NORDEN – Chapitre 155

Chapitre 155 – Mauvaise augure

Essoufflée, Adèle déposa un lourd panier garni de provisions et soupira longuement. Le visage rouge, elle s’affala au sol et prit un grand verre d’eau qu’elle but d’une traite. Puis elle le garda entre les mains et contempla en silence la jeune femme qui se tenait à sa gauche. Il s’agissait d’une aranéenne âgée de vingt-six ans, aux cheveux châtain coiffés en une grande natte, qui retombait devant son épaule musclée, et à la silhouette aux formes généreuses. Cette dernière prodiguait des soins à un homme mal en point dont l’état semblait préoccupant malgré les nombreuses heures qu’elle avait passées à le soigner.

Concentrée, Louise von Dorff pansait les blessures, appliquant méticuleusement une compresse sur le ventre du blessé, dont la plaie béante venait d’être désinfectée puis recousue. L’homme gisait allongé sur le sol et demeurait inconscient, les pupilles bougeant frénétiquement sous ses paupières closes. Fiévreux, il tremblait de tous ses membres et de larges gouttes de sueur perlaient sur son front dégarni, mouillant les draps de sa couche, devenus humides.

La petite déglutit péniblement en remarquant l’incroyable quantité de sang sur la serviette et le tas de compresses disposé proche de sa tête. Les fichus pourpres se distinguaient nettement dans cette maison obscure, seulement éclairée par les faibles flammèches d’un feu mourant, consommant les dernières branches à disposition.

— Qu’est-ce qu’il a ? chuchota la petite. Il a beaucoup saigné, dis donc. Tu crois qu’il va s’en sortir ?

Louise lui adressa un sourire faux, dévoilant l’intégralité de ses dents, ennuyée par cette question à laquelle elle ne pouvait y répondre.

— Il a reçu un vilain coup à l’abdomen. Je ne pense pas que ses jours soient en danger, mais il a de la fièvre.

Elle fronça les sourcils et se rongea l’intérieur des joues. Les mains tremblantes, elle crispait ses doigts autour du bandage, peinant à dérouler correctement la bande tant l’épuisement et la peur de voir son patient défaillir la rendaient à cran.

— Je peux t’aider à faire quelque chose ?

— Ma foi, il n’y a pas grand-chose que tu puisses faire je le crains. Sauf si tu veux aller me remplir ce seau d’eau.

Elle lui indiqua l’objet et se remit à la tâche. Avant que la fillette ne parte, Louise se tourna vers elle et l’alpagua :

— Si jamais tu croises Edmund en chemin, peux-tu lui demander de venir me rejoindre ici s’il te plaît ? Je voudrais avoir son avis. Tu lui dis que c’est important.

— C’est le grand garçon brun avec qui tu parlais tout à l’heure ? Celui avec les lunettes et qui a l’air tout gentil ?

La jeune femme laissa échapper un rire puis acquiesça. Adèle s’empara du seau et s’en alla accomplir sa mission.

Dehors, de nombreuses personnes s’agitaient, fourmillant en tous sens. Cavaliers, attelages et charrettes arpentaient les allées étroites de Meriden, tentant de porter secours aux blessés et d’organiser le campement. La vieille cité noréenne, d’ordinaire si calme, se révélait être une fourmilière où chacun avait son rôle ; certains soignaient les blessés, d’autres achalandaient les vivres et les denrées, surveillaient les lieux ou s’occupaient du nettoyage du linge. Même les enfants se voyaient confier des tâches rébarbatives adaptées à leur condition telles qu’éplucher les légumes, chercher du bois, cueillir orties et baies.

La fillette croisa Edmund qui venait tout juste de sortir de l’une des maisons et affichait une mine tout aussi soucieuse que celle de sa cousine. Elle s’approcha et se posta devant lui, le regardant de ses grands yeux bleus perçants. Le médecin, intrigué par son comportement, se passa une main dans les cheveux et se baissa à sa hauteur.

— Tu as besoin de quelque chose ma petite ?

— C’est bien toi Edmund, n’est-ce pas ?

— Euh… c’est exact oui, tu as besoin d’un conseil ?

— Louise te cherche, elle a besoin de ton aide !

En lui dévoilant cela, la petite vit un sourire s’esquisser sur les lèvres du jeune homme dont les vibrations venaient de basculer, devenant très agréables à ressentir.

— Ah ? Peux-tu me dire où elle est ?

