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NORDEN – Chapitre 131

Chapitre 131 – La mouette et la genette

Les cinq cavaliers venaient de quitter le sentier pour s’engouffrer dans la vaste forêt que se dressait devant eux.

Sonjà, déconcertée par les événements dont elle avait été témoin quelques heures auparavant, balayait les lieux d’un œil vague. La cheffe Svingars, dont les traits du visage étaient tirés à l’extrême, était postée sur Majar, son imposant cheval aux crins lavés. Elle tenait fermement la bride de sa monture de ses gros doigts crispés contre le cuir de sa selle et ruminait le sinistre bilan que ses yeux verts de guerrière aguerrie avaient analysé, sans avoir pu intervenir.

— Qu’as-tu, Sonjà ? demanda Skand, inquiet.

La guerrière souffla, le visage grimaçant.

— Sahr ! Je n’aime pas ça ! pesta-t-elle. J’sais très bien que nous devons toute obéissance au Aràn, et qu’étant fidèle à Alfadir, j’peux pas me permettre de lui désobéir. Mais j’aime pas ce qui est en train d’se passer !

— Tu veux parler des pillages et des tueries chez les hundr ? Tu t’inquiètes du sors des vindyr ?

Elle se racla la gorge et cracha.

— Sahr, vrai ! J’aime pas les hundr, c’est un fait, mais de voir des petits s’faire molester et des familles s’faire tuer sous mes yeux, par des vindyr même ! Sans pouvoir rien faire… ça m’fait mal au cœur. J’crois que j’n’ai vu pareille boucherie de ma vie !

— Le Aràn doit forcément avoir ses raisons, répondit Skand, la tête basse. Il ne nous laisserait pas sinon. Alfadir est juste ! Il nous protège et nous aime, nous sommes ses enfants après tout.

— Sahr ! Si ça pouvait être vrai !

Il releva la tête et la regarda de ses yeux larmoyants.

— Faùn t’a dit quelque chose ? fit-il, d’une voix traduisant son anxiété.

La guerrière pesta et sortit une gourde en peau de mouton de sa sacoche. Elle dévissa le goulot et but à grandes goulées afin d’humidifier sa gorge sèche, dépourvue de salive.

— Non, Faùn a perdu sa clairvoyance, tout comme le Aràn, articula-t-elle en s’essuyant la bouche d’un revers de la main, il reste plus que Wadruna et Solorùn pour ressentir un peu c’qui se passe. Et d’après c’que j’sais, aucun d’eux ne peut plus entrer en contact télépathique avec lui. Il s’est totalement fermé depuis dix ans maintenant.

Elle tendit la gourde à son homologue qui but à son tour quelques gorgées avant de la lui rendre.

— À cause de Hrafn, tu penses ?

— Sahr, possible. J’trouve ça injuste qu’il nous laisse livrés à nous-même et nous abandonne encore pour lui. C’est à croire qu’il n’y a que lui qui compte à ses yeux !

— Y’a peut-être un autre problème plus profond ? Réfléchit Skand.

La mine renfrognée, il serra avec force son médaillon.

— Vu son état, il va peut-être s’isoler définitivement à Oraden et passer le flambeau à un successeur digne de lui, il est vieux après tout. Mais personne n’est peut-être pas assez bien aux yeux du Aràn pour endosser cette responsabilité…

— Sahr ! J’espère pas ! J’veux pas que ça s’passe comme sur la Grand’terre. Norden a besoin de lui ! Surtout si leurs sámr d’empires viennent nous envahir à nouveau ! Comme si Pandreden, leur île, ne leur suffisait pas alors qu’elle est au moins vingt fois plus grande qu’notre Norden, à ce que j’sais !

— Tu sais ce qu’ils deviennent là-bas ? Adam était le dernier avec qui nous avions contact. J’crois qu’ça fait plusieurs décennies que la licorne n’a plus de lien avec nous ! Et dire qu’les hundr ont quitté leurs terres pour venir ici. Ils l’ont abandonné.

— J’sais pas trop mon p’tit Skand. J’sais juste qu’Adler a toujours une influence chez les Nordistes et Leijona chez les Sudistes. Mais j’sais pas ce que sont devenus Nahash et Andrias. Après, j’sais ça parce que Medreva nous l’a dit y’a longtemps, car elle tapait la causette avec les de Rochester qui s’renseignaient sur eux. Comme Alfadir s’fichait pas mal de savoir ce qu’ils devenaient.

