NORDEN – Chapitre 150

Chapitre 150 – Les confidences de la mésange 1/2

Les mouettes et les goélands envahissaient la grande place de Varden dont le sol était intégralement recouvert d’eau sur plusieurs centimètres, peinant à s’engouffrer dans les interstices et les rigoles tant la pluie, mais surtout le passage du serpent marin non loin du port, avait transporté une quantité astronomique d’eau. Ainsi, la place circulaire voyait son pavement jonché de bon nombre de crustacés et petits poissons qui se retrouvaient piégés, tentant vainement de se dissimuler sous la couche de vase.

Les oiseaux se délectaient de ce repas si aisément disponible et plantaient leurs becs dans la chair blanche de leurs proies. Ils accompagnaient les corbeaux, perchés plus haut, sur la statue de Friedrich, fissurée et cassée par endroits, ou encore sur le toit de l’horloge de la poste dont l’aiguille indiquait six heures. Ces charognards au plumage noir dévoraient avec avidité les lambeaux de peau de la multitude de cadavres, au teint livide parsemé de plaques rouges et grises, qui gisaient sur le pavement. Les corps, balayés par le léger mouvement de l’eau, paraissaient s’animer, formant des pantins désarticulés et offrant aux spectateurs de la Mésange Galante une scène macabre et hypnotique.

Tous s’étaient regroupés à l’étage dans un salon cosy, épargné par les odeurs de boue et de vase qui recouvraient l’intégralité du rez-de-chaussée sur plusieurs centimètres, répandant un effluve nauséabond de poisson à travers la vieille maison, légèrement atténué par les accents de café et de soupe que Bernadette venait de préparer dans deux marmites suspendues aux crémaillères du foyer de l’étage.

Elle avait pris contact avec la tenancière de l’auberge annexe, sa voisine directe logeant dans la maison mitoyenne, afin qu’elle leur ouvre les parties communes de l’étage. Elles comportaient de nombreuses chambres de bonnes situées juste sous les toits, de petite superficie et mansardées ; permettant ainsi de rendre accessible et de loger les résidents de la Mésange.

Alexander, juste derrière la vitre masquée par les jalousies, guettait la grande place à l’affût du moindre mouvement suspect. Il soupira et contempla brièvement son reflet à travers la vitre. Son apparence était négligée, l’homme avait le teint pâle et les yeux cernés de larges sillons noirs ; les trois heures de sommeil qu’il avait réussi à s’octroyer se révélaient insuffisantes. Ses cheveux ébènes non peignés étaient ébouriffés et encerclaient son visage à la manière d’une crinière, s’échouant sur son pull bleu à col roulé largement trop grand pour lui.

Tout en examinant la chevalière de Wolfgang, tenue au creux de sa main bandée, l’homme songea à Ambre ; était-elle sauve ? Encore en ville ?

Il fut tiré de ses pensées par son oncle, qui prit place sur la banquette de velours, juste à côté de lui, et déposa amicalement une main sur son épaule.

— Comment allez-vous ? demanda-t-il calmement.

Le marquis, tout comme son neveu, affichait un état de fatigue avancé et buvait une boisson chaude, tenant fermement sa tasse de ses doigts entaillés.

— Ma foi, comme vous le savez, j’ai connu pire, soupira-t-il en se frottant les yeux.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’il s’obstine de la sorte, annonça le marquis en scrutant la chevalière, il n’aurait jamais dû se déplacer jusqu’ici, c’était du suicide dans son état, le venin de serpent ne pardonne pas.

Alexander approuva d’un signe de tête.

— Il cherchait son fils, cela pouvait se comprendre. Bien que je haïssais Mantis au vu de tout ce qu’il m’avait infligé je ne pouvais m’empêcher d’être admiratif sur la façon dont il prenait soin de son fils. Comme quoi, même les pires d’entre nous peuvent être capables du mieux.

— Il est vrai que vous n’avez jamais connu une telle chose, Alexander. Votre père était un fou. Un sadique et un égoïste comme rarement il m’a été donné d’en voir. Je m’en suis tellement voulu de n’avoir jamais rien su percevoir sur la façon dont il vous traitait vous et vos domestiques. De ne rien avoir remarqué de la folie qui le rongeait au fil des ans jusqu’à lui faire perdre totalement sa lucidité et commettre les pires actes qui soient.