Adèle gloussa devant son changement d’expression et lui raconta brièvement l’affaire avant de poursuivre sa route. Elle courait au petit trot, se faufilant entre les paires de jambes, et arriva au centre de la cité où le puits se tenait. Un vieil homme, assis sur le rebord, y distribuait de l’eau en plongeant inlassablement les seaux qu’on lui tendait à la chaîne. Il remplit le sien et le lui redonna.

Revenue près de Louise, elle aperçut Edmund se tenant auprès d’elle ; il paraissait tout autant tracassé quant à l’état de l’homme qu’il examinait avec la plus grande attention. Une fois son inspection faite, les cousins échangèrent un regard plein de connivence. Le médecin expliqua à l’herboriste qu’il lui fallait impérativement des médicaments antipyrétiques à base d’écorce de saule blanc ou, du moins, des fleurs de reines des prés afin de faire baisser sa fièvre au plus vite.

— Malheureusement nos stocks diminuent, l’avisa-t-elle, nous n’en aurons pas assez pour soigner tout le monde. Je ne suis même pas sûre qu’il reste l’ombre d’une gélule dans le coin.

Assailli par la fatigue, le médecin luttait pour garder les yeux ouverts et regardait sa cousine avec tristesse.

— Mince… si ça continue on va vraiment être en pénurie de médicaments. L’idéal serait de missionner quelqu’un pour se rendre à Iriden pour consolider nos stocks, mais la bataille fait rage et je ne veux risquer la vie de personne.

Les yeux larmoyants, il manquait de fondre en larmes, incapable de gérer son stress, envahi par la culpabilité.

— La reine des prés et les saules sont trouvables dans cette forêt, fit-elle en posant délicatement sa main sur son épaule en guise de soutien.

— Dans ce cas, peux-tu aller en récolter ? demanda-t-il. Je suis trop épuisé, je peine à rester debout et je ne veux pas quitter la cité au cas où monsieur de Rochester me demande.

— Je veux bien, mais l’ennuie est que l’on risque de manquer de soigneurs. Nous sommes déjà trop peu nombreux. Je sais où en trouver, mais les rares saules blancs sont présents à plusieurs kilomètres, je ne serai pas de retour avant trois bonnes heures.

— Ce n’est pas grave, vas-y ! Si nous n’avons pas de plantes pour les calmer alors nous serons inutiles de toute façon. Je te laisse mon cheval pour aller plus vite.

Embarrassée, Louise croisa les bras et fit une moue avant d’accepter la quête. Pour être doublement utile, elle lui demanda également de lui léguer un fusil afin de chasser sur le chemin du retour, car la quantité de vivres, à l’instar des médicaments et du matériel de soin, baissait à vue d’œil.

Pendant que l’herboriste se préparait, Adèle se proposa d’aller seller Zola, le cheval d’Edmund, installé dans un enclos privé. Avec aisance, elle lui enfila le mors ainsi que sa selle sur laquelle étaient estampillées en écriture dorée les initiales du marquis. Le noble animal à la robe crème se laissa habiller sans rechigner. Puis elle prit les rênes et l’entraîna à l’extérieur des écuries improvisées où une trentaine de montures étaient parquées sur une superficie bien trop étroite pour un nombre aussi important de chevaux. Ceux-ci piaffaient et hennissaient d’agacement, se mordant les uns les autres ou donnant de sévères coups de sabot à leurs congénères, les oreilles plaquées en arrière.

La fillette pouffa en apercevant Ernest au loin. Le shetland caracolait à travers les allées, tractant une petite charrette dans laquelle les enfants distribuaient toutes sortes de choses aux adultes.

En chemin, elle croisa Wadruna qui revenait de la récolte, soutenant un panier garni de plantes comestibles tout juste cueillies. Anselme était posé sur son épaule et becquetait une cerise qu’il venait de chaparder. En voyant sa jeune apprentie arriver, la Shaman lui adressa un sourire chaleureux et parla brièvement avec elle. Puis elle lui tendit son couteau et lui demanda de se rendre avec l’herboriste afin de lui prêter main forte ; une Shaman se devait de reconnaître les plantes et leurs vertus. Le corbeau, désireux de rester auprès d’elle, quitta son perchoir et se posa sur l’épaule de sa petite sœur, nichant sa tête duveteuse au creux de son cou.

Lorsque la petite arriva devant l’entrée de la vieille cité noréenne, Zola sur les talons, Louise l’y attendait, vêtue d’une veste et d’un pantalon trop large pour elle qu’elle cintra avec une ceinture sur le dernier cran. Et ses bottes bien trop grandes recouvraient ses jambes jusqu’aux genoux. Après lui avoir expliqué la volonté de sa Shaman, l’herboriste, d’abord hésitante, finit par accepter sa venue ; désarmée par les grands yeux bleus et la mine renfrognée de la fillette qui désirait être utile à la communauté et faire ce qu’on lui demandait.