— Alfadir n’aimait pas les Pandaràn ? s’étonna Skand, pourquoi ? D’après les légendes, ils sont aussi sages que nos Aràn !

— Faux, le Aràn est loin d’être un sage ! J’le respecte, mais j’connais ses défauts. Il est têtu, cachottier, autoritaire, possessif et surtout incroyablement fier et rancunier ! C’est clairement pas un modèle à suivre !

— Vrai ? Que lui ont fait les Pandaràn ?

— Wadruna te l’a jamais dit ? Demanda Sonjà en haussant un sourcil. Ça fait partie des choses à connaître en tant que chef ! Du moins pour le peu que l’on nous dit car j’suis sûre que nos Shamans ne nous disent pas tout.

Skand tourna la tête et observa sa Shaman qui marchait aux côtés d’Adèle et conversait avec elle afin de la rassurer.

— J’ai pas trop évoqué le sujet de la Grand’terre avec elle. J’devais penser à mes gens avant et à savoir comment accueillir la nouvelle Sensitive sur mes terres. Mon peuple est ravi de la recevoir à Estreden, c’est un immense honneur pour nous.

La guerrière eut un rictus et fronça les sourcils, dessinant une importante ride du lion sur son front.

— Une chance en effet, maugréa-t-elle, ça m’aurait bien arrangé de l’avoir dans mon peuple ! Faùn n’est vraiment pas au mieux, j’ai peur qu’il fasse comme le Aràn et se laisse aller lui aussi !

— Tu sais ce qu’il a ? C’est vrai qu’il avait pas l’air bien, l’éclat de ses yeux est moins intense que celui de Wadruna.

— Sahr ! Je crois qu’il en a marre de tout ça ! De tous ces problèmes, des Féros surtout. Je l’ai questionné récemment là-dessus, car j’voyais qu’il allait pas bien ! À ce que je sais, il a très mal accepté la décision du Aràn d’exclure Medreva et de le nommer en tant que Shaman supérieur. Il me l’avait jamais dit ça ! J’pensais que c’était Wadruna qui l’était depuis le temps… mais non, c’est mon Faùn !

— Vrai ? Je pensais que c’était Solorùn ! C’est le plus vieux de tous, le plus expérimenté et il a un apprenti depuis quelques années. Pourquoi Faùn fait-il des cachotteries dans ce genre ?

— Sahr ! J’sais pas. En même temps c’est pas comme si ça servait à quelque chose maintenant. Regarde l’état du Aràn. Comment veux-tu être le plus fidèle messager d’un être qui n’est plus clairvoyant. Remarque c’est peut-être pour ça que mon Shaman est comme ça, il doit ressentir pleinement les émotions d’Alfadir, qu’importe s’il n’entend plus ses pensées.

— C’est vraiment triste… j’ai de la peine pour lui !

— Vrai ! marmonna-t-elle.

Sonjà porta son regard sur son Shaman, posté quelques mètres devant elle. Faùn paraissait épuisé, perdu dans ses pensées. Ses yeux cernés de rides étaient d’un bleu vitreux, tout aussi délavé que ses poils de barbe et ses longs cheveux châtains maintenus en un chignon bas qui commençaient à virer au gris cendré.

Son cheval avançait d’un pas lent, tractant derrière lui la petite charrette en bois supportant une cage cadenassée par un verrou inviolable et à l’armature solide, au-dessus de laquelle la grosse valide d’Adèle était attachée. À l’intérieur de la cage, Mesali couinait, regardant tristement Iriden s’éloigner de son champ de vision, les mains agrippées contre les épais barreaux.

— C’la dit, j’crois que la réaction de la Féros rousse l’a pas mal marqué, t’as vu comment elle m’a tenue tête ? Et pourtant elle s’est pas laissé dominer malgré ses yeux embrasés ! J’ai jamais vu ça moi ! À croire que les vindyr et les hundr ont réussi à dompter les Féros !

À l’entente des couinements incessants de la Féros, Adèle ralentit l’allure de sa monture et se mit à hauteur de la charrette. Elle gratifia à la petite captive un large sourire chaleureux et, sans crainte, passa sa main à travers les barreaux.

Intriguée, Mesali la renifla et, tel un chien, la lécha. Dans un besoin d’être rassurée, elle frotta sa joue contre la paume de sa main blanche, ronronnant faiblement.

— Y’en a pas beaucoup sur leurs terres, nota Skand, ils se sont peut-être adaptés au fil des siècles, car ils savent qu’ils seront tués sinon. Leur mode de vie est étrange, les grands hundr sont déjà bien méchants envers les autres hundr et encore plus envers les vindyr ! Alors les Féros… c’est pas comme chez nous où on essaie de les intégrer.

