NORDEN – Chapitre 138

Chapitre 138 – Le Aràn et les Pandaràn 1/2

Le crépuscule venait tout juste de s’installer lorsque le groupe termina son repas ; un simple bouillon de légumes concoctés avec le reste des aliments qu’ils avaient encore en leur possession, accompagnés de morceaux de viande séchée et de fruits secs.

Pour le dessert, Skand et Adèle étaient allés cueillir des pommes, déjà bien mûres en cette saison ; ces fruits étaient issus des rares pommiers restants. Pendant ce temps, Sonjà se chargeait de ramasser du bois pour le feu, tandis que Wadruna épluchait les légumes et que Faùn s’occupait de Mesali.

Souhaitant lui faire se dégourdir les jambes et la vessie avant d’aller dormir, le Shaman tenait sa protégée en laisse. Celle-ci était composée d’une chaîne à maillage solide, mais léger, maintenue à son collier métallique qui tintait à chacun de ses déplacements. Ils se baladaient dans les allées au sol rocailleux, jonché de touffes d’herbes hautes, et cheminaient entre les habitations, longeant un petit ru jusqu’au puits. Celui-ci se situait sur la place centrale du village, à proximité des vergers. Enfin, ils passèrent aux latrines afin de se soulager, car la petite peinait à se retenir longtemps et avait la sale habitude de mouiller son paillage.

Sur leur chemin, ils croisèrent un certain nombre d’animaux sauvages que la petite s’extasiait à admirer avec ravissement et les pointait du doigt tout en les désignant. Ainsi les kanina succédaient aux rotta et aux fugl.

Ces créatures si répandues sur l’île avaient fait de cet endroit leur nouveau fief. Depuis la disparition de la Shaman Medreva, la vieille cité noréenne, laissée définitivement à l’abandon, avait perdu toute sa superbe de jadis. N’étant plus habitée, la végétation avait repris ses droits, noyant les maisons sous un vaste réseau verdoyant de ronces et de branches, s’enfonçant dans les moindres interstices de la roche. Même les dernières inscriptions sur le tronc du portique commençaient à s’effacer, dissimulant les dernières traces du peuple de Hrafn sur le territoire.

Pendant le dîner, le Shaman avait été mis au courant par sa cheffe de la proposition généreuse de Skand au sujet de la sauvageonne. D’abord troublé par cette annonce, il avait fini par se laisser convaincre, conscient qu’il n’avait rien à perdre dans cette démarche et qu’une Féros en moins sur ses terres pourrait lui permettre de souffler un peu.

Dès qu’il eut terminé son repas, il se leva et prit un bol qu’il remplit généreusement de soupe. Il piocha une poignée de fruits secs et un morceau de salaison puis partit en direction de la maison située juste en face où il trouva Mesali assise dans sa cage, proche de la chaleur du foyer, dont les flammes crépitaient. Elle paraissait concentrée et, avec son doigt, dessinait des symboles abstraits indescriptibles sur la terre battue.

Elle redressa soudainement la tête, prenant une grande inspiration afin de humer le délicat fumet de carottes, de poireaux et d’oignons qui parvenait à ses narines. Affamée, elle ouvrit la bouche et passa sa langue sur ses lèvres. Pourtant, contrairement à son habitude, la petite ne se précipita pas sur sa gamelle et attendit sagement que son Shaman la lui donne.

L’homme esquissa un sourire, amusé par ce changement d’attitude, puis lui tendit le breuvage qu’elle prit précautionneusement, les doigts écarquillés. Elle ferma les yeux et porta la soupe à son nez, flairant cet effluve chaud si appétissant qu’elle avala goulûment en quelques gorgées et reposa le bol vide au sol, après avoir léché la dernière goutte.

Faùn fouilla dans sa poche et brandit alors le morceau de viande de mouton séché. À cette vision, il la vit écarquiller les yeux. D’un geste incontrôlé, elle se rua vers lui et manqua de peu de lui lacérer le bras, les doigts recroquevillés semblables à une serre.

