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NORDEN – Chapitre 149

Chapitre 149 – Alliés inespérés

— Réveille-toi rouquine !

Ambre dormait profondément lorsqu’elle fut extirpée de son sommeil par les appels et les mouvements de Théodore qui lui avait agrippé l’épaule et la secouait énergiquement. Elle ouvrit un œil puis se redressa sur son fauteuil en sursaut. D’un geste vif, elle passa une main sur ses yeux voilés et tenta rapidement de récupérer ses esprits.

— Qu’y a-t-il ? maugréa-t-elle.

Énervée, elle eut un mouvement de recul en remarquant la silhouette du marquis postée juste devant elle, un peu trop près de sa personne. Elle balaya sa prise d’un revers de la main et le regarda avec défiance. Le jeune homme affichait un teint tout aussi blême que la veille et paraissait inquiet.

— J’ai entendu du bruit en bas, quelqu’un est entré et tente de forcer la porte ! expliqua-t-il tout en scrutant la porte de la chambre.

La jeune femme tendit l’oreille ; il avait raison. Le parquet grinçait et le bois de la porte craquait avec fracas par à-coups répétés à intervalles irréguliers, entrecoupés de grattements.

Elle se leva et se pencha vers lui en toute discrétion.

— T’as une arme ? chuchota-t-elle.

Le marquis esquissa un sourire et lui montra le revolver qu’elle avait ramassé la veille et engouffré dans la poche de sa veste.

Réticente de voir cet homme avec une arme entre les mains, elle ouvrit sa main afin qu’il la lui donne.

— Tu m’excuseras, rouquine, mais je la garde !

— Donne-la-moi !

— Hors de question ! fit-il en éloignant le revolver et en lui tendant les clés, et puis tu ne sais même pas tirer ! Alors va ouvrir et je te couvre.

Elle montra les dents et grogna.

— J’aime pas te savoir avec cet engin juste derrière moi !

— Quoi ? T’as peur que je te tire dessus peut-être ? railla-t-il. Si j’avais voulu te blesser ou abuser de toi sache que j’aurais saisi l’opportunité cette nuit pendant que tu dormais et ronflais comme une bienheureuse.

Elle pesta puis, voyant qu’elle ne pourra pas le convaincre de lui céder l’arme, elle soupira de résignation. Le cœur battant à tout rompre, elle s’avança lentement jusqu’à la porte, en bout du couloir plongé dans la semi-obscurité. Ils marchaient à pas feutrés, tentant de faire le moins de bruit possible sur ce vieux parquet grinçant recouvert d’un tapis ras. Théodore, posté deux mètres derrière Ambre, maintenait la porte en joue.

— Attends mon signal avant d’ouvrir ! avisa-t-il en se positionnant à côté d’elle. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un humain.

— C’est une bête qu’il y a de l’autre côté tu crois ?

Pour toute réponse, il haussa les épaules et pointa son revolver juste devant lui, prêt à faire feu. Avec la plus grande précaution, la jeune femme engouffra une des clés dans la serrure et la fit pivoter. Mais avant qu’elle ne puisse l’ouvrir, le bois craqua et l’imposante porte s’ouvrit, percutant avec force la jeune femme qui la reçut de plein fouet. Une forme indiscernable entra en trombe et se projeta avec violence contre le marquis qui, déstabilisé, tira. La balle siffla et s’enfonça dans le plafond, provoquant un bruit sourd qui résonna à travers le couloir.

Sous la charge de son assaillant, il s’effondra au sol, le souffle court coupé par l’impact. Choqué, il resta paralysé un moment, ne comprenant pas vraiment ce qui venait de lui arriver. Il observait avec des yeux écarquillés, l’étrange spécimen qui se tenait au-dessus de lui ; une forme sombre, bordée de noir, dotée d’yeux flamboyants et disposant de petits crocs jaunes sales, couverts de baves, bien visibles. La créature hargneuse grognait, le plaquant sur la moquette et lui écrasant le torse de sa petite masse compacte, férocement puissante pour un gabarit de cette taille-là. Ses mains aux ongles griffus s’enfonçaient avec une facilité déconcertante contre son torse, arrachant au garçon un cri aigu et plaintif.