La monture engagée au petit trot, elles arrivèrent à destination près d’une bonne heure et demie plus tard. Louise avait profité de leur escapade pour inspecter les alentours, espérant trouver un endroit où le gibier serait présent ; qu’importe la prise, même un faisan ou un simple pigeon serait le bienvenu, tandis qu’Adèle fermait les yeux, se laissant bercer par les vibrations des bêtes.

Cette forêt luxuriante, encore en grande partie sauvage, était étrangement calme. Celle-ci avait la superficie la plus étendue du territoire aranoréen et possédait une faune et une flore des plus diversifiées. Les animaux vaquaient à leurs occupations ; comme d’habitude, les écureuils effectuaient leurs récoltes, les blaireaux se promenaient, les chats sauvages chassaient le mulot, les renards poursuivaient les lapins et les oiseaux se nourrissaient des fruits haut perchés dans les arbres. Pas l’ombre d’un grand prédateur cheminait en ces lieux pouvant regorger de lynx et de coyotes.

Dès qu’elles mirent pied à terre, Louise demanda à Adèle de cueillir les fleurs de reines des prés ; ces plantes très odorantes aux pétales d’un blanc crème et à la tige rougeâtre, fortement reconnaissables, pendant qu’elle s’occuperait de récupérer les écorces et feuilles de saule blanc. Les deux végétaux se situaient en bord de rivière dont le léger courant produisait un son relaxant.

Des dizaines de poissons d’eau douce, des bancs de goujons et des carassins, arpentaient la surface de l’eau, leurs corps agiles ondulant paisiblement entre les algues et les rochers. Adèle passa quelques instants à les observer, assise sur la berge et Anselme lové sur ses cuisses. Rêveuse, elle tentait de comprendre la particularité de leurs vibrations si différentes des mammifères et des oiseaux.

Pendant qu’elle cueillait en lisière de forêt, à vingt kilomètres au Sud-Est de Meriden, la petite Sensitive se rendit compte qu’elle n’avait jamais été dans cette partie du territoire, si profondément enfoncée dans les terres, encore si loin de la frontière avec le territoire Svingars. Elle commençait à se rendre compte de l’étendue de l’île dans laquelle est vivait et dont il lui faudrait connaître chaque recoin.

D’après les cours que lui avait donnés Alexander, complétés par les informations de Wadruna concernant les noréens des tribus, Norden mesurait dans les environs de trois cents kilomètres de largeur sur quatre cents de longueur, pour une population avoisinant les trois cent quatre-vingt-cinq mille habitants. La petite avait appris les chiffres par cœur, pensant que cela lui servirait un jour dans son rôle de Shaman, où elle devrait protéger l’ensemble des citoyens de l’île, qu’importe leur origine. Ainsi, il y avait :

17 000 Korpr

45 000 Svingars

23 000 Ulfarks des carrières Sud

60 000 Hani et habitants des carrières Nord

250 000 habitants sur le territoire aranoréen

S’ajoutaient à cela les populations spéciales recensées sur l’ensemble des territoires telles que :

6 Sensitifs

45 à 50 Féros Dominaux

700 à 1300 Féros Latents

2 Berserks Volontaires recensés

1 Berserk Ardent recensé

le Aràn Alfadir

Pendant qu’elles récoltaient leurs précieuses denrées, non loin l’une de l’autre, les deux cueilleuses se mirent à discuter, bercées par cette ambiance sereine et agréable, loin du tumulte de Meriden.

— Au fait, comment va ta grande sœur ? demanda Louise, tout en incisant le tronc du saule afin d’en récolter l’écorce.

Adèle haussa les épaules et lui raconta ce qui s’était produit après leur visite à l’herboristerie près de six semaines auparavant et comment son aînée avait été chamboulée d’apprendre que Judith ne supportait pas sa nature. Elle lui confia également qu’Ambre s’était résolue à boire de la liqueur juste avant le départ de sa cadette pour les terres noréennes et qu’elle paraissait mal en point après l’ingestion.

— Alors comme ça tu vas devenir Shaman ? demanda l’herboriste tout sourire. La vieille dame que l’on a vue tout à l’heure, c’est ton professeur ? Tu dois être ravie. Ça doit être un grand honneur pour quelqu’un de ton peuple.

— Oui, je vais faire mon apprentissage en territoire korpr, mais l’ennui est que j’ai peur pour ma grande sœur. Elle m’a ordonnée de partir et je ne la verrai pas avant si longtemps. En plus je sais qu’elle est en danger et je ne peux rien faire pour l’aider.