Courroucé par son emportement, il fit claquer sa langue et lui fit signe de s’asseoir en la pointant de son index menaçant. Puis, voyant qu’elle ne réagissait pas, il plissa les yeux et montra les dents, ce qui eut le don de la calmer instantanément ; la petite savait qu’il s’agissait d’un dernier avertissement avant qu’il ne la sermonne et ne la prive.

L’homme, ayant perdu toute sa clairvoyance et son degré de persuasion depuis ces dernières années, devait user d’astuces annexes afin de soudoyer son peuple lorsqu’il le fallait. Il était vrai que la Sensitivité se révélait fort utile pour gérer une population étendue sur un si vaste territoire, où la plupart de ses gens vivaient isolés en clans épars, disséminés aux quatre coins sans réelle cohésion. Ou même pour apaiser le mal-être permanent de ces Féros qui, inlassablement, répétaient les mêmes erreurs, effectuaient les mêmes actes de barbarie, essuyaient les mêmes pulsions ; qu’importe les innombrables remontrances et sermons dont il faisait preuve constamment.

Pourtant, cette faculté avait un coût ; un coût exorbitant dont il ne pouvait plus en payer le prix. En effet, avant cette perte de faculté, Faùn était le plus assidu et le plus puissant Shaman de l’île après Medreva. Or, depuis la trahison de cette dernière, celle en qui Alfadir avait toute confiance, le Aràn furieux, l’avait reniée et exilée. La tâche incombait à Faùn de lui succéder et de devoir ainsi gérer les problèmes du territoire noréen sans se soucier nullement de ce qui pouvait se passer dans le territoire nord, dorénavant privé de tout lien avec les terres noréennes.

À son grand désarroi, cet homme pacifique et d’une extrême bienveillance était doté d’une Sensitivité largement supérieure à celle de ses confrères. Quel ne fut pas son désespoir lorsqu’il fut contraint d’abandonner le peuple de Hrafn, soumis à leur triste sort. Quelle injustice de priver ainsi tout un peuple de ses racines pour les erreurs de certains individus. Cette injonction le rendit malade, au point qu’il en revint à renier ses principes et à mépriser son Aràn dont la sagesse n’était plus. Ajouter à cela cette odieuse et terrible vérité qu’il avait apprise à Oraden, lors de son entretien avec le Aràn, seul à seul. Celle-ci la rongeait intérieurement, tel un venin parcourant ses veines.

Faùn inspira profondément et bloqua sa respiration avant de soupirer avec lenteur, tentant de chasser toutes ces pensées néfastes. Puis, notant que la petite Féros était redevenue calme, il lui tendit à nouveau le morceau qu’elle mâchait avec entrain, ses petites dents jaunes farouchement enfoncées dans la salaison. Il en profita pour lui mettre dans le bol une poignée de fruits secs qu’elle s’empressa d’engloutir sans même les mâcher.

Dès qu’elle eut terminé son repas, elle s’essuya la bouche d’un revers de la main et contempla son Shaman en silence, intriguée de le voir rester devant elle sans rien dire. D’abord hésitant, l’homme approcha sa main et la passa derrière les barreaux, la paume fièrement visible, effectuant ainsi le même geste que la petite albinos.

Mesali tourna la tête, interloquée. Puis, voyant qu’il ne paraissait pas furieux, le regard sans animosité, elle approcha sa tête et vint poser sa joue contre sa main. Tout en le dévisageant, elle tenta un timide ronronnement.

Après un instant sans bouger, Faùn retira sa main, sortit la clé de sa poche et vérifia que la cage était verrouillée, puis il la rangea dans sa besace. Il prit ensuite un cachet, un mélange de plantes narcotiques et soporifiques, qu’il avala, souhaitant apaiser son esprit pour la nuit à venir. Enfin, il se leva, regarda une dernière fois la petite, puis s’en alla regagner sa couche, un léger sourire esquissé sur son visage aux yeux larmoyants.