Assise par terre, Ambre avait le dos appuyé contre le mur et pressait sa main contre son front. Elle gémissait, à moitié assommée. La créature lâcha son emprise et se jeta dans ses bras. La jeune femme ouvrit un œil et, ébahie, reconnut Mesali qui paraissait ravie de la revoir tant elle ronronnait ; elle se pressait contre elle, la tête nichée contre son cou, manquant de l’étouffer.

— Mesali ? parvint-elle à articuler. Mais que fais-tu ici ?

Pour toute réponse, la petite Féros défit son étreinte et la contempla de ses yeux brillants, un sourire inquiétant se dessinant sur son visage juvénile.

— Ketta ! s’exclama-t-elle en la pointant du doigt.

Ambre la dévisagea et vit qu’elle était barbouillée de suie, de poussières et de multiples croûtes de sang qui ne paraissait pas être le sien.

— Tu es toute seule ? fit-elle en lui caressant la joue afin de ne pas l’inquiéter. Où sont Faùn et ta cheffe Sonjà ?

— Tu la connais ? s’enquit Théodore qui parvenait difficilement à se relever, le corps totalement endolori.

Il tremblait de tous ses membres, le cœur battant démesurément vite contre sa poitrine. La jeune femme acquiesça et se leva péniblement. Elle prit une grande inspiration, gagnée par le vertige et un horrible haut-le-cœur, puis soupira longuement. Enfin, se sentant un peu mieux, elle tendit une main au marquis afin de l’aider à se relever. Mais à peine s’était-il redressé qu’il s’échoua à nouveau au sol et laissa échapper un cri de douleur.

Interloquée, elle remarqua qu’une tache écarlate s’étendait en bas de sa chemise ; sa plaie s’était rouverte. Elle leva les yeux au ciel, terriblement énervée, puis porta son regard sur Mesali et la sermonna avec vigueur, serrant rageusement son bras et la pointant d’un doigt menaçant. Devant la colère et les mots incompréhensibles de la Féros rousse, la petite se recroquevilla et couina. Triste d’être ainsi disputée, elle fit la moue et dévisageait le jeune hundr de ses grands yeux larmoyants.

Théodore se redressa en se tenant au mur pour garder l’équilibre. D’une main frêle, il déboutonna le bas de sa chemise et enleva le bandage. En voyant l’état de sa plaie, il pesta de rage.

— Putain, mais c’est pas vrai ! Je vais encore devoir me panser !

— On a pas le temps, il faut qu’on parte ! objecta Ambre, alarmée. Le coup de feu ne passera pas inaperçu et si Mesali est arrivée ici, il est possible qu’elle ait été suivie. Qui sait qui pourrait débouler ici d’un moment à l’autre.

Le marquis grogna et retourna péniblement dans la chambre. Il s’installa sur le lit et ôta sa chemise. Mesali, intriguée par le marquis blessé, l’observait avec la plus grande attention, la tête juste à côté de son ventre. Elle approchait timidement sa main lorsque Théodore, exaspéré par cette créature, la gifla avec force.

— Dégage de là toi ! cria-t-il à son attention.

La petite s’en retrouva hébétée et montra les crocs, prête à se jeter sur lui. Mais Ambre la retint par les cheveux puis la serra contre elle afin de l’immobiliser. L’enfant gigotait et se tortillait en tous sens avec une force impressionnante. Elle grognait, bavait et ne quittait pas du regard sa cible.

Quand elle fut légèrement calmée, Ambre la libéra de son emprise et remarqua avec effroi que le papier de son arbre généalogique gisait au sol devant le fauteuil. Elle pesta intérieurement et le ramassa discrètement, se demandant depuis combien de temps celui-ci était là et espérant secrètement que le marquis ne soit pas tombé dessus.