— Pourtant, mère l’aimait et avait su trouver en lui ce bonheur qu’elle recherchait. Je n’imaginais pas, petit, à quel point l’amour et la perte d’un être cher pouvaient à ce point nous rendre fous. Ce n’est que lorsque Désirée me fut enlevée que j’ai compris alors ce que mon père avait dû ressentir lors de la perte d’Ophélia.

Il se pinça les lèvres et commença à frotter nerveusement la paume de sa seule main valide.

— Je fus réjoui de sa mort, non pas finalement parce qu’il le méritait, mais parce qu’elle venait de le libérer de ce supplice qui le submergeait depuis si longtemps. Ambroise avait eu raison de lui trancher la gorge ce soir-là. Même si d’ordinaire je n’aurais su cautionner un tel acte. Le meurtre ne résout jamais rien, hélas, il ne fait qu’empirer un esprit déjà bien tourmenté.

— C’était pourtant ce que vous vous apprêtiez à faire ce soir-là, sur les docks, objecta Lucius, ne me dites pas que ce n’était pas un duel à mort que vous aviez organisé avec de Malherbes et Deslauriers en témoins, en toute discrétion. Si je n’étais pas intervenu, c’était l’un de vous deux qui tuiez l’autre. Et vous avez été assez fous pour oser prendre cette drogue afin d’en finir !

— Pour dire vrai ? rétorqua Alexander en regardant son oncle. Je souhaitais qu’il me tue, je ne m’attendais pas à survivre à ce combat. Je voulais qu’on en termine tous les deux. Comme ma tendre Désirée ou mon père, je n’avais plus toute ma raison, j’ai commis cet acte de manière pulsionnelle. Je dois ma vie aujourd’hui à votre sauvetage et à l’intervention d’Ambroise qui a été assez futé pour vous prévenir à mon insu. Le renard m’aura sauvé plus d’une fois.

— « Traitez vos domestiques comme vos pairs, avec respect et considération et vous en serez toujours grandis. » Tels étaient les principes de notre famille Alexander, c’est une chance que ma tante Aurélia ait décidé d’épouser cet Aristide von Tassle, votre grand-père. J’ai toujours beaucoup apprécié cet homme et me réjouissais de la voir heureuse auprès de lui.

— Dire qu’il ne reste plus grand monde de vivant ou du moins encore humain de cette époque.

Lucius acquiesça et but une gorgée de café :

— Il est vrai hélas ! Je crois savoir qu’il vous reste néanmoins votre chère Séverine et votre fidèle Pieter.

À l’évocation du palefrenier, les deux hommes se retournèrent et le virent au côté de James, tentant de rassurer le jeune Léonhard ainsi que le couple de vieillards déboussolés.

— Ils sont toujours aussi discrets, murmura Desrosiers. J’ai été fort surpris quand James m’a annoncé son attirance pour cet homme. Il a été bref dans ses paroles. Je n’ai pas osé lui en demander davantage là-dessus, mais je présume que cela doit faire des années qu’ils se côtoient.

— En effet, j’avais à peine seize ans lorsque Pieter m’en a parlé, ils se connaissaient à peine et j’ai été son premier confident. Il avait besoin d’un lieu pour être tranquille avec lui. Chose que je comprenais tout à fait puisque je faisais pareil avec Désirée. Et dire que c’était il y a plus de vingt-quatre ans maintenant.

— Les mœurs aussi ont beaucoup évoluées. Je me souviens qu’à l’époque ce genre de relation était mal vu. Certes, moins méprisées et condamnables que les relations aranoréennes qui les concernent également, mais elles n’en restaient pas moins pointées du doigt, tout comme les relations nobles-roturiers qui à présent sont monnaie courante, même au sein de l’Élite. Votre mère a eu la chance de pouvoir se marier avec Ulrich. C’est un privilège qui n’avait pu m’être accordé des années avant cela.

Alexander regarda son oncle, surpris.

— Vous aimiez une femme mon oncle ?

Il eut un petit rire et soupira.