— Faux, rétorqua Sonjà, on les a jamais vraiment intégrés, c’est ça l’problème. Comme l’a dit la Féros rousse, on les a jamais considérés comme des nôtres. Ils sont spéciaux, j’les ai toujours vus comme des bêtes. À part Servàn, bien sûr, mais comme il a grandi auprès de Faùn, j’me suis toujours dit qu’il se dominait grâce à lui. Remarque, c’est peut-être pareil pour cette Ambre, une Féros avec une sœur Sensitive, ça a dû calmer ses ardeurs.

Elle croisa les bras et soupira :

— C’qu’elle m’a dit m’a fait mal au cœur, car je crois que de toute ma vie de cheffe je me suis grandement trompée sur la façon dont il fallait que j’les gère. J’en ai jamais voulu chez moi, à Aerden, j’avais peur qu’ils me saccagent la cité et causent du trouble. Certes j’ai Mesali, mais bon, la p’tite est orpheline, j’allais pas la laisser. Mais v’là qu’elle est sauvage !

Il y eut un long silence où les deux chefs contemplaient la scène qui se jouait devant eux d’un air songeur.

Adèle gloussait et tentait de faire rire la petite captive qui la regardait avec étonnement et attention. Puis elle sortit de sa poche un des biscuits de sa fête de départ qu’elle avait ramené avec elle, et le lui tendit avec lenteur.

C’était un gâteau sablé recouvert de pépites de chocolat qu’elle avait spécialement concocté avec Séverine pour célébrer cette grande occasion. Elles avaient pris la dernière tablette existante du manoir.

— Tu en veux ? dit-elle en approchant le gâteau.

Mesali fut instantanément attirée par le fumet qui se dégageait du biscuit. Les yeux écarquillés, dessinant de grandes billes noires sur ses iris cuivrés, elle entrouvrit sa bouche et passa sa langue sur ses lèvres.

Désireuse d’obtenir cette chose inconnue si appétissante, la petite Féros se maîtrisa et la prit avec le plus grand soin qu’elle le pouvait. La bave aux lèvres, elle croqua la friandise, mastiqua bruyamment et l’avala en deux bouchées. Une fois terminé, elle fit les yeux doux à la jeune albinos afin d’espérer en avoir un deuxième, la main tendue vers elle.

Adèle fouilla à nouveau dans sa poche, sortit le dernier biscuit qu’elle avait en sa possession et le rompit en deux morceaux égaux afin de le partager. Mesali, heureuse, engloutit son bout et ronronna avec force.

— C’est vrai, qu’elle a été toute gentille lors du conseil, nota Sonjà, la Féros a pris soin d’elle, j’l’ai jamais vue aussi calme. J’m’en veux de la traiter aussi mal maintenant que j’sais qu’elle peut dev’nir moins sauvageonne. Va falloir qu’j’essaie d’la dresser autrement.

— Tu veux me la confier ? proposa Skand. Elles ont l’air de bien s’entendre elle et la petite. Ça te fera ça de moins à gérer et puis elle sera bien chez nous, auprès d’une Sensitive. Surtout qu’elles ont à peu près le même âge.

Sonjà grimaça, pensive.

— Hum… j’aime bien ton idée. C’est vrai qu’elle n’a pas vraiment de famille chez nous, j’pense qu’elle sera bien chez les tiens. Mais te sens-tu capable de gérer une Féros ? Surtout au vu de son tempérament ardent ?

Skand se gratta la joue puis haussa les épaules.

— J’pense que oui. Comme t’as dit, faut pas oublier que la petite Sensitive a sa grande sœur Féros, j’pense pas que ce soit trop dur pour elle de comprendre ta Mesali. C’est vrai que j’ai pas de Féros Dominaux chez moi, seulement une petite dizaine de Latents en tout et pour tout. Et j’crois pas qu’mon peuple sera ravi d’en recevoir une. Mais bon, j’me dis que c’est pas si mal de rapprocher les Féros des Sensitifs quand ils sont jeunes. Ça a bien fonctionné sur Servàn ou cette Ambre, alors pourquoi pas sur elle ?

— Sahr, tu dis vrai ! On peut tenter la chose et voir c’que ça donne oui.

Un fin sourire s’esquissa sur ses lèvres, réjouie de cette alternative et à la vue des deux jeunes filles qui tentaient de communiquer entre elles par des gestes et des onomatopées.

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