— Non ! trancha-t-elle d’une voix ferme, coupée dans ses réflexions, alors que la petite s’apprêtait à se jeter à nouveau sur le marquis.

Ambre la pointa du doigt et lui agrippa fermement le poignet pour lui signaler de ne rien faire. Mesali grimaça et baissa la tête en guise de soumission ; scrutant le hundr avec dédain et dévoilant une de ses canines d’un air de défis. Tandis qu’Ambre tentait de modérer les ardeurs de la petite, Théodore prit la trousse de soins, se débarrassa des vieilles compresses et en disposa rapidement de nouvelles. Puis il enroula une bande autour de l’abdomen sur laquelle il disposa un chiffon, compressant au mieux ses entailles. Enfin il enfila une veste cintrée de marin militaire trouvée dans l’armoire. La jeune femme lâcha la petite et se dirigea vers la fenêtre.

— Par où faut-il passer ?

— Ça dépend, tu veux toujours rejoindre la mairie ? maugréa-t-il, en avalant un cachet. Tu sais qu’il y a des chances pour qu’il ne soit plus là-bas ! Surtout après ce qui s’est passé la nuit dernière.

— Je m’en doute oui, fit-elle en ouvrant discrètement la vitre. Ça sent encore plus le brûlé dehors !

Anxieuse, elle examina l’extérieur avec intérêt.

— La route semble encore intacte, c’est difficile de s’en rendre compte avec ce brouillard, mais je vois pas mal de nuages plus sombres et quelques éclats orangés. Et j’entends quelques coups de feu, des cris et des bruits de sabots. À mon avis ça grouille encore de soldats. Tu sais s’il existe un point de ralliement en cas de problème ?

— Je sais qu’ils ont un repaire à Varden oui, mais je ne sais nullement où. Si tant est qu’il soit atteignable et surtout encore debout.

Ambre pesta :

— C’est grand Varden !

Théodore fit le tour de la pièce avec lenteur, prenant soin de ne pas aggraver sa blessure, et prit quelques balles qu’il chargea dans son revolver.

— Deux choix s’offrent à nous, soit on sort, soit on reste encore ici en espérant que ce moucheron n’ait pas rameuté de possibles rôdeurs, dit-il en pointant Mesali, après, on peut toujours tenter une escapade en ville. Je ne sais pas si on risque une attaque dorénavant, le tremblement de terre a dû en refroidir plus d’un. Avec un peu de chance, on croisera un groupe allié. Dans le cas inverse, on pourra toujours espérer être capturés.

— Parle pour toi, marquis ! C’est vrai que monsieur Théodore ne craint rien, protégé par son petit statut de privilégié et ayant la chance de posséder une queue.

— C’est sûr que je risque moins que toi, rouquine ! Mais je n’en serais pas moins menacé par un soldat ou un belligérant. J’ai crû, en effet comprendre que mon père s’apprêtait à rejoindre von Dorff. Si ça se trouve, que l’on croise un groupe ou l’autre, nous ne craindrons rien.

— Sauf si comme Friedz le sous-entendait, ton père est considéré comme un traître. Auquel cas je n’ose même pas imaginer ton sort s’ils t’attrapent !

— Ils ne me tueront pas, ça je te le garantis. Même si père n’était plus trop apprécié depuis qu’il a rallié le Baron et encore plus depuis qu’il s’est fait pincer il y a trois jours avec son stock de D.H.P.A. il n’en reste pas moins un membre de l’Élite et un marquis ! Qu’importe ce que Friedz a pu colporté à son sujet.

— C’est drôle, mais Meredith me disait la même chose. Qu’elle n’avait rien à craindre avec son statut de duchesse or, ça ne l’a pas empêché de se faire agresser au port par la population et le marquis Desrosiers.