Lorsqu’il rejoignit ses camarades, il vit sa consœur en train de discuter tranquillement avec sa nouvelle apprentie. La petite tenait entre ses mains deux grands bois de cerf, ayant appartenu à Medreva, qu’elle scrutait dans les moindres détails. Ceux-ci possédaient un grand nombre d’inscriptions runiques ainsi qu’un corbeau gravé à la base de l’une des cornes. Assise au coin du feu, le visage léché par la clarté flamboyante des flammes, la vieille Shaman lui racontait les histoires de la genèse de l’île et du peuple de Hrafn qu’Adèle écoutait avec la plus grande attention.

— Norden est la première île au Monde à avoir émergée, commença-t-elle, elle se forma toute seule et ne comptait que peu d’animaux ; des oiseaux ou mammifères marins principalement. Un beau jour, une poignée d’hommes arriva sur l’île à bord de simples embarcations de bois, il y a de cela des millénaires. Ils étaient accompagnés de plusieurs animaux de toutes sortes et de toutes tailles.

Elle fit parcourir ses doigts sur la corne et lui montra un bateau gravé avec un homme armé d’une lance, un chien assis à ses côtés.

— Ces gens venaient de Pandreden, la Grande-terre. C’étaient des explorateurs amoureux de la nature avec qui ils communiaient, connus sous le nom de noréens. Au fil des âges, ce peuple grandit et s’épanouit sur cette île isolée du monde qu’ils baptisèrent Noréeden qui deviendra plus tard Norden. Les autres espèces se multiplièrent et évoluèrent également en ce vaste milieu où tout était propice à leur développement.

Elle descendit son doigt et pointa la figure d’un homme tenant entre ses mains une sphère rayonnante.

— Un beau jour, l’île décida de prendre vie et de poursuivre son existence sous une forme charnelle. Elle choisit parmi toutes les créatures qui y habitaient un noréen. Le choix était grand, mais sa volonté se porta sur Alfadir. C’était un homme d’une quarantaine d’années sans caractéristiques particulières ; il n’était ni plus sage, ni plus valeureux, ni plus fort que tous les autres. Comme tous les premiers noréens, il avait la peau basanée, les cheveux noirs, les yeux bleus et la silhouette de petite taille, fine et musclée.

— Comme toi et Skand ? demanda l’apprentie.

— C’est exact ! Alfadir reçut en lui l’âme de Norden avec qui il fusionna et devint à jamais l’entité protectrice de celle-ci. L’île était heureuse de ce choix, d’autant qu’elle pouvait surveiller de près tous ses habitants. Mais elle se lassa de ne posséder qu’une seule enveloppe, car elle trouvait que les noréens commençaient à devenir orgueilleux et à se sentir supérieurs aux autres espèces. De ce fait, elle décida de doter Alfadir d’un don de transformation afin que ses descendants puissent voir le monde d’une autre manière.

Elle montra l’image d’un grand Cerf aux bois immenses, représenté de debout et de profil, sous lequel était inscrit une rune que Wadruna lui traduit « Hjarta Aràn Alfadir ».

— Pour donner un certain équilibre sur l’île, Norden décida de lui accorder également deux autres dons qui seront répartis aléatoirement dans la population : la capacité Féros et la faculté Sensitive.

— Comme Ambre et moi-même !

Cette réflexion fit doucement sourire Faùn qui les écoutait sans un mot.

— Les premiers noréens à en être doté étaient ses deux fils, des jumeaux baptisés Korpr et Hrafn, les ancêtres de ton peuple et du mien. Korpr a hérité de la Sensitivité tandis que Hrafn a obtenu le Féros. Mais une incroyable longévité fut accordée à tous les deux afin qu’il puissent procréer généreusement et peupler l’île de leur semence particulière. Alfadir les aimait plus que tout et ils ont eu, à l’instar de leur père, une descendance prolifique. Ils ont alors fondé les deux premières tribus réparties équitablement entre le nord et le sud.