Elle arrêta son geste et baissa la tête puis, les yeux larmoyants, commença à pleurer. La voyant désemparée, Louise posa sa panière et vint vers elle afin de la prendre dans ses bras, l’enlaçant chaleureusement.

— Faut pas te laisser abattre, je suis sûre que ta grande sœur va bien et qu’elle ne court aucun danger. Au pire, c’est une battante, elle saura se battre et se défendre en cas d’attaque ennemie.

— Tu crois cela ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

La petite leva la tête et observa le corbeau perché sur la branche au-dessus d’elle. L’oiseau gigotait et piétinait sur place, caquetant avec nervosité. Le plumage ébouriffé, il scrutait vers l’Ouest en poussant des petits cris aigus.

— Anselme est agité, pourtant ! Ce n’est pas bon signe.

— Mais oui ma petite, elle a les nerfs solides ta grande sœur. Tu sais, elle me fait penser un peu à ma petite sœur.

— Tu as une sœur ?

— Eh oui ! Diane est à Iriden et tout comme ta sœur c’est une battante. Elle n’hésitera pas à lui porter secours si elle la croise.

— Mais… les von Dorff ne sont pas censés être les ennemis de mon père ? Pourquoi est-ce qu’elle l’aiderait ? Si ça se trouve elle va lui faire du mal.

Louise pouffa et défit son étreinte, la contemplant droit dans les yeux.

— C’est plus compliqué que cela. Tu sais, c’est pas parce que l’on est issu de la même famille que le marquis et que c’est l’ennemi de ton père que nous pensons tous comme lui et souhaitons renverser le pouvoir. Et ce n’est pas parce que Dieter pense comme un tyran et a des idées très arrêtées sur certains sujets que c’est un monstre en tout point ou encore un assassin. Ma famille est plutôt pacifique, on se fiche pas mal de qui gouverne tant que le peuple est stable. On est un peu des médiateurs entre le petit peuple et l’Élite. Notre rôle est d’assurer la stabilité des deux villes, de protéger la vie des citoyens, de récolter leurs demandes et de veiller à ce qu’aucun débordement n’ait lieu. Ce qui a été un fiasco ces deux dernières années où on s’est retrouvés dépassés par l’arrivée des citoyens de la côte Est.

En pleine réflexion, Adèle resta silencieuse un moment.

— Et ton cousin Edmund il est de notre côté, c’est cela ? C’est bizarre de s’opposer à son père non ?

— Il n’y a pas que deux côtés Adèle, il n’y a pas les gentils contre les méchants, les faibles contre les forts ! C’est de la fiction tout cela. Il n’existe que des personnes avec différentes convictions qui essaient de s’en sortir du mieux qu’elles peuvent tout en conservant leurs idéaux moraux, même si parfois certains sacrifices sont nécessaires.

Elle se redressa et reprit sa tâche, le regard vide.

— Edmund est souvent en opposition avec sa famille et il est le seul fils d’Alastair. Je sais qu’il en souffre, car son père et son grand-père comptent énormément sur lui et qu’il ne pense malheureusement pas comme eux.

Elle prit une grande inspiration, tentant de masquer son émoi devant la fillette.

— Il est tout seul dans son monde, c’est pour ça qu’il est devenu médecin et tente à sa manière de réparer les torts causés par ses ancêtres. Il se flagelle lui-même, car il sait que, où qu’il aille, il sera jugé par d’autres pour les actions que sa famille a commises. Il est sans arrêt comparé à eux, alors qu’il est si différent quand on prend le temps de s’intéresser à lui.

L’herboriste soupira et remit une mèche de cheveux qui s’échappait d’une de ses nattes.

— Finalement, à part Diane et moi-même, il n’a pas vraiment d’amis. Il n’a jamais réussi à s’intégrer, du moins, pas avec des gens de notre âge ni de notre milieu.

Elle ôta une dernière écorce qu’elle rangea dans un sachet avec les fleurs de reine des prés et engouffra la panière dans la sacoche du destrier. Enfin elle prit le fusil et s’enfonça dans la forêt, Adèle marchant à ses côtés.

La petite s’approcha d’elle et l’observa :

— Il t’aime beaucoup, n’est-ce pas ? Je l’ai vu te parler tout à l’heure, il avait les yeux brillants.