Théodore fit une moue puis adressa un œil noir à la petite créature qui s’agitait et humait toutes les surfaces présentent dans la pièce. Il tendit l’arme à la jeune femme et en trouva une deuxième sous le lit de la chambre annexe. Mesali, intriguée par cet étrange objet gris et brillant, le renifla. Ambre resta immobile quelques instants, en pleine réflexion devant le comportement de la petite Féros qui se bouchait le nez devant l’odeur du revolver.

— Hum… je crois que j’ai une idée pour le retrouver, réfléchit-elle.

Le marquis suivit son regard, médusé.

— Laisse-moi deviner, tu veux te servir de cette créature comme d’un chien afin qu’elle flaire la piste du Chien lui-même ? Tu sais que ça risque d’être infructueux vu l’incroyable quantité de fumée et de poussière dans l’air pour brouiller les pistes ! Sans parler de la possible échappée de gaz qui pour le coup se révélerait extrêmement dangereux.

— C’est exact et je vais tenter cette manœuvre ! Qu’importe si je dois faire pas mal de détours pour arriver là-bas ! Et si l’idée ne t’enchante guère, cher Théodore, sache que tu n’es absolument pas obligé de nous accompagner !

— Ah oui ? Et qui va te défendre en cas d’attaque rouquine, dis-moi ? Tu ne sais ni tirer ni viser !

— C’est sûr que ce sera tellement plus simple de me déplacer avec un boulet qui peut à peine mettre un pied devant l’autre !

Il laissa échapper un rire nerveux et enfila ses bottes.

— T’es toujours aussi insupportable !

— M’énerve pas où je te laisse là !

En toute discrétion, elle engouffra la broche de Blanche ainsi que son arbre généalogique dans la poche de sa fausse veste militaire ; ne pouvant se résoudre à porter la sienne, encore humide et dont l’odeur d’égout était infecte. Une fois le groupe paré, le marquis s’appuya sur l’épaule de la jeune femme puis ils descendirent discrètement les marches, rejoignant la sortie.

Le trio, sur le qui-vive, s’extirpa prudemment du cabaret pour s’engouffrer dans les rues sinistres et désertiques de la ville noyées par la brume de l’aurore où seuls quelques rares éléments et couleurs étaient discernables.

Le sol était cabossé et le pavement déchaussé. Des trous béants apparaissaient par endroits, proches des plaques d’égout à moitié détruites, si profonds qu’il était impossible d’en discerner le fond. Plusieurs victimes gisaient au sol, inertes, écrasées par des amas de roches, de briques ou des poutres de bois massifs d’habitations. Même celles en grosses pierres blanches, les plus luxueuses d’entre elles, n’avaient visiblement pas pu encaisser les chocs des innombrables secousses. Les vestiges barraient la voie, la rendant impraticable pour des gens dans leur état et les obligeant à faire demi-tour. Ils marchaient avec lenteurs, prenant soin de ne pas poser leurs pieds sur des bris de verre, des copeaux de métal tranchants ou des pancartes glissantes.

Au bout d’un long moment, après de nombreux détours, ils parvinrent à regagner un grand axe. Ambre fut prise d’un mal-être soudain en longeant l’allée, essayant de ne pas s’attarder devant le triste spectacle qui s’étendait autour d’elle, où de multiples cadavres de gens et d’animaux éventrés gisaient inertes sous les vapeurs brumeuses, se décomposant à même le sol ; résultat catastrophique des actes barbares et abominables de la veille.

À la vue des dépouilles empilées les unes sur les autres et ayant pour la majorité des cas le ventre lacéré, les viscères apparents et la gorge tranchée, la jeune femme fut prise d’un haut-le-cœur. L’une d’elles attira particulièrement leur attention, les stoppant net dans leur progression et les laissant complètement ahuris.

— C’est… c’est un ours ? s’étonna le marquis.

Ambre, tout aussi choquée, étudia l’animal.

En effet, il s’agissait d’un immense ursidé, étendu de tout son long sur la chaussée, le corps troué de balles à de multiples endroits.

— Je crois oui… un noréen sans aucun doute.