— En effet, aimé est un mot un peu fort, mais j’en étais fortement épris. C’était une aranéenne de bonne famille, de belle éducation et avec un métier tout aussi noble. Pourtant, étant l’héritier du titre, je devais absolument épouser une femme titrée. Mais malheureusement aucune de celles qui pouvaient prétendre au poste ne me plaisait.

— Qu’avez-vous donc fait ?

— Je pense, cher neveu, au vu de nos caractères relativement similaires que vous vous en doutez ! ricana-t-il. J’ai fait ce qui me semblait le plus juste. À savoir ne pas me marier ni engendrer de descendance.

Alexander se redressa et eut un rire moqueur.

— L’Élite se sera détruite d’elle-même. Une belle fin s’annonce et le début d’une nouvelle ère qui je l’espère sera plus profitable pour l’ensemble des peuples.

— Je suis d’accord avec vous, mais sachez que le titre de marquis, si vous le souhaitez, vous reviendra à ma mort ainsi qu’à votre descendance.

— Il n’en sera rien je le crains, soupira Alexander, Ambre ne peut enfanter et je ne suis pas sûr de vouloir à nouveau tenter l’expérience. La perte de ma petite Pauline m’avait totalement ébranlé à l’époque. Et la transformation d’Anselme m’a également beaucoup chamboulé. Je ne veux plus m’attacher à quiconque désormais.

Il porta son regard sur le groupe d’enfants où Léonhard jouait aux cartes avec Pieter, sa maman assise sur son épaule.

— Néanmoins j’ai toujours Adèle, qui porte mon nom à présent. La dernière von Tassle légitime et celle qui pourra transmettre mon nom ou le vôtre si elle le désire.

Lucius, songeur, huma sa tasse et sourit :

— Si je suis bien ce raisonnement, cela voudrait dire que votre fille adoptive, l’héritière de Jörmungand, est en voie de devenir possiblement marquise ? Le Aràn doit être ravi. De plus, cela signifierait qu’elle serait d’un rang supérieur à celui que pouvait avoir votre père, le baron.

Alexander eut un sourire franc, dévoilant toutes ses dents et plissa ses yeux bordés de rides.

— Et surtout que la fille d’Ambroise, donc la petite fille de Séverine, notre domestique, sera de meilleur rang que celui de père. Chose fichtrement amusante lorsque l’on sait le combat de cette éblouissante Élite pour perpétuer la pureté de la race aranéenne. Séverine et sa famille auront, à leur insu, eu une petite revanche sur la vie.

— Finalement, le serpent ne s’en tire pas trop mal quant au destin de sa progéniture. Entre les duchesses et vous qui prenez sous votre aile les deux autres. Elles seront toutes parvenues à devenir nobles, même si pour Ambre, le chemin aura été plus laborieux pour y parvenir.

— J’en suis le premier étonné, comme je l’ai avoué à Séverine, je me suis laissé emporter par la colère vis-à-vis de Léandre que j’avais croisé lors de ma venue dans votre fabuleux domaine. J’ai été choqué par la virulence de ses propos concernant ma friponne ou Ambre et de la révulsion qu’il éprouvait en me voyant.

Il baissa la tête, les yeux larmoyants.

— Je commençais effectivement à ressentir pour cette jeune femme, mon acolyte, cette étincelle que j’avais longuement refoulée en moi. J’avais même songé à lui demander sa main. Pas de suite bien entendu, mais je chérissais sa présence à mes côtés et je commençais à redouter l’idée qu’elle puisse s’éprendre d’un autre.

Il leva la tête et contempla le plafond, l’œil vague.

— Bien sûr, au vu de tout ce que je lui avais fait subir, je me devais d’être extrêmement patient avec elle. J’ai redouté plus d’une fois qu’elle ne me file entre les doigts, au point que j’ai commis des actions abominables en me servant de sa petite sœur pour la soudoyer. Le stratagème était perfide et je redoute le moment où je devrais la mettre au courant de toute la manipulation que j’avais mise en œuvre pour la séduire. Certes elle n’aimera guère l’entendre, mais au moins, je n’aurai plus rien à lui cacher dorénavant.