Un bruissement d’aile se fit entendre ; Anselme venait de pénétrer dans la maison, se glissant avec adresse par la petite fenêtre sans vitre. Il atterrit sur les couvertures, entre les trois Shamans. Le corbeau paraissait rassasié, son ventre gonflé et tendu masquait son cou et son bec était encore humide de sa pitance.

— Des siècles plus tard, dit posément Wadruna, Alfadir, voyant qu’il avait déjà tant accompli en tant qu’humain, décida de se métamorphoser et de prendre sa forme animale ; le Grand Cerf des tourbières. Les noréens commencèrent à le vénérer, surtout que la plupart d’entre eux étaient ses descendants. Ils lui créèrent un sanctuaire au centre de la forêt qu’ils nommèrent Oraden. Et les deux premiers shamans virent le jour.

— À quoi servent les Shamans exactement ? demanda-t-elle en toute innocence.

— À prendre soin des peuples et surtout à servir le Aràn Alfadir ! Annonça la vieille dame tout en observant Faùn droit dans les yeux, le regard empli de bienveillance. Nous sommes ses messagers, nous seuls sommes autorisés à parler avec lui via notre esprit et nous pouvons également ressentir ce que chaque être vivant à proximité éprouve via ce qui s’appelle le Lien.

— Ce sont les vibrations au niveau du ventre ? Et les pensées dans la tête ?

— Oui, et plus une personne est proche de toi et compte pour toi, plus le Lien que tu éprouveras avec elle sera fort.

— M’apprendras-tu à le maîtriser ? S’enquit-elle, les yeux brillants. Je sais qu’il est très fort avec ma sœur, l’ennui est que ça la gêne que je ressente les mêmes choses qu’elle. Ses vibrations sont étranges, elles me font vraiment mal, même si parfois elles sont très agréables.

Elle baissa la tête, la mine renfrognée.

— Je ne sais pas pourquoi elles sont aussi douloureuses. C’est peut-être dû à son Féros, mais celles de mon père sont pareilles.

Puis elle redressa la tête et contempla l’homme qui se tenait en face d’elle.

— Même les tiennes sont comme ça ! lui avoua-t-elle.

Faùn grimaça et passa une main dans ses cheveux.

— Ne t’inquiète pas, je t’apprendrais à les maîtriser au fil des ans, assura la vieille dame, ton apprentissage sera certes plus long que celui de Fuùr, mais tout comme ta famille, je tiens à ce que tu sois éduquée entre les deux territoires. Norden a besoin de gens ouverts et qui connaissent l’ensemble de nos deux mondes, celui des noréens et des aranoréens. Il en va de notre survie. Le peuple corbeau du Nord se doit de revivre.

Une larme perla sur la joue de Faùn qui l’essuya discrètement. Ce geste singulier ne manqua pas d’échapper à sa consœur.

— Vas-tu enfin te décider à m’en parler ?

Il fronça les sourcils et grimaça.

— Je ne peux pas Wadruna !

— Faùn, ton état empire ! Tu trembles, tes vibrations sont atrocement douloureuses à supporter ! Tu comptes faire quoi ? Te laisser dépérir comme le Aràn et me laisser seule avec Solorùn à gérer tous les peuples ? Ou tu vas enfin me dire réellement ce qui se passe pour que je puisse t’aider ?

— Je n’ai pas le droit, Wadruna ! Si le Aràn l’apprend…

— Si le Aràn l’apprend ? Faùn nous le trahissons déjà avec ce que nous faisons ! Ne me sors pas cette excuse, je te prie !

Il soupira et baissa la tête :

— Soit, rejoins-moi dehors après que la petite soit couchée.