Ils contournèrent l’obstacle, écœurés par l’odeur émanant de la victime en pleine décomposition, déjà possédée par les mouches et les rats qui se faufilaient entre les entrailles, la dévorant allègrement.

Ils quittèrent le grand axe, certes plus praticable, mais nettement plus périlleux, pour des ruelles parallèles. Plus ils avançaient vers l’Est, n’étant plus qu’à quelques centaines de mètres de la mairie, plus les morts s’entassaient. Arrivés en haut d’un escalier dont les pierres fissurées et la rambarde tanguante ne semblaient tenir que par miracle, Ambre serra Théodore par la taille, passant son bras juste sous son aisselle, afin de l’aider à descendre et de conserver son équilibre. Ce dernier paraissait apprécier de la voir naturellement effectuer ce geste sans arrière-pensée. D’ordinaire, il l’aurait titillée, laissant échapper une remarque cynique sur cette situation cocasse. Pourtant il fit un effort pour se retenir, sentant que la rouquine l’aurait très certainement abandonné sans once de culpabilité suite à cela, voire pire.

Soudain des détonations se firent entendre. À ce son, fort inhabituel pour un noréen des tribus, Mesali ne put s’empêcher de pousser un cri de stupeur, relativement strident.

Merde ! pesta Ambre intérieurement.

Alarmés, ils hâtèrent le pas dans la direction opposée. Mesali courait devant, les sens en alerte, tournant constamment la tête à la recherche d’un danger potentiel. La jeune femme, quant à elle, tentait de courir au mieux, croulant sous le poids d’un Théodore haletant. Leur seul but était de se perdre parmi les ruelles et de trouver une cachette au plus vite dans une maison pillée ou derrière un mur délabré afin d’attendre un moment favorable pour continuer. Néanmoins, l’état du garçon restait préoccupant et il leur fallait gagner au plus vite un dispensaire pour l’y déposer.

Derrière eux, des claquements de sabot se rapprochaient à une vitesse alarmante. Dans leur fuite, Ambre entendit son arme choir contre les pavés glissants de la chaussée trempée. Elle pesta, mais ne prit pas la peine de s’arrêter pour la ramasser. Ils tournèrent dans une allée à gauche et arrivèrent au pied d’un muret de trois bons mètres de hauteur. Mesali dans son élan l’escalada sans peine, plantant ses ongles dans les interstices de la roche et se propulsant avec agilité. Elle sauta de l’autre côté et s’éloigna sans se retourner. Les deux jeunes se retrouvèrent bloqués et observèrent le mur de pierre qui se dressait devant eux, incapables de l’escalader dans ces conditions.

Paniqués, ils se figèrent un instant. Ambre étudia la surface, cherchant désespérément un point d’appui pour se hisser afin d’échapper à leurs poursuivants. Malheureusement, aucune voie ne semblait mener à cette issue favorable. Elle fut sortie de ses réflexions par un mouvement brusque qui la fit se projeter en avant. Sans qu’elle eût le temps de réagir, elle fut plaquée avec force contre le mur. Légèrement sonnée, elle se retourna et vit que Théodore se dressait devant elle, le dos tourné, faisant barrage avec leurs assaillants.

Je rêve où il me protège là ? songea-t-elle, stupéfaite.

Il portait son revolver tendu à bout de bras, prêt à tirer sur les deux silhouettes à cheval qui leur barraient la route. Celles-ci s’avancèrent, une semblait massive et l’autre nettement plus petite. Leurs chevaux, des palefrois de noble allure, dodelinaient des oreilles avec agitation et mordaient furieusement leur mors.

Théodore les observait, les mains tremblantes, et Ambre tentait de les discerner, cachée intégralement derrière son protecteur inattendu. Ils étaient maintenus en joue, l’éclat des armes de leurs adversaires scintillant aux pâles rayons du petit jour.

— Surtout reste derrière moi, s’ils voient qui je suis je doute qu’ils fassent feu, lui annonça-t-il d’une voix faible.

Il déglutit péniblement et s’éclaircit la voix.