Il laissa échapper un petit rire nerveux :

— Quand je vois ce qu’elle est, je me demande effectivement s’il n’y a pas là quelque traumatisme à l’idée de m’engager auprès d’une personne de sa veine. Elle est absolument tout ce que mon père et l’Élite auraient pu rejeter chez une femme. C’est une noréenne, sans titre ni fortune, elle est rustre, inculte sur bon nombre de choses. Elle est tachée sur presque l’ensemble du corps, possède une couleur d’yeux et de cheveux inhabituelle. Elle est petite de taille, a une silhouette toute en courbes et une apparence qu’elle néglige constamment et qu’elle accentue par une démarche désinvolte. Elle exprime son point de vue et son mécontentement en permanence sans la moindre gêne ; qu’importe son interlocuteur.

Il laissa essuyer une larme, ému.

— Et maintenant je sais qu’elle est Féros et donc considérée comme une créature à part, pour ne pas dire inférieure même parmi les noréens… à croire que j’aurais envie de détruire tout ce que mes aïeux m’ont inculqué depuis tant d’années et ce rien qu’avec une alliance qu’ils jugeraient outrageante et scandaleuse. La rébellion est parfois aisée.

— Je suis entièrement d’accord avec vous, fit le marquis tout en portant son regard vers la duchesse.

Irène se tenait assise sur une chaise, caressant d’une main sa fille Blanche et buvant une boisson chaude en compagnie de Bernadette.

— Il en va de même pour le Aràn Jörmungand.

— Que savez-vous exactement sur lui, sur Irène et sur toute cette histoire en général.

— Pas grand-chose, avoua Lucius, hormis que la volonté du serpent est simple et honorable : vouloir posséder une descendance sur l’île et la chérir dans le but de protéger Norden tout en y ayant un intérêt de le faire. Voyez-vous, Jörmungand a pendant des siècles protégé l’île afin d’aider son frère. Or, Alfadir, pensant être dans son bon droit, a tout fait pour être la seule entité à profiter d’une descendance sur l’île. Il a pendant des siècles écarté son jumeau. Il lui faisait exécuter les sales besognes, au point que ce dernier, las d’être continuellement mis à contribution sans rien gagner en retour, a décidé de tout arrêter du jour au lendemain et de s’endormir.

— Hrafn a une nouvelle fois disparu et les fédérés sont arrivés, marmonna Alexander.

— C’est exact ! Alfadir s’est rendu compte de l’inaction de son frère et l’avait alors appelé afin de le remettre au travail. Jörmungand, enclin a négocier avec son jumeau, lui a alors demandé d’instaurer une tribu en son honneur en échange de son dévouement ce qu’Alfadir a décliné.

— D’où le combat entre les frères il y a deux cent cinquante ans de cela ? Est-ce juste ?

— Tout à fait, où Alfadir s’en trouva fort affaibli et demanda de l’aide auprès de notre peuple. J’ai eu de la chance que ma famille possède la Goélette depuis des siècles et travaille étroitement avec les de Rochester depuis tout ce temps. Je connaissais tous les espions, même si je ne savais rien sur eux personnellement ou sur leur famille.

Alexander observa attentivement Bernadette, se remémorant la pièce du rez-de-chaussée où des apparats militaires ornaient le dessus de la cheminée. Il avait été intrigué par la présence de ce sabre de la marine de très belle facture accompagné d’un tricorne richement ouvragé.

— Et que savez-vous sur madame Beloiseau ? S’enquit-il, pensif. Je vois qu’elle aussi possède des attirails militaires et au vu de la manière dont elle parle avec Irène et comment les de Rochester lui font confiance, je suppose qu’elle est des leurs. Serait-elle la femme d’un espion ?

— Pas exactement. Tout ce que j’ai appris concernant cette femme m’a été avoué il y a peu par madame von Hauzen, car je ne connaissais absolument rien ni d’elle ni de sa fille.

— De sa fille ? fit-il, interloqué.

— La jeune femme qui se trouve sur la photo que vous avez longuement scrutée tout à l’heure.

Alexander, perplexe, tentait de comprendre qui était cette grande fille d’une vingtaine d’années aux cheveux auburn dont le visage lui était familier.

— Qui est-elle ? demanda-t-il, agacé de ne pouvoir retrouver à qui elle lui faisait penser.

Lucius eut un petit rire :

— La duchesse von Hauzen.

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