— Qu’est-il arrivé par la suite pour Korpr et Hrafn ? S’enquit la petite, trouvant le silence trop long et sentant l’atmosphère se tendre.

— Ils prirent à leur tour leur forme animalière, se transformant en deux corbeaux, pour protéger leur île et vivre pleinement leur existence, poursuivit Faùn, ils sillonnaient le ciel par delà les mers et les océans, se rendant régulièrement sur Pandreden. Korpr pouvait ressentir la moindre émotion de tous les êtres qui se trouvaient autour tandis que Hrafn, déclencha sa forme Berserk et devint un véritable prédateur. L’oiseau pouvait voler à une vitesse inimaginable et repérer une proie à plusieurs kilomètres. Pour éviter que son frère ne devienne violent, Korpr restait auprès de lui afin de l’apaiser par sa présence.

— Les Sensitifs dominent les Féros ?

— Pas dominer, mais ils les guident, annonça Wadruna. Leur aura leur permet de les calmer et de faire baisser leurs ardeurs. N’as-tu jamais remarqué cela avec ta sœur ?

Anselme rejoignit sa petite sœur et se posa sur ses cuisses, lové contre elle. La petite posa les bois sur le côté et grattouilla le corbeau qui roucoula de plaisir.

— Un peu, réfléchit la petite, ça ne marche pas toujours et ça me demande souvent de gros efforts ! C’est plus simple avec les autres. Même si après Ambre finit toujours par s’excuser et à m’écouter… du coup, ça voulait dire que Hrafn écoutait Korpr ?

— Oui, cependant, sans que personne ne sache comment cela a pu être possible, Korpr fut transpercé par la flèche d’un harpon et mourut instantanément ; son corps s’écrasant dans les profondeurs de l’océan.

— Comme dans la chanson des Jumeaux ?

Faùn, le visage grave, approuva. Il s’éclaircit la voix et commença à chanter l’air ainsi que le dernier couplet, claquant sèchement les mots :

Pauvre corbeau à présent seul

Du frère devant faire son deuil

Qu’une flèche lancée

Venait de faucher

— Les chants sont là pour nous rappeler les faits du passé, loin d’êtres de simples mythes et légendes. Tout élément raconté provient d’une histoire jadis passée, assura son mentor.

— Tout élément raconté provient d’une version relatée jadis passée, ajouta-t-il en scrutant le corbeau d’un œil mauvais.

À cette précision, Wadruna comprit le fond du problème. Le Shaman esquissa un signe de la main, puis il ôta son médaillon en forme d’oiseau gravé dans de l’os afin de lui montrer un symbole runique qui y était inscrit.

— Il est écrit Visku, précisa-t-il, cela signifie sagesse.

Sur ce, il prit son arc posé sur le muret de la cheminée et le tendit à la petite afin de le lui montrer. Adèle, émerveillée par la beauté de l’objet, le contempla en silence.

Il s’agissait d’un immense arc recurve daté de plusieurs siècles dont l’état de conservation paraissait comme neuf. La pièce, taillée directement dans le bois du vénérable Hjarta Aràn, était unique, sacrée et faisait office d’œuvre plus que d’arme à part entière. La corde était faite en crin de sanglier, prélevé de la queue de Svingars. Elle était tressée finement, la rendant extrêmement solide. D’étranges symboles runiques s’apparentant à des dessins étaient gravés dans le manche, ciselés avec soin.

— Il faut que tu saches que dans notre culture, hormis nous, les Shamans, nous n’avions pas l’habitude d’écrire ou de lire. Nous avons appris cela auprès des aranéens afin de nous adapter. Nous parlons la même langue que vous dorénavant, afin que nous puissions échanger. Bien que certains mots de notre dialecte demeurent.

— Quelle est notre langue ?