— Qui êtes-vous ? Parlez ! cria-t-il.

Ils entendirent des chuchotements indistincts, puis, après un temps, une voix aiguë lui répondit :

— Chambellan ?

Interloqué, le marquis resta coi, tentant d’analyser cette voix qui lui semblait si familière. Ambre, le voyant tenir son arme avec pénibilité, avança sa main le long de son bras et lui prit le revolver.

— Attends avant de tirer, chuchota-t-il à son oreille, je connais cette voix.

Les montures approchèrent et les deux silhouettes commencèrent à se dévoiler. L’une s’avança davantage, n’étant plus qu’à deux mètres de leur cible.

À la vue de cet homme à cheval, Théodore soupira de soulagement et laissa échapper un rire.

— Bonjour Victorien, annonça-t-il posément.

Le cavalier, un jeune garçon dans la vingtaine, à la carrure massive et vêtu d’un habit d’apparat tout en noir, pouffa et se retourna vers son acolyte :

— C’est bien lui ! Il est avec la rousse !

Il porta son regard sur eux et les dévisagea :

— C’est dangereux de se balader avec un costume pareil dans les rues, on vous a pris pour des soldats. C’est une chance qu’on ne vous ait pas chassé de suite.

Il descendit de sa monture afin de les saluer.

— T’as une mine pitoyable mon Chambellan ! nota-t-il, en le sondant intensément.

L’autre cavalier s’approcha, dévoilant une femme brune et mince, tout aussi jeune, portant les armoiries de la famille des von Dorff brodées sur son veston et les apparats de son cheval.

— Diane ! ricana le marquis tout en appuyant sur les bras de sa partenaire afin qu’elle baisse son arme.

Ambre grognait et montrait les dents, tout en dévisageant ces inconnus avec méfiance.

— N’aie crainte, ce sont nos alliés.

— Il y a une von Dorff ! maugréa-t-elle, nerveuse.

— Tu n’as rien à craindre de celle-ci ! C’est une amie.

— Je vois que la demoiselle n’est guère rassurée, fit Victorien en enlaçant le marquis.

Il plongea sa tête dans son cou et l’embrassa.

— Comme tu m’as manqué mon cher, j’ai cru qu’il t’était arrivé malheur. Tu m’avais promis de revenir avec Blanche. On s’est grandement inquiétés de ton absence. On a quadrillé tout le périmètre de long en large depuis hier soir en espérant vous retrouver.

Il l’enserra davantage ce qui décrocha un cri de douleur au garçon, suivi d’un spasme.

— Doucement, je suis blessé ! J’ai subi une attaque des hommes de Laflégère. Ambre m’a porté secours et on s’est réfugiés au cabaret de père pour passer la nuit.

— Et Blanche ? s’enquit la jeune femme. Un émissaire de Léopold nous a avertis qu’elle n’était pas rentrée au manoir. On espérait qu’elle soit avec toi…

Théodore eut un rictus :

— Elle a pris sa forme animalière.

Une expression de tristesse passa dans les yeux sombres de la cavalière.

— Nous le savons, marmonna-t-elle, Edmund nous a prévenus cette nuit. Il est avec Louise, parti pour Meriden avec monsieur de Rochester et des soldats de la Garde.

Sur le qui-vive, Ambre étudiait la scène, les scrutant tour à tour, le cœur battant ardemment contre sa poitrine.

Les deux jeunes se placèrent de chaque côté du marquis et le soutinrent afin de le ramener avec eux, ne se souciant nullement de la noréenne qui les observait sans bouger, les doigts crispés sur l’arme. Ils aidèrent le marquis à se hisser sur le palefroi, puis Victorien monta derrière lui, le maintenant fermement contre son torse. Enfin, il passa ses bras de chaque côté de la taille du blessé pour cueillir les rênes et resserrer son emprise.

— Où allons-nous ? demanda-t-il à ses deux amis.

— Nous allons au repaire, mon cher. À l’hospice de père.