— Oh ! Tu sais, on est cousin issu de germains, avoua-t-elle amusée, mais on se côtoyait beaucoup quand on était enfants avant que mon père et Dieter ne se disputent sévèrement et que mon père décide de s’éloigner des marquis. J’ai passé mon adolescence sans trop le voir. Mais comme on a presque le même âge et qu’on a tous les deux fait des études de médecine au même moment alors on a renoué le contact pendant cette période et depuis près de dix ans on ne s’est jamais vraiment quittés.

Anselme, les voyant partir, s’envola et se posa silencieusement sur l’épaule de sa petite sœur.

— Oui, mais vous vous aimez un peu plus que ça, non ? s’enquit-elle en grattouillant sous le cou du corbeau.

Le visage de Louise s’empourpra. Les yeux grandement écarquillés, elle stoppa sa marche et l’observa.

— Que veux-tu dire par là ?

— Et bien… vos vibrations me font penser à celles de ma sœur et d’Alexander quand ils sont tous les deux. En plus vous n’arrêtez pas de vous jeter des regards et puis vous êtes toujours heureux de vous rendre des services. Je ne connais pas beaucoup de gens qui paraissent aussi proches.

Confuse, Louise gloussa et poursuivit sa route, marchant à pas feutrés à travers les fourrés, sur les tapis de mousse jonchés de racines sinueuses et de ronces.

— Tout simplement parce que nous sommes bons amis et que nous nous respectons ! se justifia-t-elle, en entortillant son doigt autour de sa natte. Je doute fort qu’Edmund soit attiré par quelqu’un comme moi. Et puis, même si c’était monnaie courante à l’époque, les relations entre membres aussi proches généalogiquement parlant font jaser dorénavant. Son image serait encore trop entachée et je ne pense pas qu’il pourrait encaisser de brimades supplémentaires. En plus on ne pourrait pas avoir d’enfants tous les deux, il serait fou à la naissance et je ne voudrais pas lui infliger ceci si il tient à en avoir. Sans parler que lui comme moi sommes des carriéristes, on ne pourrait jamais vraiment se voir. Et puis c’est un marquis, s’il doit épouser quelqu’un de noble ce serait soit la marquise Myriam de Lussac, soit l’une des trois filles du comte de Laflégère ou bien une de Malherbes ou à la limite une femme plus fortunée, proche du parti de son père… Non, ce serait … ce n’est même pas envisageable finalement.

— Oui, mais tu l’aimes aussi pour avoir pensé à tout ça, non ? réfléchit Adèle.

La jeune femme ne rétorqua rien et toussa, le visage devenant rouge comme une pivoine. Adèle allait poursuivre, mais pour couper court à cette conversation dérangeante, Louise l’arrêta d’un geste de la main. Puis, en silence, elle se baissa et remarqua la présence de crottes fraîches près d’un buisson. L’herboriste observa autour d’elle, balayant cette forêt si tranquille, auréolée par les rais de lumières qui perçaient à travers les hauts arbres verdoyants, bardés de fourrés denses et épineux.

— C’est des crottes de quoi ça ? chuchota la petite.

— De biche, répondit-elle en analysant les empreintes annexes, il doit y en avoir une non loin de là.

— Ah oui, tu parles de celle qui est juste là ? annonça-t-elle en pointant son doigt vers un gros arbre où le cervidé broutait paisiblement.

Devant l’air interdit de son interlocutrice, Adèle lui précisa les vertus de sa Sensitivité. Louise la félicita vivement et lui demanda de rester sur place tandis qu’elle s’avançait en direction de la reine des forêts.

— Tu vas la tuer ? s’inquiéta la petite. Mais c’est l’animal sacré d’Alfadir ! Il ne faut pas tuer les biches, les cerfs et les faons !

— Ne t’inquiète pas, ce ne sont que des superstitions. Ce sont des animaux comme les autres et en plus cela nous permettrait de nourrir l’ensemble des gens de Meriden.

Adèle ne rétorqua rien et se contenta de regarder l’herboriste s’éloigner. Après quelques pas, celle-ci s’arrêta et mit le cervidé en joue. Les sens en alerte, la biche redressa la tête et contemplait les lieux à la recherche d’un danger potentiel. Dès qu’elle fut sûre de son coup, Louise souffla longuement puis tira. La balle, filante, percuta le noble animal à la poitrine qui s’écroula au sol dans un couinement épouvantable. Une fois sa proie à terre, la chasseuse s’avança vers elle puis, à l’aide de son couteau, lui trancha la gorge afin d’abréger ses souffrances.

La fillette, restée en retrait, ne bougeait plus, traumatisée par les vibrations puissantes de cet animal agonisant qui cessèrent immédiatement d’exister à la mort de la bête.

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