— Une langue provenant de Pandreden. La langue syllabique pandaranéenne. Nous avons été obligés de l’apprendre, car Alfadir désirait entretenir des relations avec les aranéens ainsi qu’avec la Grande-terre. Cela n’avait pas plu à nos ancêtres à l’époque, mais il fallait nous adapter. Ne serait-ce que pour continuer de parler avec vous, les vindyr, le peuple de Hrafn. Avant nous parlions le noréen commun, une langue accentuelle, beaucoup moins développée que la vôtre. Très peu de gens la parlent de nos jours, même si un bon nombre de mots, les noms particulièrement voire certaines phrases complètes comme des chants ou des devises, demeurent encore.

— Que s’est-il passé après la mort de Korpr ?

Faùn se massa les yeux et soupira :

— Alfadir était fou de chagrin et, selon la légende, Hrafn devint alors incontrôlable. Il aurait alors parcouru le monde à la recherche des assassins de son jumeau, submergé par la fureur du Berserk. Norden devint alors sans protection et une première invasion eut lieu. Alfadir, jadis encore puissant, repoussa l’assaut, accompagné d’un nouveau Berserk majeur, le loup Ulfarks, et de sa femme Velsidir, une Sensitive. Ulfarks était un loup noir de grande taille et aux yeux jaunes.

— Un loup comme Saùr ?

Faùn ricana :

— Non, Ulfarks disposait d’une force largement supérieure à celle de Saùr. Le loup, guidé par sa femme, se révéla être une arme redoutable. Il fut doté d’un rugissement si puissant qu’il faisait craquer la coque des navires et paralysait l’ennemi. La bataille fut courte et Ulfarks paya de sa vie le prix de cette victoire.

— Une troisième tribu vit le jour en son honneur, poursuivit Wadruna, ainsi, le peuple loup fut créé et les individus appartenant à celle-ci virent leur peau et leurs yeux devenir noirs et leur carrure s’étoffer au fil des années.

— Comme Rufùs Hani, c’est ça ?

— C’est exact, la majorité des Hani descendent des Ulfarks, même si bon nombre d’entre eux sont aranoréens désormais. Les véritables Ulfarks vivent maintenant dans les carrières Sud. Solorùn est leur Shaman et Saùr et Fenri sont leurs chefs.

— Et pour les Svingars ? s’interrogea la petite en regardant Faùn. C’est un sanglier votre emblème, c’est ça ?

— Tout à fait plussoya le Shaman. Trois siècles passèrent depuis ce combat et Hrafn n’était toujours pas revenu. Une seconde invasion eut lieu et Alfadir dut à nouveau protéger l’île. Un autre Berserk majeur se déclencha, Svinfylkingars connu autrement sous le nom de Svingars. Il était accompagné par Androva, sa mère Sensitive. Svingars était un immense sanglier gris et de la taille d’un bateau. Ses coups de sabot étaient si puissants que la terre tremblait à son passage. Il lui suffisait d’un claquement pour faire s’effondrer les arbres et les rochers. C’est à cause de lui que la région Nord de l’île perdit un grand nombre de ses forêts au profit de plaines.

— Cette deuxième invasion échoua et Norden pouvait à nouveau vivre en paix. Cependant, les dégâts furent si nombreux que les sols devinrent stériles pendant des décennies, la faune avait péri et la flore s’était détériorée. Beaucoup de noréens moururent les années suivantes.

— Que s’est-il passé après ?

— Alfadir, fortement impacté par la détresse de son peuple, décida par la suite de changer de stratégie de défense, annonça Wadruna, il garda Svingars en tant que protecteur des terres et, en son hommage, il créa une quatrième tribu, le peuple sanglier. Et pour pouvoir protéger son île au mieux, le Aràn décida de scinder son âme en deux entités jumelles. L’une resterait à terre et l’autre irait sous la mer, l’une ne pourra quitter Norden et l’autre ne pourra y accoster. Ainsi naquit Jörmungand, un être aussi puissant qu’Alfadir.