Il acquiesça et porta son regard sur Ambre.

— Tu viens rouquine ? articula-t-il.

La jeune femme ne bougeait pas et observait le mur de pierre, espérant que Mesali s’en était sortie et était partie se réfugier autre part ; elle ressentait de l’appréhension à l’idée de savoir la petite seule dans cette immense ville.

— Je ne sais pas trop, marmonna-t-elle en fixant le mur.

— Ta petite sauvageonne est partie, tu ne la reverras sûrement pas, tu sais.

— Il faut que j’aille à Varden… je dois retrouver Alexander.

— Écoute, je ne veux pas te dissuader de te rendre là-bas, mais vu ton état tu devrais plutôt songer à te faire soigner et à ne pas errer seule dans les rues, surtout avec ta condition physique, l’en dissuada Victorien.

— Pourquoi cela ? maugréa-t-elle.

— Il y a encore beaucoup de soldats dans les rues, des hommes de von Dorff et de Laflégère surtout, répondit Diane avec mépris, si t’as envie de te faire neutraliser alors continue ton chemin, je suis sûre que mon oncle serait ravi d’avoir la compagne du maire captive entre ses griffes.

— Sans parler qu’au vu de l’état de la basse-ville, mieux vaut être prudents et surtout avoir une bonne condition physique ! Le séisme n’a pas épargné Varden.

— Que sous-entendez-vous par épargné ?

— Tu vas nous fatiguer longtemps à nous poser des questions aussi stupides ? cracha la von Dorff. Il y a eu un séisme hier, ça a ravagé le port et par conséquent crée une vague qui a déferlé sur toute la basse-ville. Tu rajoutes à cela les innombrables secousses, les pillages et les départs de feu et tu as une vision plus que réaliste de la ville à l’heure actuelle !

Ambre écarquilla les yeux et demeura interdite.

— Le mieux est que tu nous suives aux hospices, poursuivit Victorien, et qu’une fois là-bas, après t’être reposée et soignée par des médecins qui analyseront ton cas, tu trouves un moyen de regagner la basse-ville.

— Savez-vous au moins où est le maire ?

— Hélas, non ! répondit calmement le garçon. Après, si ça peut te rassurer, sache que la mairie était vide lorsque le marquis von Dorff et le comte en ont pris possession.

À cette confidence, Ambre soupira, rassurée de le savoir potentiellement vivant.

— Allez-viens, rouquine ! Ça ne sert à rien de t’entêter pour l’instant.

— Je ne sais pas…

— Écoute-les bon sang ! cracha Diane, agacée de la voir tergiverser. T’es la future baronne je te signale, donc logiquement quiconque tu croiseras aux hospices te devra le respect. Tu passeras en priorité alors jouis de ton statut et ne nous fait pas perdre notre temps ! On a plein de choses à faire !

— Comment savez-vous cela ? s’étonna-t-elle.

— Tout simplement parce que dès qu’un homme comme le marquis Wolfgang von Eyre est au courant de ce genre de fait, l’information ne tarde généralement pas à faire le tour de l’île.

Ambre fronça les sourcils et montra les dents :

— Qui me dit que vous n’en profiterez pas vous-même pour me livrer aux von Dorff ? feula-t-elle en toisant la cavalière.

— Tout simplement parce que dehors c’est l’anarchie et que si tu veux espérer un minimum d’aide et de soutien tu devrais nous suivre au lieu de tergiverser ! Qu’importe si ceux que tu croiseras au repaire sont alliés ou ennemis, tout le monde est blessé ou crevé.

Une fois à cheval, la von Dorff tendit sa main afin de l’inviter à monter. Ambre, hésitante, finit par se laisser convaincre et se hissa derrière elle. Dès qu’elle fut en selle, la jeune femme passa ses bras autour de la taille de sa cavalière et regarda une dernière fois en direction du mur tandis que les deux cavaliers engagèrent leur monture au trot et quittèrent l’impasse en direction d’une grande allée.

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