, cherchant certainement un chemin pour revenir jusqu’ici, près de lui, comme convenu.

— Ne soyons pas alarmistes et tâchons de profiter de ces derniers instants de calme, proposa Lucius. Ce n’est pas à nous cinq que nous allons mettre un terme à ce conflit si le lieu est assiégé.

— Cela dit, nous pourrons toujours nous réfugier à la Mésange Galante à deux kilomètres de là, annonça posément la duchesse, Bernadette aura certainement chez elle de quoi nous protéger et nous isoler pendant plusieurs jours si besoin est.

Alexander la dévisagea, interloqué ; que venait faire une simple pâtissière de la basse-ville dans cette histoire ? Il ricana, complètement dépassé par les événements.

Irène s’installa sur une chaise, posa la toque sur le bureau et croisa les bras.

— En attendant, je pense que nous avons pas mal de choses à nous dire, n’est-ce pas, monsieur le maire ?

Alexander, réjoui, rejoignit son fauteuil et s’installa en face d’elle, les mains jointes.

— Racontez-moi l’histoire de votre père, s’il vous plaît. Comment est Jörmungand ? s’exclama-t-il, l’œil vif.

Irène sourit, s’éclaircit la voix et commença son discours.

— Tout a commencé il y a cinquante et un ans, en juillet 259…

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