— Il était comment Jörmungand ? s’enquit Adèle, les yeux brillants. Papa m’a dit qu’il l’avait déjà vu et qu’il ressemblait à une immense serpent, avec une tête aussi grosse que le bâtiment de la mairie.

Faùn se gratta la barbe et regarda la fillette, gêné. Il échangea un regard à sa consœur, qui posa un doigt sur ses lèvres. « Pas maintenant, laisse-moi le temps ! »

Il cligna des yeux et hocha la tête. « Comme tu voudras ! ».

— Pour pouvoir se déplacer dans les profondeurs, Jörmungand hérita de la forme d’un serpent marin géant, le Höggormurinn Kóngur ou l’Hydre comme vous l’appelez par chez vous. Ce que tu dois savoir au sujet des deux frères, c’est qu’ils sont les seuls individus à conserver à la fois le Féros et la Sensitivité. Ils peuvent lire dans les pensées et masquer les leurs, même aux sensitifs. Ils peuvent redevenir humains et sont considérés comme étant la forme optimale de transformation, le Berserk Alpha.

— Wahou ! s’exclama la fillette, émerveillée. Que s’est-il passé après ?

— Un beau jour, comme par miracle, Hrafn finit par rentrer. Sa colère s’était estompée et il prit plaisir à surveiller l’île du haut du ciel, restant non loin de son père. Les siècles passèrent, Svingars finit par mourir de vieillesse.

—  Pendant huit siècles, Jörmungand repoussa les assauts maritimes, défendant Norden de la menace de Pandreden. Il était devenu la terreur des mers. Les humains l’appelaient La Bête. Il était redouté, c’était un fléau qu’aucun marin n’espérait croiser. Enivré par ce puissant pouvoir, Jörmungand se déchaînait contre ses ennemis. Jusqu’au jour où le Serpent, las de poursuivre cette mission tant la routine devenait pesante et l’ennemi trop faible face à sa toute-puissance, finit par s’endormir au fond de l’océan. Et ce sans avertir Alfadir, jusqu’au jour où un peuple d’immigrés accosta sur l’île et commença à s’épanouir en son sein, au grand étonnement du Aràn.

— Les aranéens ?

— Ils ne s’appelaient pas ainsi à l’époque, mais oui, c’est d’eux dont il s’agit. C’était un peuple issu d’un ancien territoire de Pandreden baptisé la Fédération, qui s’appelait Empire de Tempérance encore avant cela, si ma mémoire est bonne. Ils troquèrent ce nom dénué d’intérêt pour un terme plus approprié, celui d’aranéen, littéralement traduit par « peuple protégé » qui vient du mot de « Aràn » désignant « le Protecteur ».

— C’est pour ça qu’ils ont pu arriver sur Norden ?

— Vrai ! Maugréa Sonjà qui venait d’entrer dans la pièce à son tour en compagnie de Skand. Les hundr, comme on les appelle chez nous, depuis le temps.

— Ça veut dire quoi hundr ?

— Chiens ! Lâcha-t-elle, le visage grimaçant.

La guerrière ôta sa cape et enleva ses bottes. Puis, elle s’allongea et se couvrit d’une immense peau tannée surplombée par sa cape en peau d’ours.

Adèle s’allongea et Wadruna, telle une mère de substitution, emmitoufla la petite sous ses couvertures et posa Anselme, endormi, sur son ventre.

— La suite, tu la connais puisqu’elle fait partie de ton histoire et qu’elle t’est enseignée.

— Pourquoi Jörmungand n’aide plus son frère ? demanda-t-elle en s’installant confortablement. Pourquoi ne retrouve-t-il pas Hrafn et sont encore fâchés ?

— Cela mon enfant, je te le raconterai plus tard. Pour l’instant il est tard, il est temps que tu dormes. Nous avons une longue route à faire demain.

À ces paroles, prononcées avec douceur, Adèle ferma les yeux et s’endormit instantanément.

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